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Monthly Archives: mai 2016

L’homme frappé

Par

 

Lorient et Rochefort célèbrent cette année leurs trois cent cinquante ans. L’une fut l’implantation de la Compagnie des Indes, l’autre d’un arsenal majeur de la Marine de Louis XIV que l’on appela “ le Versailles de la mer ”. Leur création nécessita d’importants travaux cartographiques, comme je l’ai raconté dans mon livre Cartes des côtes de France. Dans le cas de la seconde, cela donna lieu à une carte étonnante.

 

 

Petit extrait de l’immense Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc par La Favolière (1674), échelle 1 : 70 000 sur l’original ; ici entre la pointe de Châtelaillon (en haut) et l’embouchure de la Charente (en bas), avec l’île d’Aix à l’Ouest. Le Nord est en haut mais les écritures font que la carte se lit en réalité tournée de 90 degrés vers la droite, avec l’Ouest vers le haut. Les deux sceaux visibles ici ne sont qu’une toute partie des plusieurs dizaines de cachets de cire rouge couvrant l’ensemble de la carte (celle-ci mesure 1 040 X 2 560 millimètres). (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

À l’origine des deux ports on retrouve un même homme. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) est devenu le modèle de ce que notre pays appelle un “ grand commis de l’État ”. Intendant (1661) puis contrôleur général des Finances (1665), il a la haute main sur l’administration de la France, au point qu’il dirige officieusement la Marine avant même d’en être officiellement chargé, fin 1665, et d’en devenir le secrétaire d’État en 1669.

 

En 1664, Colbert crée une commission afin de trouver des lieux d’hivernage et de radoub pour la flotte de guerre. En pratique, un site susceptible d’accueillir un port arsenal pour remplacer Brouage qui s’envase irrémédiablement (voir la croisière autour des forts de Charente-Maritime dans le numéro 544 de Voiles et voiliers, juin 2016, en kiosque ce vendredi 20 mai). Cela passe par une inspection du rivage entre Dunkerque et la Seudre, au Sud de la Charente. Il en confie la direction à Charles Colbert du Terron, son cousin.

 

La rade de Port-Louis est retenue en 1666, pour l’implantation de la Compagnie des Indes et la création du port de Lorient. La Marine ne récupérera la propriété des installations lorientaises qu’en 1770 mais sa militarisation est envisagée dès 1685. Elle est effective par la réquisition de son chantier en 1689, afin de disposer d’un relais à mi-chemin entre Brest (l’autre grand port de guerre du Ponant) et la Saintonge. Cette création est décidée suite à la visite de Colbert du Terron en 1664.

 

Cependant, c’est à Rochefort que celui-ci décide de construire le nouveau port militaire, toujours en 1666. Le site bénéficie des pertuis protégés par les îles d’Oléron et de mais il subit les inconvénients de la Charente, même si celle-ci est essentielle au commerce de l’eau-de-vie de Cognac, de la pierre de taille, du bois, des noix et des châtaignes. Ses handicaps – cours fluctuent et envasement chronique -, s’avèrent si lourds qu’à peine atteint l’apogée de Rochefort en 1690, son lent déclin commencera.

 

Membre de la commission Colbert du Terron, Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677) s’occupe de la cartographie des côtes. Maréchal de camp en 1652, il est commissaire général des Fortifications dix ans plus tard, la charge étant créée pour lui par Jean-Baptiste Colbert (1662). Couvrant presque tout le littoral ponantais et méditerranéen, le chevalier de Clerville n’effectue pas personnellement toutes les missions sur le terrain, extrêmement rapides et succinctes au demeurant et n’insistant un tant soit peu qu’autour des ports importants. Il les confie souvent à des topographes qu’il dirige.

