Bluffant, le site Remonter le temps l’est totalement par sa fluidité, sa vitesse et son ergonomie. Cette nouvelle réalisation de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) – déjà auteur de l’excellent Géoportail qui n’a rien à envier à Google Maps, bien au contraire -, permet de comparer des cartes actuelles et anciennes et de visualiser un territoire à diverses époques.

 

Les cartes anciennes concernées sont deux séries fameuses dont la couverture est nationale, la carte de Cassini et la carte d’état-major, auxquelles s’ajoutent la carte IGN au 1 : 50 000 de 1950 et les photographies aériennes de la période 1950-1965. Elles peuvent être comparées à volonté entre elles et avec les cartes IGN actuelles (à toutes les échelles existantes) ou encore avec les toutes dernières photos aériennes disponibles.

 

 

La pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec la carte d’état-major à gauche et la carte de Cassini à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. Vous verrez que le zoom est d’une rapidité impressionnante avec une grande fluidité et une synchronie totale entre les deux cartes dont on peut varier la présentation avec les outils de la colonne de droite, la répartition à l’écran se gérant avec le curseur en bas. Attention au dépassement de l’échelle (overzoom) qui intervient un peu avant pour Cassini (1 : 86 400) par rapport à l’état-major (1 : 80 000). (© IGN / Remonter le temps)

 

 

La Carte générale et particulière de la France – plus connue sous le nom de carte de Cassini – fut commandée par Louis XV en 1747 et privatisée en une société de la carte de France en 1756, année de la parution de sa première feuille. Elle fut forte de vingt-sept ingénieurs dès l’année suivante, sous les ordres de César-François Cassini, et ils seront quatre-vingt-trois à y travailler jusqu’en 1780, les publications continuant après 1815 (voir ci-dessous).

 

L’échelle de la carte est d’une ligne pour cent toises c’est-à-dire 1 : 86 400, supérieure à celle des cartes de provinces de cette époque, mais un peu trop petite (pas assez détaillée) pour qu’on puisse la qualifier de véritable carte topographique. La topographie se définit comme la figuration du détail d’un lieu, par opposition à la chorographie qui décrit l’ensemble d’une partie de la terre, d’un pays, d’une région ou d’une province. Par extension, la topographie englobe toute cartographie terrestre à grande ou à moyenne échelle d’une portion de territoire (et non seulement l’image de son relief).

 

 

Toujours la pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec une photo aérienne actuelle à gauche et la carte d’état-major à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Le point fort de cette première carte géométrique de l’ensemble du territoire métropolitain réside dans sa triangulation. Elle repose sur des objets géodésiques aussi importants que les clochers, véritables amers à l’intérieur des terres et sur les côtes. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, ces triangles ne débordent pas sur le domaine maritime, ses auteurs ne s’étant pas aventurés au-delà de l’estran.

 

La carte de Cassini néglige les éléments de la topographie, comme la petite voirie, les usages du sol et le trait de côte. Des signes conventionnels sont bien utilisés, mais jusqu’à très tardivement, avec l’apparition des derniers tableaux d’assemblage, il n’y aura pas de légende propre à la carte.

 

 

Zoom sur Camaret avec une photo aérienne actuelle à gauche – on voit nettement les pontons du port de plaisance – et une vue de 1952 à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Aussi, du 15 septembre au 15 novembre 1802, une commission se réunit-elle à Paris, sous la direction de Nicolas-Antoine Sanson (1756-1840), directeur du Dépôt de la Guerre et d’Alexandre Berthier, le fils du célèbre Jean-Baptiste. Elle doit définir les signes et conventions en usage dans les cartes topographiques, en présence de représentants des divers dépôts cartographiques, dont Pierre-Nicolas Le Roy (1737-1815) qui est à cette époque le spécialiste du dessin au Dépôt général de la Marine, l’ancêtre du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM).

