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About: Olivierchapuis

Né en 1960, docteur en histoire et titulaire d’une maîtrise en géographie, Olivier Chapuis est spécialiste de l’histoire de la cartographie marine et de la navigation auxquelles il a consacré sa thèse (À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999, primé par l’Académie de marine et Grand-prix de la Mer de l’Association des écrivains de langue française en 2000). Coureur au large de 1981 à 1989, il termina 3ème de la Mini-Transat 1983 en solitaire et fut le navigateur de Paul Vatine en multicoque. Journaliste à Voiles & voiliers depuis 1988, où il est notamment l’auteur de hors-série (météo, carte marine, GPS, navigation électronique...), Olivier navigue en croisière deux à trois mois par an. Il a publié en 2007 Cartes des côtes de France - Histoire de la cartographie marine et terrestre du littoral (Chasse-marée), Grand prix de l’Académie de marine et prix du Cercle de la mer 2008. Il participe enfin à des grands travaux scientifiques internationaux, comme l’Oxford Encyclopedia of Maritime History (Oxford University Press) et l’History of Cartography (Chicago University Press).

Recent Posts by Olivierchapuis

Urbain le mal nommé

Par Olivier Chapuis

 

Numériser les archives du temps. Non celles du temps qui passe mais celles du temps qu’il fait. Même si les deux sont si intimement liés que l’Observatoire de Paris, temple de l’astronomie, a longtemps abrité le premier Service météorologique français. Météo-France et les Archives nationales débutent ce printemps la sauvegarde des archives du climat de la France et de ses anciennes colonies, entre 1850 et 1960. Ce programme devrait durer jusqu’en 2014.

 

 

 

Avant même 1854, c’est à l’Observatoire de Paris qu’est née la météorologie française. (© Olivier Chapuis)

 

Conservé sur le site de Fontainebleau des Archives nationales où il occupe 6 300 cartons sur 2 kilomètres d’étagères, le fonds historique de la météorologie française est constitué de relevés d’observations, de pointages de mesures, de cartes de prévision et d’atlas climatologiques établis entre la naissance du service météorologique moderne et le passage aux premiers calculateurs des modèles numériques de prévision dans les années mil neuf cent soixante.

 

Directeur de l’Observatoire de Paris – où il succède à François Arago le 30 janvier 1854 -, Urbain Le Verrier (1811-1877) est aussi odieux qu’il est un astronome remarquable, gros travailleur et administrateur impitoyable. Ainsi détruit-il l’amphithéâtre que ses prédécesseurs avaient offert aux Parisiens, pour en faire ses appartements. Ce n’est que le début d’une série de vexations qui susciteront la révolution… des étoiles et des petites mains de l’astronomie parisienne !

 

Mais c’est une toute autre histoire qui nous occupe ici. Tandis que la Société météorologique de France a été fondée le 18 août 1852, et que la météorologie a de fait été reconnue comme l’une des disciplines de la physique, l’Observatoire de Paris abrite depuis un certain temps un petit service météo. Quatre fois par jour, celui-ci relève la pression atmosphérique, la température, la direction du vent et l’aspect du ciel.

 

 

Urbain Le Verrier a sa statue à l’entrée de l’Observatoire de Paris dont il fut le tyran… tout en y développant, entre autres, le premier Service météorologique français. (© Olivier Chapuis)

 

 

Le 14 novembre 1854, une tempête décime les flottes française, britannique et turque, engagées en mer Noire dans la guerre de Crimée. Mettant en évidence la trajectoire de la dépression sur l’Europe, dans les heures précédentes, Le Verrier y voit un cas d’école pour la mise en place d’un réseau météorologique. Celui-ci sera servi par le télégraphe électrique dont l’exploitation météo est alors à l’ordre du jour dans nombre d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne avec Fitzroy.