 

À cette époque, comme depuis Henri IV, ces topographes sont encore choisis parmi les ingénieurs des Fortifications autrement appelés les ingénieurs du Roi. Ils ne sont donc pas spécialistes de la cartographie marine d’où quelques déboires quant à la qualité des cartes produites. Jean-Baptiste Colbert veut ainsi les faire contrôler en matière de bathymétrie. Sur les instructions du ministre, la Carte de la partie de la rivière de Charente par La Favolière (1670) – qui comporte des sondes très denses en brasses et en pieds, essentielles pour connaître l’accessibilité du nouveau port de Rochefort aux bâtiments les plus importants -, est certifiée “ fidèle et fort juste ” par Colbert du Terron, intendant général de la Marine du Ponant à Rochefort, le 4 décembre 1670.

 

 

Zoom sur un détail de l’image précédente autour du cachet du bas avec l’île d’Aix. Le Nord est à droite, la carte ayant été pivotée dans le sens de la lecture. La densité des sondes est remarquable pour l’époque et comme le précise la légende incrustée, elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves. La brasse marine (à l’origine la distance entre les deux bras tendus) vaut alors cinq pieds de roi, en France, soit a posteriori 1,624 mètre. Dans le langage de l’époque, la profondeur de l’eau est couramment désignée sous le terme de brassiage. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Or, dans un mémoire de 1674 intitulé Remarques sur la carte qu’a faite le sieur de La Favolière de la rivière de Charente, depuis Tonnay-Charente jusqu’à l’isle d’Oléron, Pierre Massiac de Sainte-Colombe énumère en cinq pages tous les reproches qu’il fait à la carte de La Favolière, en particulier à sa partie hydrographique. Ce dernier reçoit l’ordre d’aller la rectifier dans l’estuaire, en compagnie d’officiers de Marine et de pilotes ex­perts, comme le précise une lettre de Colbert à son ingénieur, le 2 avril 1675.

 

Tandis que Sainte-Colombe critique son travail sur la Charente, La Favolière achève un travail autrement important par son ampleur, la Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc (1674), impressionnante dans son intégralité. Il s’agit de la carte étonnante que je vous annonçais et dont je vous présente ici des extraits. Ce document manuscrit, très coloré, est aujourd’hui conservé dans le fonds du Service hydrographique du département des Cartes et plans à la Bibliothèque nationale de France.

 

Comportant encore, dans certaines parties, un double carroyage au crayon rouge (carrés de quarante millimètres de côté sans aucune coordonnée), cette oeuvre maîtresse est une carte à point carré, c’est-à-dire une carte plate avec rhumbs. Publiée dans le Neptune françois en 1693, avec les autres cartes manuscrites levées sous Colbert, elle adoptera la projection de Mercator et les plus basses mers astronomiques pour la réduction des sondes.

 

Or, les sondes en sont justement le point fort, l’auteur effectuant en personne tous les sondages, à bord d’un bâtiment du Roi. Même lorsqu’on ne considère qu’une portion de la carte – par exemple à l’embouchure de la Charente, dans les parages de Fouras qui est l’extrait que j’ai choisi de vous montrer ici -, leur densité est élevée jusqu’à assez loin au large, et elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves.

 

Selon Charles Passerat qui l’avait étudiée en 1906, “ si l’on transforme en courbes bathymétriques les chiffres de la carte, on obtient une représentation des fonds marins tout à fait comparable à celle que donnent les cartes ac­tuelles. ” Cela dit, il y a deux grosses erreurs sur le banc du Grouin-du-Cou et la fosse de Gatseau, ce qui n’est guère surprenant compte tenu du mode de sondage très rudimentaire dont on dispose alors et qui n’évoluera guère jusqu’au XIXème siècle (ces erreurs sont néanmoins à pondérer : avec les sédiments transportés par les courants, l’évolution des fonds est très active dans la région).

