Il y a deux cents ans, à l’été 1816, les ingénieurs hydrographes débutaient une tâche immense, la refonte complète des cartes des côtes de France suivant les nouvelles méthodes de l’hydrographie moderne inventées par Beautemps-Beaupré. Les cartes marines ainsi produites dureraient dans le portefeuille du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) jusqu’à l’introduction du GPS civil en 1989.

 

 

Figurant les grands triangles basés sur les points primaires, la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (1 : 1 234 670 environ à 46° N,  59,5 X 42,5 cm, ici le quart Nord-Ouest) paraît en 1829 au Dépôt général de la Marine, en tête de l’ouvrage de Beautemps-Beaupré intitulé Exposé des travaux relatifs [aux...] côtes occidentales de France. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Outre le zéro observé sur l’échelle de marée du port de Brest qui fut retenu cet été là comme zéro hydrographique et qui est resté en vigueur jusqu’au 1er janvier 1996, les levés des cartes furent précédés d’une mesure indispensable sur le littoral. Dirigée par Pierre Daussy (1792-1860) de 1816 à 1829, puis Pierre Bégat (1800-1882) de 1830 à 1839, la triangulation des côtes débuta à la tour de Crozon, en direction de la Loire.

 

Ce fut le gage de la précision, en latitude et en longitude, des points principaux et secondaires sur lesquels furent dressées les cartes. Une seule position absolue (en latitude et en longitude) suffit alors pour démarrer les triangles depuis Brest jusqu’à la frontière espagnole. À partir de celle-là, deux canevas de points relatifs (ou positions relatives les unes aux autres) furent constitués par triangulation.

 

 

Le Plan du port du Conquet (1 : 14 600, 23 X 31,5 cm, ici la minute finale) est levé dès l’été 1816 par Beautemps-Beaupré. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Un premier réseau – dit de points primaires – fut établi pour l’ensemble du littoral, par une triangulation principale de grands triangles. Tandis que ce réseau primaire progressait le long de la côte, un maillage affiné du terrain se mit en place à l’arrière. À chaque portion de rivage, correspondait un réseau de points secondaires, liés par des petits triangles, nécessaires pour le levé des détails de la côte. Alors que les points primaires débordaient largement dans l’intérieur des terres, ces points secondaires furent essentiellement des amers visibles de la mer.

 

Offrant un point de vue d’autant plus apprécié que la côte était basse, toutes les constructions existantes furent utilisées : clochers – édifices remarquables les plus nombreux alors que le balisage était encore très peu développé -, moulins à vent, tours, phares, sémaphores… tout ce qui se dressait était bienvenu. On construisit aussi des signaux artificiels, telles ces pyramides blanches qui subsistent aujourd’hui en de nombreux points du littoral (même si beaucoup de signaux seront détruits ce qui posera des problèmes aux successeurs pour se caler sur ses triangles ou les corriger).

 

 

Un tableau des triangles accompagne la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (image 1 ci-dessus). En dépit d’une petite erreur initiale sur la longitude de Crozon déduite de celle de Brest, ce travail sera salué par les géodésiens du XIXème siècle. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

La triangulation secondaire fut également rattachée à la triangulation principale, les points primaires visibles depuis des points secondaires, étant systématiquement relevés. Les deux réseaux furent ainsi liés entre eux. D’Ouessant à la frontière espagnole, Pierre Daussy établit entre 1816 et 1826 inclus, la position de 368 points géodésiques dont 111 points primaires.

 

En 1844, entre Dunkerque et Nice (exclue), les côtes de France comptaient plus de 1 400 positions définies avec précision, grâce à ce double réseau géodésique. Qu’il s’agisse des points primaires ou des points secondaires, cette densité du maillage par triangulation assurait non seulement les positions absolues (latitude-longitude) de la carte, plus fiables que celles résultant d’observations astronomiques, mais aussi son dessin. À cet effet, des jalons placés sur tous les points saillants du rivage (ou points de station intermédiaires) furent relevés depuis les points secondaires.

 

 

Mise au propre par Charles-Louis Gressier à partir de 1849, cette minute définitive de la feuille de l’île d’Ouessant (1 : 14 400, 71 X 100 cm) pour la Carte particulière des côtes de France. Partie septentrionale du chenal du Four et environs de l’île d’Ouessant est construite sur les levés effectués par Beautemps-Beaupré dès l’été 1816. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Outre le positionnement précis d’un nombre considérable d’amers et de sondes, le bilan des récifs découverts ou reconnus par Beautemps-Beaupré et ses hommes fut tout de suite impressionnant, dès l’été 1816, à l’instar de la basse de l’Iroise, levée le 29 juillet, ou de la reconnaissance du passage du Petit Léac’h qui offrit un accès plus rapide au goulet de Brest par le Sud.

 

Cela se passait cent cinquante ans après la création de l’Académie des sciences dont on célèbre cette année le trois cent cinquantième anniversaire (1666). Celle-ci fut à l’origine de la première carte de France dont le tracé des côtes s’approchait de celui que l’on connaît aujourd’hui. Déjà, la Bretagne y redressait le bec.

 

O.C.

 

P.S. Les archives du SHOM (auxquelles appartiennent les deux cartes manuscrites ci-dessus) vont être numérisées et seront mises en libre accès sur internet : à lire ici. C’est une excellente nouvelle. Je me réjouis d’appartenir à la génération charnière des historiens qui auront travaillé sur les originaux – plaisir incomparable des sens (regarder mais aussi sentir et toucher ces documents dont certains n’avaient plus quitté leurs cartons depuis que leurs créateurs les y avaient remisés) -, et qui bénéficient désormais de la puissance du numérique. Un peu comme d’avoir connu la gonio et le sextant avant de passer au Satnav et au GPS.

 

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