Frères ils étaient, tout les opposait. Sauf leur commun prénom, Charles. Quant à leur patronyme, chacun en fit quelque chose. Il fallut un peu de temps. Romme ne s’est pas fait en un jour.

 

Commençons par l’aîné puisqu’il faut bien choisir et que la primauté lui réserva l’emploi de “ Charles ” comme prénom usuel, reprenant ainsi celui du père, procureur au présidial de la sénéchaussée d’Auvergne.

 

Nicolas-Charles Romme naît à Riom (futur département du Puy-de-Dôme) le 8 décembre 1745. Il fait ses études au séminaire de Saint-Louis avant d’être élève parisien de l’astronome Joseph-Jérôme Lefrançais de Lalande qui lui obtiendra la chaire de mathématiques et d’hydrographie à Rochefort (on dit alors hydrographie pour navigation en tant que science de la route et du point).

 

 

C’est à Rochefort – ici le tableau de Joseph Vernet (1762) – que Charles Romme passera toute sa vie. (© Musée national de la Marine)

 

 

Toute sa carrière de professeur se déroulera aux rives de la Charente où il mourra le 13 mars 1805. Travaillant entre autres à la solution du grand problème de l’époque, la longitude, il publie de très nombreux ouvrages témoignant de son éclectisme brillant sur les questions maritimes, dont un Dictionnaire de la Marine française (1792) qui tient son rang dans la longue lignée des vocabulaires de marine. Ajoutons y un fameux manuel intitulé La science de l’homme de mer (1795), sans oublier son intérêt pour l’application du système métrique à la navigation.

 

Parus posthumes en 1806, les Tableaux des vents, des marées, des courants qui ont été observés sur toutes les mers du globe s’intéressent aux statistiques météorologiques et océanographiques. Quarante-deux ans avant les premiers pilot charts de Matthew Fontaine Maury qui joueront un rôle essentiel pour affiner les routes maritimes, par exemple au passage du Pot-au-Noir.

 

 

On ne connaît pas de portrait fiable de Charles Romme. Ici, le frontispice de l’édition originale de son dictionnaire. (© Bibliothèque nationale de France / Gallica)

 

 

Il y eut donc un Charles frère de l’autre. Charles-Gilbert Romme naît le 26 mars 1750 (entre-temps est advenu Jean-François qui sera prêtre, la mère, Anne-Marie Desnier, aura six enfants en tout). Il est aussi maladif que son aîné est bien portant. Ça commence mal. Et ça ne s’arrangera pas si l’on en croit sa famille qui l’appellera Gilbert.

 

Charles est costaud, Gilbert est malingre. Charles brille en société, Gilbert est un révolté. Charles est pédant, Gilbert est aimant. Tu parles, Charles. Tu veux toujours avoir le dernier mot et ton cadet est le cadet de tes soucis quand il n’est point l’objet de ta jalousie.

 

Car Gilbert est lui aussi un brillant matheux. Mais il aime les gens. Et s’il monte à Paris faire sa médecine, c’est pour la Russie qu’il abrège ses études en 1779. Précepteur d’un jeune aristocrate de Saint-Pétersbourg avec lequel il embrassera l’Europe avant de revenir en février 89 pour le grand embrasement.

 

S’ensuit une ascension politique que je ne détaillerai pas ici – sinon qu’il est l’un des pères du calendrier républicain, hommage du mathématicien au système décimal -, pour ne retenir que l’arrivée au sommet. Car c’est bien de Montagne qu’il s’agit tandis que son frère est à la mer, mettant son royalisme à la cape en attendant que ça se passe.

 

 

L’émeute du 1er Prairial an III – dont l’enjeu est l’approvisionnement de Paris, avec en arrière-plan le rétablissement de la Terreur -, se solde notamment par l’assassinat du député Féraud dans l’enceinte de la Convention. Sa tête est montrée au bout d’une pique à Boissy d’Anglas, président de séance, qui reste imperturbable et se découvre devant la dépouille. La scène fera l’objet d’un concours en 1830 pour la décoration de l’Assemblée nationale auquel participera notamment Delacroix. Ici la version (non retenue) du peintre Félix Auvray. Au soir de cette journée, Gilbert Romme fera partie des députés qui soutiendront les émeutiers face à l’Assemblée. Il le paiera de sa vie. La Terreur n’est plus à l’ordre du jour. (© Musée des Beaux-arts de Valenciennes)

 

 

Pas le genre de Gilbert qui manoeuvre tous azimuts dans le maelström de Quatre-vingt-treize. Et ne prend pas de ris après Thermidor, ayant le courage de proclamer haut et fort que la chute de Robespierre (dont il déteste le culte de l’Être suprême) ne doit pas être celle de la Convention. Le dernier des Montagnards est au bord de l’abîme.

 

Le gouffre s’ouvre le 20 mai 1795. Disons le 1er Prairial an III puisque c’est ainsi que Gilbert s’exprimait – à l’abbé Grégoire qui lui demandait à quoi servait ce nouveau calendrier, il répondit “ À supprimer le dimanche ! ” (entendez le jour du Seigneur et tâchez d’oublier un instant la loi Macron). Au soir de cette journée d’émeute de la misère, Romme et ses amis que l’on qualifierait aujourd’hui d’extrême gauche sont arrêtés par les gardes nationaux des beaux quartiers.

 

Ils sont expédiés au château du Taureau, en baie de Morlaix. Dès le 8 juin, on les fait revenir à Paris. Neuf jours plus tard, Gilbert est condamné à mort. Mais il ne laisse pas ses juges avoir le dernier mot, voici Romme qui se frappe d’un couteau à la gorge, au coeur, au visage. Peu de temps avant l’énoncé de la sentence, Gilbert avait ainsi conclu sa défense : “ Mon corps est à la loi, mon âme reste indépendante et tranquille et ne peut être flétrie. ” Bien parlé, Charles.

 

O.C.

 

 

Le 17 juin 1795, sur les marches du tribunal, Gilbert Romme s’est suicidé le premier et il gît au sol. Il a eu le temps de passer le couteau à Goujon qui va se frapper au coeur. Les derniers Montagnards (titre du tableau) sont ici représentés en 1882 comme les « martyrs de Prairial » par le peintre Charles Ronot auquel on doit cette image édifiante alors que la Troisième République est installée sur des bases encore fragiles. Goujon et Duquesnoy réussiront eux aussi ; Bourbotte, Duroy et Soubrany seront achevés sous la guillotine. (© Musée de la Révolution française / Vizille)

 

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.