 

 

Autre détail avec le bourg de Fouras en haut (à l’Ouest), la Charente à gauche (au Sud) et le platin de Fouras à la convergence des rhumbs. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Cette immense carte manuscrite (1 040 X 2 560 millimètres) au 1 : 70 000 est couverte de très nombreux sceaux de cire rouge apposés par les commissaires chargés de vérifier les travaux de La Favolière et qui sont aussi les auteurs des dix-sept certificats d’approbation annexés au mémoire accompagnant la carte. Il est intitulé Original de la description de ce que contient la grande carte qui comprend depuis l’anse de Saint-Gilles en Olonne, jusqu’à sept lieues au Sud de la tour de Cordouan, en la côte de Médoc (j’en rétablis l’orthographe comme partout dans cet article).

 

La vérification avait été ordonnée par Colbert le 23 mai 1671 : “ Pour parvenir à une connaissance parfaite de la disposition des rades, bancs et écueils, M. de La Favolière reconnaîtra toutes ces choses par lui-même sans se fier au rapport de personne, s’aidant seulement des notions grossières des pilotes côtiers. Il continuera à pousser ladite description jusque dans la mer autant qu’il se pourra, particulièrement dans les lieux remarquables par des îles, bancs, roches, raz et autres écueils dont la connaissance est nécessaire à la sécurité de la navigation. Qu’il fasse certifier la carte qu’il en aura faite par les plus experts pilotes en chaque gouver­nement. 

 

Si elle semble limitée par le qualificatif de “ grossières ” accolée à leurs connaissances, la confiance du ministre vis-à-vis des pilotes est suffisante pour les faire travailler d’une façon intelligente, en tant que spécialistes, aux côtés d’un ingénieur, certes scientifique et technicien, mais ne connaissant rien ou presque des choses de la mer. Ainsi, un contrôle opéré le 13 mai 1675 relève une contradiction entre la carte et les affirmations des pilotes au sujet d’un banc de sable de la rade des Trousses. Ce point fait alors l’objet d’une enquête sur place.

 

Cette carte est la meilleure de son époque pour les sondes dans la région, supérieure à la Carte topographique de l’Aunis, l’île de Ré, partie de l’île d’Oléron et des entrées de la Charente par Pierre Massiac de Sainte-Colombe (1676) qui le critique à propos de la Charente (voir ci-dessus). Le grand cartographe Claude Masse l’utilisera, notamment pour sa Carte de partie du Bas-Poitou, d’Aunis et Saintonge (1715), comme il le précisera dans l’avertis­sement du 15 juillet 1715 en tête du Mémoire de partie des côtes du Bas-Poitou, Aunis et Saintonge [...] en l’état que le pays était en 1715.

 

Masse y notera que la carte de La Favolière est “ bonne dans ses positions hydro­graphiques mais très mauvaise dans les géographiques ou intérieur des terres ” (c’est la partie de Masse qui est topographe et non hydrographe). Il confirmera enfin que ce sont surtout les sondes qui font ce document à tel point “ qu’il avait bardé sa carte de cachets les certifiant [ce qui] sent un peu l’homme frappé ”. Un commentaire fort peu amène et bien ignorant des recommandations de feu Colbert en la matière.

 

O.C.

 

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Marégrammes

Par

 

La prédiction de marée a migré. Dit comme ça, ce n’est pas très clair, je vous l’accorde. Depuis le lundi 2 mai 2016, les prédictions de marées fournies par le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) – l’organisme officiel en charge de la marée dans notre pays -, sont passées du site institutionnel au portail de diffusion des produits SHOM.

 

 

Parmi les modes de présentation possibles pour le tableau en haut de page, on peut sélectionner celui des hauteurs d’eau heure par heure. (© SHOM)

 

 

 

C’était déjà le cas pour le Groupe d’avis aux navigateurs (GAN) et les Informations nautiques tandis que le catalogue des cartes n’a pas bougé. En pratique, la prédiction de marée dispose désormais d’un site dédié sur le modèle de ce qui existait pour le suivi en temps réel du niveau de la mer avec Refmar, le Réseau de référence des observations marégraphiques  (voir mon article Niveau d’eau).

