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Monthly Archives: août 2016

Gaston

Par

 

Gaston n’est pas au téléphone mais en route sur l’Atlantique Nord. C’est le septième phénomène cyclonique baptisé de la saison 2016. Celle-ci vient d’être réévaluée à la hausse par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) comme on peut le lire ici.

 

 

Ce 25 août, la prévision de trajectoire laisse espérer que Gaston s’éteindra de lui-même sur des eaux moins chaudes de l’Atlantique Nord. À moins qu’elle stagne au Nord-Ouest des Açores sur la route des Figaro Bénéteau de Douarnenez/Horta (une porte vient d’être créée au cap Finisterre pour anticiper cette éventualité) ou qu’elle revienne vers l’Europe dans la circulation d’Ouest… (© Météo-France)

 

L’on verra aussi avec profit la prévision saisonnière synthétisée par Météo-France Antilles-Guyane que l’on peut télécharger au bas de la page consacrée à l’activité cyclonique en cours. Le tableau des statistiques y présente les prévisions des différentes sources.

 

 

Selon les sources, les prévisions diffèrent quelque peu pour la saison cyclonique en cours. (© Météo-France)

 

Le document est également intéressant parce qu’il rappelle les paramètres (dont l’envers d’El Niño, la Niña) pris en compte pour tenter de prévoir si la saison des cyclones sera ou non intense, autrement dit si l’ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) sera élevé ou non. Pour l’heure, celui de Gaston reste assez faible, tant mieux.

 

 

Les principaux facteurs pris en compte pour l’établissement de la prévision sont résumés ici. (© Météo-France)

 

 

O.C.

 

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BB

Par

 

Au-delà d’une icône des Trente glorieuses, ces initiales BB sont celles d’un homme né voici deux siècles et demi, auquel j’ai consacré dix ans de ma vie, il y a longtemps. À l’occasion de cet anniversaire que je pouvais difficilement passer sous silence, voici un extrait de mon livre À la mer comme au ciel relatant par quel coup de pouce du destin, assorti de solides connexions familiales, un petit gars des confins de la Champagne pouilleuse monta à Paris pour devenir le père de la cartographie marine moderne.

 

 

L’original de cette miniature lithographiée est dû à l’ingénieur hydrographe Portier, dessinateur de talent au Dépôt général de la Marine. Il  figure Beautemps-Beaupré en 1808, à l’âge de 42 ans. Sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François Beautemps-Beaupré est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps. Il semble (le seul témoignage disponible est très nettement postérieur puisqu’il date de la fin de la vie de Beautemps-Beaupré), que le nom de Beaupré y soit couramment accolé dès l’enfance. C’est ce que l’intéressé lui-même affirmera à plusieurs reprises, notamment en 1831 et en 1848 lors de l’établissement de certificats de notoriété. Ceci se vérifie sur les archives de l’époque, à partir du 11 août 1785, lorsque Fleurieu évoque le “sieur de Beaupré”. Ce surnom est souvent utilisé seul comme un véritable pseudonyme. Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, il arrive à Beautemps-Beaupré de signer Beaupré. Il est aisé d’imaginer combien ce terme maritime plaît au navigateur qu’il est alors devenu. D’autant plus qu’il complète un nom dont la consonance musicale n’a d’égale qu’une symétrie assise sur une composition fleurant bon sa noblesse, d’esprit sinon de sang. Dès l’expédition d’Entrecasteaux, beaucoup de tiers ne le désignent d’ailleurs qu’ainsi et très rarement par son seul patronyme de Beautemps (plutôt réservé aux pièces d’état civil). (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

En Champagne, la mer n’est qu’un lointain souvenir du temps où l’homme n’était pas encore homme. C’est pourtant là que Charles-François Beautemps (ultérieurement dit Beautemps-Beaupré), vient au monde, le 6 août 1766. À peine plus d’une lieue au Nord-Ouest de Sainte-Menehould, au creux du cours sinueux de l’Aisne, se blottit la bourgade de La Neuville-au-Pont, forte de 341 feux et près de 1 200 âmes. Au Nord-Est, sur la rive droite, la forêt de l’Argonne est une invitation aux grandes découvertes de l’enfance. Au Sud-Ouest, en direction du village de Valmy dont le nom claquera à la face de l’Europe alors que Beautemps-Beaupré sera dans l’hémisphère austral, c’est le pays champenois. Ici, les seules côtes sont façonnées par les talus qui sillonnent le plateau du septentrion au midi.

