Voici deux cents ans, le 28 juillet 1818, mourait Gaspard Monge. Le mathématicien, inventeur de la géométrie descriptive, était né le 9 mai 1746 à Beaune, en Bourgogne. À l’instar d’un bref passage au gouvernement, comme ministre de la Marine du 10 août 1792 au 10 avril 1793 – aussi peu convaincu que convaincant -, Monge eut quelques rapports avec la mer et la navigation. Mais c’est son influence sur une carte fameuse que je souhaite évoquer ici.

 

 

Peint par Colin, ce portrait de Gaspard Monge (recadré), est conservé à l’École polytechnique dont il fut l’un des fondateurs et où il enseigna vingt ans. (© École polytechnique)

 

 

Contrairement à son frère, Louis Monge (1748-1827) – second astronome de l’expédition Lapérouse (il avait débarqué dès Tenerife aux Canaries) -, Gaspard n’embarquera pas. Toute sa fratrie délivre pourtant son enseignement aux navigateurs. Avec l’appui du maréchal de Castries qui l’avait repéré en 1774, Gaspard Monge devient examinateur des élèves de la Marine, le 25 octobre 1783. Il enchaînera ainsi les tournées d’inspection dans les ports. Louis le sera à son tour après avoir examiné les écoles d’hydrographie (navigation civile). Leur cadet, Jean Monge (1751-1813), est quant à lui professeur d’hydrographie à Nantes puis à Anvers.

 

À dix-neuf ans, en 1765, Gaspard est nommé professeur suppléant à l’école du Génie de Mézières où il restera jusqu’à la fin de 1784. Dix ans plus tard, il sera l’un des fondateurs de l’École polytechnique et il deviendra l’un des premiers professeurs de l’École normale de l’an III, la future École normale supérieure.

 

Créée en 1748, l’école du Génie de Mézières est, avec le corps des ingénieurs géographes militaires, à l’origine de la grande vitalité de la cartographie terrestre française dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Sur le littoral, le corps du Génie s’occupe essentiellement des travaux portuaires.

 

Gaspard Monge devient titulaire de la chaire de mathématiques de Mézières en janvier 1769 puis, de celle de physique, en juin 1770. Durant les années 1774 et 1775, il a pour élève Jean-Baptiste Meusnier de La Place (1754-1793). Dès les 14 et 21 février 1776, ce jeune homme surdoué présente à l’Académie des sciences son Mémoire sur la courbure des surfaces, consacré à la théorie de la courbure des sections planes d’une surface en un de ses points. Il complète ainsi avec éclat la théorie d’Euler sur les rayons de courbure que Monge lui a enseignée.

 

 

Durant l’hiver 1783-1784, Meusnier de La Place collabore avec Lavoisier à la mise au point d’un procédé de décomposition de l’eau destiné à fournir de l’hydrogène aux aérostats. Pour l’Académie des sciences, Monge est justement l’un de ceux qui examinent les travaux de Lavoisier sur la composition de l’eau en hydrogène et en oxygène. Le mathématicien sait le rôle joué auprès du chimiste par son ancien élève avec lequel il est en contact au sein de divers cercles amicaux, notamment via leur camarade commun, Jean-Nicolas Pache (1746-1823), protégé du ministre de la Marine de Castries qui l’avait présenté à Monge. Le 1er décembre 1783, Meusnier de La Place assiste au premier vol mondial d’un ballon habité, gonflé à l’hydrogène, qui est réalisé par Charles et Robert depuis les Tuileries. Meusnier conçoit alors son dirigeable elliptique, de près de 80 mètres de long, dont la nacelle et prévue pour flotter sur l’eau en cas d’amerrissage puisqu’il ambitionne de réaliser un tour du monde ! Si ce ballon ne sera jamais construit, Meusnier de La Place n’en est pas moins considéré comme l’un des inventeurs du concept de dirigeable. (© DR)

 

 

Quelques semaines plus tard, au printemps 1776, le lieutenant de vaisseau Louis-Bon-Jean de la Couldre de La Bretonnière (1741-1809) est chargé de lever les cartes des côtes de Picardie et de Normandie. Initiée par les ministères de la Guerre et de la Marine, la campagne doit permettre de choisir l’emplacement d’un port militaire face à l’Angleterre. Après la désignation de Cherbourg, le futur général Charles-François Dumouriez (alors colonel) reçoit le commandement du port, poste qu’il conservera jusqu’à la Révolution.