 

En substituant des symboles abstraits, mais étalonnés et quantifiables, à des modes de représentations purement figuratifs, cette assemblée – passée à la postérité sous le nom de Commission de topographie de 1802 -, instaure une référence en matière de signes conventionnels, en se souciant de leur simplification et de leur uniformisation, ce que n’avait pas fait Cassini.

 

 

Marseille vue par Cassini (à gauche) et par la carte d’état-major (à droite) dont on voit qu’en dépit de son échelle à peine plus grande, elle est nettement plus riche en détails, notamment grâce à une gravure plus fine. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Parmi les décisions les plus spectaculaires de la Commission de 1802 figurent la promotion du système métrique au détriment des anciennes mesures de l’Ancien régime (avec bien des exceptions pour les cartes marines), l’orientation des cartes au Nord, l’adoption du nivellement au niveau de la mer, l’abandon de la vue en perspective (sauf pour les vues de côtes), en tout cas le refus de la mélanger à la vue en plan, la normalisation des écritures en fonction de l’échelle et enfin, la création de signes conventionnels. Ces décisions sont immédiatement effectives en topographie.

 

Ainsi, la carte de Cassini présente une échelle en mètres, pour ses planches publiées après l’Empire, à l’instar de la Feuille n° 175 de la carte de France, imprimée en 1790 mais disponible pour le public après 1815. En effet, le 21 septembre 1793, les militaires avaient fait main basse sur les feuilles de Cassini qu’ils avaient transférées de l’Observatoire de Paris au Dépôt de la Guerre où elles furent interdites à la vente et le restèrent, partiellement ou totalement, jusqu’à la fin de l’Empire, afin d’éviter qu’elles puissent favoriser les descentes anglaises, tout un symbole ! Cette véritable nationalisation marquait l’assujettissement de la science au stratégique.

 

 

Bien que tardive dans l’histoire de la carte de Cassini, la légende est détaillée et le site de l’EHESS l’organise de façon très claire. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

La prise de pouvoir des militaires sera encore plus éclatante avec la carte de France au 1 : 80 000 – dite carte d’état-major parce qu’elle est levée par les officiers du corps d’état-major et publiée au Dépôt de la Guerre. Novatrice, elle est la première à être conçue directement avec une échelle métrique en fraction. Son canevas de méridiens et de parallèles est tracé toutes les dix minutes centésimales, la latitude et la longitude par rapport au méridien de Paris étant données d’une part en degrés et minutes, et d’autre part en degrés et en grades. Reprenant notamment le cadastre créé par Napoléon, ses levés commencent dès 1818 et dureront jusqu’en 1866. Les deux cent soixante-treize feuilles de la carte seront publiées de 1832 à 1880 avec une gravure très homogène.

 

La carte d’état-major était déjà disponible ici sur Géoportail, comme celle de Cassini ici. Mais cette dernière a également fait l’objet d’un remarquable site développé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), par son Laboratoire de démographie et d’histoire sociale dans le cadre du projet collaboratif GeoHistoricalData. Avec le nouveau site Remonter le temps, le numérique permet de comparer les positions et les tracés qui ont été géoréférencés de la même manière. À l’écran, ces palimpsestes virtuels – d’autant plus virtuels qu’il ne s’agit pas de cartes manuscrites et qu’on ne les superpose pas -, sont la marque troublante d’un voyage dans l’espace et le temps de notre pays. Sans oublier la France de l’estran.

 

O.C.

 

 

L’île d’Ouessant telle qu’on peut la visualiser sur le site Cassini de l’EHESS. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, l’absence de triangulation au-delà de l’estran explique le mauvais positionnement des îles et leur trait de côte aléatoire. Il faudra attendre pour cela les travaux des ingénieurs hydrographes à partir de 1816. Pour pouvoir juger de l’évolution du terrain dans le temps, il faut d’abord évaluer les cartes que l’on utilise afin d’isoler la part des évolutions liées à leur imprécision ou à leurs erreurs. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

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