 

Comme le veulent la tradition et de sages précautions, l’enfant est baptisé le jour même de sa naissance par le père Frérion, curé de la paroisse. Le parrain est François Perot et la marraine est la soeur du nouveau-né, Marie-Charlotte Beautemps. Celle-ci mourra jeune et célibataire. L’autre soeur – Marie-Françoise – épousera un maréchal ferrant de La Neuville-au-Pont dénommé Jean-Nicolas Collard. Charles-François est le fils de Jean-François Beautemps (sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps) et de Marie-Claude Collin tous deux âgés de trente-six ans, époux légitimes depuis treize ans et originaires de la même paroisse. Le père de Charles-François en est le chapelier, sa mère appartenant, comme son époux, à une grande famille de cultivateurs. Artisanat et agriculture sont ainsi les deux “ mamelles ” de la famille Beautemps.

 

Des dix premières années de la vie de Beautemps-Beaupré, rien n’est vraiment connu. Seule l’imagination permet de considérer cette petite enfance au sein du foyer paternel, puis peut-être de l’école de la paroisse de Sainte-Menehould, tandis que la famille ne peut envisager une “ éducation supérieure ” pour son fils “ intelligent et laborieux ”. D’un tempérament robuste, Charles-François aime se dépenser physiquement sur les quelques parcelles de vigne et d’arbres fruitiers que possèdent ses parents. Un jour, il joue avec la corde de la cloche paroissiale et tombe. Blessé à la tête il subit “ l’opération du trépan ” réalisée par le chirurgien Buache, un parent surnommé “ la Lancette ” dans le pays (probablement le médecin Philippe Buache). En quelques jours, l’enfant est sur pied. Telle sera du moins la version sculptée par Chassériau, Élie de Beaumont puis l’abbé Buache.

 

 

“ Plusieurs ingénieurs du Dépôt ont été employés dernièrement à lever le plan de l’Escaut. Il vient d’être entièrement mis au net sur une échelle de 6 lignes pour 100 toises et on va le réduire à 2 lignes dans 3 ce qui formera 3 feuilles grand aigle. ” (90 X 61 cm). François-Étienne de Rosily annonce ainsi la réalisation de la première carte levée sur le terrain européen par Beautemps-Beaupré en 1799, après le retour de l’expédition d’Entrecasteaux. Mise en couleurs pour Bonaparte et l’état-major, cette Reconnoissance du cours du Hont ou Wester Schelde (Escaut occidental) depuis Antwerpen (Anvers) jusqu’à l’embouchure résulte de l’assemblage de trois feuilles sur une seule et même toile (1 : 41 200). Le présent titre couvre tout le cours de l’Escaut (stratégique dans la guerre contre la Grande-Bretagne), depuis Anvers en bas à droite (troisième feuille) jusqu’à son embouchure à gauche (première feuille), la portion figurant ici étant à peu près à mi-chemin, avec Terneuse sur la rive gauche et la pointe sud de l’île de Walcheren sur la rive droite, où des amers figurent en perspective. Alors que la carte représente avec une grande précision les nombreux bancs qui parsèment le lit du fleuve, l’avertissement donne des indications sur la nature des fonds et précise que les sondes, en pieds de France, sont rapportées aux plus basses mers d’équinoxe. Signe de la grande importance accordée par Beautemps-Beaupré à la méthode, il donne aussi des précisions sur les instruments employés pour les levés : “ Les opérations principales qui servent de fondement à ce plan ont été faites avec un cercle de réflexion de Borda, construit par le citoyen Lenoir. Les bancs, sondes et hauts fonds ont été fixés au moyens d’opérations faites, tant avec le cercle de réflexion qu’avec un bon sextant. Le détail topographique a été levé au graphomètre. ” Cette carte est aussi l’une des très rares, levées sous le Consulat et l’Empire par Beautemps-Beaupré, qui aient été aussitôt gravées (en 1800), les autres ayant été conservées secrètes au profit des militaires. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Comme souvent dans la vie des hommes, le destin repose sur une rencontre. En 1776, à la faveur d’un séjour estival de Jean-Nicolas Buache, l’existence de celui qui aurait pu ne jamais dépasser les confins de sa vallée natale accroche la vague de l’inconnu. En 1882, l’abbé Buache a encore une vision très concrète de ce qu’aurait pu être l’autre destin de Charles-François Beautemps-Beaupré : “ Beaupré se contentera de cultiver la terre et de travailler à la vigne ou bien, comme tant d’autres de ses compatriotes, il taillera la pierre et s’il le faut, chaque année, au retour du printemps, il quittera lui aussi parents et amis pour aller gagner sa vie dans de vastes chantiers. Puis quand reviendra la saison des pluies et des frimas, il reprendra le chemin du village, rapportant avec bonheur au foyer domestique le fruit de son épargne et de ses labeurs ”. Plus qu’à “ sa physionomie intelligente et expressive [et à...] son regard vif et pénétrant ”, l’intéressé attribue modestement à la douceur de ses cheveux, le fait d’avoir été remarqué par son grand cousin ! Favorisée par la verve du bon abbé Buache, la légende fera le reste.