 

Sauf que les données de ce dernier ont été transférées vers le portail de l’Information géographique maritime et littorale de référence, data.shom.fr tandis que les informations générales demeurent sur Refmar. Ouf, vous me suivez toujours ? Cela peut paraître un brin louvoyant, c’est vrai, mais en mettant à jour vos Favoris avec les liens que je vous donne ci-dessus, vous accédez à une masse de données dont l’utilisation est facilitée, quel que soit votre outil de consultation, ordinateur, tablette ou téléphone.

 

 

Sur le marégramme, on peut définir le seuil par la saisie d’une valeur numérique dans la case du bas ou par un clic dans le graphe et déplacement vertical de la barre de seuil rouge sur celui-ci (ici : 3,47 m). S’affichent alors les quatre heures correspondant au passage de la courbe de marée sur la valeur approchante. (© SHOM)

 

 

 

Tel est donc le cas pour la marée dont la présentation a bénéficié en même temps d’une simplification très ergonomique. Tout commence avec une carte de France où l’on zoome et clique sur le port de son choix. Les horaires de marée y sont consultables gratuitement jusqu’à un an à l’avance et depuis le 1er janvier 1001 dans le passé, ce qui est notamment intéressant pour les historiens (il n’est pas possible de modifier la date par saisie mais par l’icône Calendrier, cliquez plusieurs fois sur le bandeau de la date afin d’afficher des périodes de plus en plus larges - années, décennies, siècles – permettant ensuite de sélectionner l’année).

 

Sous l’onglet Horaires de marées, un tableau comporte les classiques heures de la basse mer et de la pleine mer avec le coefficient correspondant et les hauteurs d’eau s’y rapportant. Sous l’onglet Hauteur d’eau heure par heure, ce tableau devient horaire et l’on se déplace dedans par des flèches gauche/droite.

 

 

 

En sélectionnant l’option Hauteur d’eau, le marégramme affiche pour l’heure choisie (03h20) la hauteur d’eau correspondante (2,83 m) ainsi que pour 5 minutes plus tard (2,69 m). On peut soit déplacer horizontalement le repère rouge par pas de 5 minutes soit se contenter de déplacer le curseur sans cliquer sur la courbe, soit faire les deux comme ici (on voit qu’on atteint le bas de la courbe à 05h10 avec 1,01 m). (© SHOM)

 

 

Au-dessous de ces tableaux, l’amélioration considérable réside dans le marégramme (graphique dynamique et interactif). En effet, d’un simple clic, on y définit un seuil qui indique les heures s’y rapportant ou on visualise les hauteurs en déplaçant le pointeur de cinq minutes en cinq minutes. Enfin, il est également possible d’afficher sur le graphique les créneaux horaires pour une hauteur d’eau donnée ou inversement la hauteur d’eau précise pour une heure donnée.

 

L’onglet Grandes marées permet de les repérer, pour les mois en cours et à venir, sur une échelle de couleurs très lisible. On peut aussi créer son propre calendrier de grandes marées. Plusieurs filtres sont ainsi paramétrables, afin de connaître les dates où un certain niveau de coefficient est atteint ou au contraire, celles qui ne connaissent pas de dépassement de cette valeur.

 

 

Avec ses teintes très lisibles allant du froid (morte-eau) au chaud (vive-eau), le calendrier des coefficients est réussi. On y visualise bien les grandes marées que l’on peut aussi personnaliser avec des filtres dans la fenêtre au-dessus du présent tableau. C’est bien pratique pour préparer ses remontées de rias ou pour aller aux coquillages. (© SHOM)

 

 

Enfin, sous le menu Générer une vignette (widget), on peut paramétrer des vignettes préformatées qui sont intégrables directement dans des sites internet. Les ports, clubs de voile, associations et autres sites locaux disposent ainsi gratuitement de cette ergonomie du SHOM sur leurs pages web. Sous certaines conditions consultables ici, le marégramme est à la portée de tous (dans une version simplifiée).

 

O.C.

 

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