 

En 1781, La Bretonnière présente un plan proposant la construction de la digue. Sur quatre kilomètres, elle serait constituée avec des bâtiments coulés remplis de pierres, joignant l’île Pelée à la pointe de Querqueville. On lui préfère le projet de l’ingénieur des Ponts et chaussées, de Cessart, qui prévoit le mouillage, puis le coulage avec des pierres, de quatre-vingt-dix énormes caisses de chêne coniques. La première est immergée le 6 juin 1784 et Louis XVI assiste à la pose de la neuvième, le 23 juin 1786.

 

 

Le voyage de Normandie, en juin 1786, sera le seul effectué sur le littoral par Louis XVI. Le souverain est passionné de géographie et de grands voyages maritimes pour lesquels il bénéficie des immenses talents de Charles-Pierre Claret de Fleurieu. Contrairement à une légende soigneusement entretenue jusqu’à aujourd’hui – fort belle au demeurant -, Louis XVI n’aurait pas demandé des nouvelles de Lapérouse, ni au pied de l’échafaud ni sur celui-ci. Dans une lettre à la presse où il détaillait les dernières paroles du roi déchu, le bourreau Sanson ne mentionne rien à propos du navigateur disparu. (© DR)

 

 

Le 19 juin 1788 – à la dix-huitième caisse – on arrête les frais sur un résultat déplorable. La Bretonnière et Meusnier de La Place conseillent l’accumulation de pierres que la mer finirait par laisser en repos. Mais l’intervention du second s’avère surtout décisive pour l’histoire de la cartographie. Même si leur carte bathymétrique de la rade de Cherbourg est d’abord dressée pour les difficiles travaux en cours, tandis que divergent les avis sur la configuration des fonds de la rade.

 

Meusnier de La Place y a mis tout son savoir des lignes de courbure tracées sur une surface. Dans son enseignement de la géométrie descriptive – science qui jouera un rôle important dans le développement des courbes de niveau en topographie -, Monge se référera souvent à cette carte fondatrice. Celle-ci deviendra ainsi au XIXème siècle un modèle pour la représentation du relief… terrestre.

 

 

Dressée en 1789, cette carte manuscrite intitulée Carte de la rade de Cherbourg, des profondeurs d’eau [...] indiquées de pied en pied par les tranches horizontales du fond mesure 960 X 1 390 millimètres (ici un détail). Levée au 1 : 4 320 pour les sondes, elle est réduite au 1 : 7 200 pour le tracé des isobathes. Celles-ci, d’une équidistance d’un pied [1 pied = 324,84 millimètres], en font un document exceptionnel pour l’époque et à cette échelle. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009 pour la légende / Institut national de l’information géographique et forestière pour l’image)

 

 

Son engagement dans la Révolution française puis auprès de Napoléon valent à Gaspard Monge un assourdissant silence officiel, après sa disparition le 28 juillet 1818 en pleine Restauration. Seuls ses confrères et anciens élèves lui rendent hommage. Pas Meusnier de la Place auquel Monge avait consacré une notice biographique suite à sa mort au combat.

 

Jean-Baptiste était tombé devant le pont de Cassel, près de Mayence, en Allemagne, fauché à bord d’une barque par un projectile, le 5 juin 1793. Au terme de huit jours d’agonie, il avait succombé le 13 juin. Officier de l’armée du Rhin, il ne sut jamais qu’il avait été promu général de division le mois précédent. Monge n’oublia pas son élève, de huit ans son cadet, brillant comme il l’était lui-même. Le 24 septembre 1794, Gaspard devait retrouver à Cherbourg le manuscrit de Jean-Baptiste sur son projet de machine aérostatique. Une ultime bulle d’amitié entre les deux savants.

 

O.C.

 

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