 

Sous l’Ancien régime, la consécration scientifique s’accommode parfois d’origines modestes et rurales – incultes mais alphabétisées (il ne s’agit évidemment pas ici de misère paysanne) – pour peu qu’elles trouvent protection. Le plus célèbre géodésien du début du XIXème siècle, contemporain de Beautemps-Beaupré, est de ceux-là. Orphelin dès son plus jeune âge et recueilli par un protecteur, Louis Puissant débute comme arpenteur avant d’entamer une brillante carrière d’ingénieur géographe militaire. En outre, même si nombre de grands savants maritimes sont du littoral (Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette est du Havre, Pierre Bouguer du Croisic, Pierre Lévêque de Nantes, Alexis-Marie Rochon de Brest, etc.), il n’est pas toujours nécessaire de voir le jour en bord de mer pour devenir un maître de la science nautique. Nicolas-Louis de La Caille est né en Champagne, Charles Romme à Riom, Étienne Bezout est le fils d’un procureur de Nemours, Jean-Baptiste Degaulle est de Rethel dans les Ardennes… Sans oublier, en ce qui concerne les officiers savants, les origines lyonnaises de l’un des plus grands, Charles-Pierre Claret de Fleurieu.

 

Dans le cas du jeune Beautemps, l’apparence ordinaire du cercle familial champenois ne saurait masquer l’éclatante réussite parisienne de certains de ses membres. Charles-François Beautemps-Beaupré est lié à l’une des plus grandes lignées géographiques du siècle, telle que l’Ancien régime peut en produire par la combinaison des charges étatiques et des liens du sang. Géographe de Louis XIII, Nicolas Sanson est le professeur de Claude Delisle – originaire de Vaucouleurs (à moins de quatre-vingt kilomètres de La Neuville-au-Pont) – qui devient historiographe royal et professeur d’histoire et de géographie du Régent. Son fils aîné, Guillaume Delisle (frère de l’astronome Joseph-Nicolas Delisle) enseigne la géographie au futur Louis XV, tandis que son autre frère, Louis Delisle, joint la Russie à l’Amérique du Nord, avec le Danois Behring, et y laisse la vie (en 1741).

 

Après la mort de Guillaume Delisle, Philippe Buache – qui a commencé des études d’architecture avant de devenir son élève – continue d’exploiter le fonds de la boutique du maître, dont il épouse la fille unique en 1729, année de son entrée au Dépôt des cartes et plans de la Marine comme dessinateur et de sa nomination comme premier géographe du roi. Le contrat de mariage est signé en présence du souverain. La jeune femme meurt sans enfant dès l’année suivante, alors que le titre d’adjoint-géographe est créé pour Buache à l’Académie des sciences (1730). De son second mariage en 1746, avec Elisabeth-Catherine de Mirmont, fille d’un ingénieur des Ponts et chaussées, il n’a pas plus d’enfant, d’où la quasi adoption du neveu Jean-Nicolas Buache. Tous ces honneurs n’empêchent pas le fondateur de la dynastie Buache d’être un homme de terrain – notamment aquatique (déjà dans la famille…), en Manche ou sur les rives de la Seine – et non seulement le grand savant de cabinet qu’on connaît.

 

 

