Ce sera un juge de paix pour les foudres de guerre. Après le Pot-au-Noir – dont j’avais dressé l’histoire du concept et du nom en trois épisodes (1, 2 et 3), à l’occasion du Vendée Globe 2012-2013, comme je l’avais fait lors de l’édition 2008-2009 à propos de l’antiméridien -, l’anticyclone va occuper le devant de la scène tout au long de la descente de l’Atlantique du Vendée Globe.

 

 

Les suiveurs du 6 novembre sont déjà loin dans le sillage des skippers du Vendée Globe : anticyclones et autres dorsales font désormais partie de leurs préoccupations de tous les instants afin de conserver du vent. (© Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe)

 

 

Ce sera également vrai pour Thomas Coville. Peu après le coup de canon libérant les vingt-neuf des Sables d’Olonne, il a franchi la ligne de départ au large d’Ouessant pour sa cinquième tentative de record autour du monde en solitaire, la première à bord du nouveau Sodeb’O (31 mètres). Jean-Luc Nélias et la cellule routage de Thomas ont considéré qu’une telle fenêtre météo ne se présentait qu’une fois par an.

 

Francis Joyon et son équipage du Trophée Jules Verne ont eu, avec Marcel Van Triest leur routeur à terre, une autre analyse. L’anticyclone de Sainte-Hélène ne permettrait pas d’assurer un temps canon au cap de Bonne-Espérance. On verra la semaine prochaine qui a raison et si les absents ont tort. Nous voilà en tout cas au coeur de notre sujet.

 

S’il n’a été compris que bien après, le phénomène a été rapidement subi (sinon perçu) dès que les Portugais sont passés dans l’Atlantique Sud, juste avant 1500. La grande volta est alors devenue la matérialisation de cette punition (perception) puisqu’elle consistait à contourner ce qu’on nommera beaucoup plus tard l’anticyclone de Sainte-Hélène.

 

On ne trouve pas mention du terme anticyclone et pas plus de celui de cyclone dans le célèbre Glossaire nautique – Répertoire polyglotte de termes de marine anciens et modernes d’Augustin Jal (mars 1848 – mai 1850). Aucune des entrées susceptibles de s’y rapporter ne parle même du phénomène. Une quinzaine d’années plus tard, cela a changé.

 

 

La page 291 du Deuxième supplément au Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse présente pour la première fois le mot anticyclone dans un grand dictionnaire français, en 1890. (© Grand dictionnaire universel du XIXème siècle)

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française – rédigé de 1846 à 1865 et imprimé de 1859 à 1872 pour sa première édition -, Émile Littré (1801-1881) ne propose pas d’entrée anticyclone (pas plus pour dépression ou perturbation) mais il donne la définition suivante de cyclone, avec comme étymologie le grec kuklos (cercle) : “ Terme de météorologie. Tempête tournante, c’est-à-dire tempête qui balaye la terre ou la mer en tournant sur elle-même. ”

 

Et le lexicographe de préciser : “ Au moment où s’imprimait le C de ce dictionnaire, cyclone était généralement fait féminin dans les livres scientifiques ; on était sans doute déterminé par la finale qui semble féminine ; je lui donnai donc ce genre. Depuis, l’usage a varié, les météorologistes l’ont fait masculin, j’ai suivi la variation et changé sur les clichés, en masculin, le féminin ; de là la discordance entre les différents tirages.

 

Je me suis contenté d’enregistrer l’usage dans un mot où il n’y a aucune raison étymologique pour donner un genre plutôt que l’autre. En effet, malgré l’apparence, cyclone n’est pas grec ; il provient bien du grec cercle ; mais aucun dérivé de cette forme n’est issu du grec. C’est cyclome qu’il aurait fallu dire, si l’on avait voulu être correct ; cyclome aurait été masculin. Si on l’avait formé comme le grec qui veut dire grande porte, cyclone signifierait grand cercle ; mais ce n’est pas le sens, le mot signifiant un mouvement de giration. Il reste donc que cyclone est incorrectement fait et que le genre est abandonné aux variations de l’usage. ”

 

Au-delà du débat linguistique, la note de Littré témoigne d’une science en train de se faire comme nous le verrons dans un prochain épisode. Le mot cyclone aurait ainsi été inventé par le Britannique de Calcutta, Henry Piddington, dans son ouvrage The sailor’s horn-book for the law of storms (1848), traduit en français en 1859. Une dizaine d’années plus tard, aux alentours de 1870, se forgera le mot anticyclone par opposition à la zone de basses pressions plus que par rapport à la zone de vents violents (même si la relation entre l’absence de gradient de pression au sein d’une bulle anticyclonique et l’absence de vent sera très vite formulée).

 

 

Une journée après son départ du 6 novembre (photo), Thomas Coville est déjà en train de longer la bordure orientale de l’anticyclone des Açores au large du Portugal. Ses routeurs observent le Pot-au-Noir et l’anticyclone de Sainte-Hélène qui sera pour le milieu de la semaine prochaine. (© Eloi Stichelbaut / Sodebo)

 

 

L’autre dictionnaire généraliste de l’époque, le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse, paru de 1863 à 1876, offre une entrée anticyclone, non dans le tome premier de l’édition originale (1866), ni même dans le premier supplément de 1877, mais dans le second, en 1890, dû à ses collaborateurs, quinze ans après la mort du maître : “ Météorologie. Centre de hautes pressions barométriques. La pression atmosphérique n’est pas uniforme sur toute la surface du globe. Il y a des régions ou plutôt des marées de hautes et de basses pressions. À cause des mouvements tourbillonnants qui se produisent autour de la verticale passant par un centre mobile de basses pressions, on a donné au phénomène le nom de cyclone ; et par opposition, un centre mobile de hautes pressions s’appelle anticyclone.

 

Le phénomène de l’anticyclone est dû à des courants descendants d’air sec, animés d’un mouvement lent en spirale dans le sens des aiguilles d’une montre pour l’hémisphère Nord et en sens contraire pour l’hémisphère Sud. À la surface du sol, le courant s’étale et diverge dans toutes les directions en conservant son mouvement giratoire. L’étendue et la durée des anticyclones est variable, ainsi que la vitesse de leur déplacement. ” Et Larousse de conclure en signalant que les anticyclones de l’Atlantique Nord se déplacent vers l’Est et que les Américains peuvent donc nous les annoncer quelques jours à l’avance, comme les cyclones, entendez les perturbations associées aux dépressions de la zone tempérée.

 

S’il ne fera son entrée dans le dictionnaire de l’Académie française qu’avec la neuvième édition en cours (il ne figure même pas dans la huitième édition de 1932-1935 !), j’ai néanmoins trouvé le mot anticyclone dans des publications spécialisées à partir des années 1870 (par exemple dans le Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society de Londres), sans qu’il soit évident de déterminer avec précision qui est le premier à l’utiliser au début de cette décennie mil huit cent soixante-dix. Peu importe, tant cela participe d’un bouillonnement scientifique où la compréhension des mécanismes entre hautes et basses pressions compte plus que la terminologie.

 

L’usage du mot dépression naît vers 1871, peu après celui d’anticyclone, en référence à “ la dépression de la colonne barométrique ” comme l’indiquent les successeurs de Pierre Larousse, en 1890, qui ne développent pas encore l’acception météorologique mais seulement celle physique. Quoi qu’il en soit, le rapport entre la pression atmosphérique et le vent est posé depuis longtemps. On verra en quels termes dans un prochain épisode.

 

 

O.C.

 

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