Ce frontispice de la première partie du Pilote français de Beautemps-Beaupré (publié en octobre 1823) offre l’une des très rares gravures représentant les ingénieurs hydrographes au travail, en l’occurrence un ingénieur (Beautemps-Beaupré ?) en train de prendre des relèvements sur une roche à peine émergée, tandis qu’un second note les valeurs sur son cahier de levés. Les opérations de sondages et de positionnement des dangers sont faites dans ces lourds canots à avirons, soumis aux contraintes du vent et du courant (l’homme de sonde est à l’avant). Même si aucun phare n’y apparaît clairement, cette Vue du goulet de Brest est aussi une excellente illustration de l’importance croissante accordée aux amers dont les constructions se multiplient. On distingue ainsi une balise, sur un écueil, un clocher sur la première pointe de terre à gauche, un moulin sur la seconde pointe et deux sémaphores de part et d’autre de l’entrée du goulet, cartographié par Beautemps-Beaupré il y a deux cents ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Lorsque Jean-Nicolas Buache revient au pays en 1776, il a trente-cinq ans, soit vingt-cinq de plus que son cousin Beautemps-Beaupré. À Paris, on l’appelle couramment Buache de la Neuville pour le distinguer de son oncle. Jean-Nicolas est le fils de Bernard Buache, jeune frère de Philippe et agriculteur à La Neuville-au-Pont, et de Marie-Catherine Collin, soeur de Marie-Claude (mère de  Beautemps-Beaupré). Bernard est rentré en Champagne après quelques années passées à Paris, où son père Claude est maître serrurier et bourgeois de Paris au début du XVIIIème siècle. Peut-être faute de travail pour tous dans l’atelier familial. Plus probablement parce qu’il y a une terre à exploiter au village. De Sainte-Menehould où il passe les premières années de sa scolarité, Jean-Nicolas est envoyé chez un parent de sa mère. Il n’a que dix ans lorsque Marc-Dieudonné Collin l’accueille dans sa pension de Picpus. Faute du soutien immédiat de son oncle, il y reçoit – ainsi qu’au collège – l’essentiel de sa formation, avant d’être enfin admis chez Philippe Buache à la fin de son adolescence. Tandis qu’il devient professeur dans l’institution de Collin, son oncle lui ouvre les portes d’une grande dynastie géographique.

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas assiste régulièrement Philippe à Versailles. Philippe Buache est le professeur de géographie des enfants du Dauphin (Louis, 1729-1765) depuis 1755. Le duc de Berry (futur Louis XVI, né le 23 août 1754), le comte de Provence (futur Louis XVIII, né le 17 novembre 1755) et le comte d’Artois (futur Charles X, né le 9 octobre 1757), trois rois en devenir, se trouvent ainsi les élèves de la famille Buache et s’en souviendront lorsque Beautemps-Beaupré sera devenu le premier hydrographe de France. Sans doute influencé par la passion de son grand-père pour l’astronomie et la cartographie, laquelle fut très précoce, le futur Louis XVI manifeste déjà son intérêt pour la géographie et la mer. Grâce aux maquettes du dessinateur brestois Nicolas Ozanne, chargé de son éducation maritime, un parfum d’océan plane sur le grand canal de Versailles. Philippe Buache meurt en 1773 alors que l’éducation des enfants de France est terminée. Elle vaut une pension annuelle de cinq cents livres à Jean-Nicolas, “ géographe ordinaire du roy, [...] accordée sur le Trésor royal, par brevet du 27 octobre 1773, en considération de ses services , comme ayant été chargé, sous les ordres du [...] précepteur du roy, de la composition des cartes qui ont servi aux études de Sa Majesté et des princes ses frères ”, cette faveur étant confirmée le 1er janvier 1780.

 

Les fonctions de Jean-Nicolas Buache sont importantes lorsque Charles-François prend avec lui la route de la grande ville. L’alcoolisme du père Beautemps aurait conduit la famille à prendre cette décision mais ce témoignage n’est pas très sûr lorsqu’il fait du père un vigneron. De là à penser, parce que Jean-François Beautemps possède effectivement de la vigne, que l’ivrognerie coule de source… (cela dit, il existe peut-être bien une fêlure relative à la petite enfance de Beautemps-Beaupré, laquelle pourrait expliquer aussi la destruction de ses souvenirs par le feu, à la veille de sa mort).

 

L’adolescent est accueilli à Paris par la femme du grand cousin. Celle-ci est très vite adoptée comme une vraie mère. Le couple considère Charles-François tel l’enfant qu’il n’a pas eu. La vie s’organise alors autour de la boutique de la rue des Noyers Saint-Jacques – dans la paroisse Saint-Séverin – héritée de Philippe qui la tenait lui-même de Guillaume Delisle. Celle-ci est installée en plein quartier des marchands d’estampes, sis autour de la rue Saint-Jacques, parce que les imprimeurs en taille douce sont eux mêmes établis à deux pas de là, rue de l’Université. Parmi les cartes et les plans qui envahissent le moindre recoin, l’enfant est immédiatement à l’école du globe. Au-delà de la légende dorée, le premier contact avec la géographie est plus physique qu’intellectuel, ne serait-ce que par le classement et l’entretien quotidiens de ces piles impressionnantes…

 

 

Ce portrait fait partie d’une série officielle destinée à illustrer toutes les grandes figures de l’Institut royal de France. Réalisée par Auguste Lemoine et éditée par Lemercier en 1823, la lithographie est tirée du portrait dessiné par Julien Boilly, en 1821, alors que Beautemps-Beaupré a cinquante-cinq ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

 

Dès son arrivée dans la grande cité, Charles-François rend aussi de fréquentes visites au Dépôt des cartes et plans de la Marine, dont le nouvel Entrepôt général est confié à Buache quelques semaines plus tard. Bien que tardive, la spécialisation hydrographique de Jean-Nicolas Buache est un signe supplémentaire du destin de son petit protégé. Elle intervient l’année même de l’accueil de Charles-François (lequel n’est pas un hasard, vu le surcroît de travail au magasin).

 

Néanmoins, les leçons prodiguées à l’élève comportent de larges pans de cette géographie classique que Jean-Nicolas affectionne tant. Elles sont l’oeuvre d’un compilateur, d’un homme de cabinet dans la grande tradition des Delisle et des Buache. L’adolescent a peut-être pour manuel L’enfant géographe de Jacques-Nicolas Bellin ou les toutes récentes Considérations générales sur l’étude et les connoissances que demande la composition des ouvrages de géographie de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1777), “ véritable méthodologie cartographique ” selon Numa Broc (il convient d’ajouter de cabinet).

 

Ou bien, plus vraisemblablement, Beautemps-Beaupré utilise-t-il l’ouvrage de son cousin ? Lequel n’est autre que la leçon dispensée par Jean-Nicolas à Picpus (rédigée de 1769 à 1772), là-même où celui-ci avait suivi les cours de Collin. Cette Géographie élémentaire, qui paraît en 1772, se décompose en une première partie consacrée aux principes de base de la “ géographie astronomique ”, de la “ géographie physique ou naturelle ” et de la “ géographie politique et historique ”, toute la seconde partie proposant une description du monde. Contrairement à Philippe Buache, Jean-Nicolas place en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques. Une évolution qui ne peut que renforcer le caractère de précision dans la formation scientifique de Beautemps-Beaupré. Beaucoup plus que le fonds géographique de la famille, au sens matériel du terme, celle-ci est le plus précieux et unique capital d’un enfant “ né dans la classe la plus indigente, sans fortune et sans autre ressource que l’éducation qu’il a reçue ” (le texte est écrit dans le contexte de la Révolution et Buache insiste sur le caractère désargenté de la famille).

 

Une fois de plus, la protection – quand elle n’est pas familiale, elle est relationnelle et transcende bien souvent l’appartenance sociale – tient lieu d’apprentissage. François de Dainville le souligne parfaitement : “ Au XVIIème siècle, pendant la première moitié du siècle [suivant], et même au-delà, la formation des “géographes” de tous ordres s’est essentiellement faite sur le tas, par tradition familiale ou corporative. [...]. Tel est le mode habituel de formation des cartographes de toute espèce. Formation pratique “sur le tas”, préparée dans le meilleurs cas, par une initiation théorique reçue au collège en suivant un cours de mathématiques ou dans des leçons particulières ”.

 

 

(© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

Bien qu’issu d’aucun collège, Beautemps-Beaupré est dans la lignée d’un d’Après de Mannevillette formé par Guillaume Delisle, d’un Méchain protégé de Lalande, d’un Messier débutant avec Joseph-Nicolas Delisle, et de tant d’autres savants en dehors du domaine spécifique de l’astronomie et de l’hydrographie. Il n’est pas plus dans la norme – certes récente – puisqu’il n’intègre pas les grandes écoles apparues depuis le milieu du siècle. Malgré l’époque tardive, ce n’est guère anachronique dans la mesure où l’enseignement de l’hydrographie, au sens moderne du terme, reste à inventer. Guère connue dans le détail (en dehors du cours déjà évoqué), son éducation géographique est forcément de premier choix, grâce à l’élite qu’il côtoie. Comme celles de Philippe puis de Jean-Nicolas Buache avant lui. Le parallèle est d’ailleurs frappant entre les trois enfances au sein d’une famille qui oscille entre la Champagne et Paris. Le dessin planimétrique occupe certainement une place prépondérante dans son activité quotidienne. Toute sa vie, à partir de l’expédition d’Entrecasteaux, il fera des esquisses de côtes (vues de profil et du dessus) avant ses cartes. Quant à l’art du terrain, l’intelligence et le talent devront l’inventer à partir des bases théoriques…

 

O.C.

 

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