 

Le projet de Le Verrier est approuvé par Napoléon III le 17 février 1855. Le feu vert impérial intervient deux jours après une autre catastrophe maritime, le naufrage de La Sémillante sur un écueil des Lavezzi, dans les Bouches de Bonifacio. Lors d’un coup de vent furieux, la tragédie immortalisée par Alphonse Daudet a fait sept cents morts et disparus.

 

Très vite, un premier réseau d’observatoires météorologiques est mis en place sur le territoire français. Logiquement, il est d’abord destiné aux marins afin de les prévenir de l’arrivée des perturbations. Regroupant vingt-quatre stations, dont treize sont reliées par télégraphe, il s’étendra, en 1865, à cinquante-neuf observatoires européens.

 

Le 2 novembre 1857, paraît le premier Bulletin international de météorologie de l’Observatoire de Paris, compilant quotidiennement des observations relevées en Europe et transmises par télégraphe. Dès 1863, il intègre des cartes isobariques et des prévisions. La même année, l’observatoire diffuse régulièrement des télégrammes d’avertissement aux ports. Ainsi se confirme la naissance opérationnelle de la météorologie moderne en France.

 

 

Le Henri IV fait partie des navires français drossés à la côte par la tempête du 14 novembre 1854, devant Sébastopol en Crimée. (© DR)

 

 

Ces archives sont les plus anciennes de celles qui vont être traitées. Elles seront d’abord dépoussiérées et désamiantées avant que des climatologues et des historiens n’en fassent l’inventaire. Les documents seront alors analysés et numérisés de manière à ce que les informations pertinentes pour l’étude du climat soient introduites dans une base de données. À terme, elles seront accessibles au public via internet.

 

Actuellement, seulement quinze pour cent des observations réalisées depuis la création du Service météorologique français sont disponibles dans la base de données climatologiques gérée par Météo-France. L’apport prévu sur les trois prochaines années devrait donc être précieux pour enrichir le corpus et affiner les modèles du temps passé.

 

S’il existe déjà des archives très diverses et beaucoup plus anciennes – dans le domaine rural ou dans celui de la médecine par exemple, et utilisées depuis longtemps par les historiens et les climatologues -, ces observations nées au milieu du XIXe siècle constituent des longues séries de données plus riches et normalisées. Elles seront utiles pour préciser les scénarios sur l’évolution du climat.

 

Outre leurs contenus bruts, elles renferment des informations précieuses sur l’histoire de la météorologie nationale du point de vue scientifique, technique et des institutions. Même si l’on savait déjà pas mal de choses quant à l’essor du premier service météorologique français et de son irascible directeur.

 

 

Les registres des belles cartes météo du XIXe siècle présentées à l’Observatoire de Paris ne sont que la partie visible de l’énorme masse d’archives conservées à Fontainebleau. Celles-ci vont être rendues au public grâce à cette opération d’inventaire et de numérisation. (© Olivier Chapuis)

 

 

Voici le genre de missive qu’il adressait au ministre de la Marine, en 1857 : «  Dès la fin de cette même année, nous proposons au ministère de la Marine de se servir du réseau météorologique déjà établi pour suivre les tempêtes à la surface de l’Europe et prévenir les ports de l’approche du fléau : il serait inutile de revenir ici sur les causes qui firent ajourner la mise à exécution de nos propositions malgré les bonnes intentions du ministre de la Marine.  »

 

Et le patron de la Météo d’enfoncer le clou : «  Il y a des gens qui font et laissent faire, il y en a d’autres qui ne font pas mais laissent faire ; la pire espèce, et malheureusement la plus nombreuse, ce sont ceux qui ne font pas et ne veulent pas qu’on fasse.  » Il n’avait pas forcément tort en l’espèce. Mais Le Verrier portait mal son prénom. Il n’était guère urbain.

 

O.C.

 

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Bébert le mérou

Par Olivier Chapuis

 

Quand j’étais môme, sa bonne bouille me fascinait autant que son accent bouillabaisse. Albert Falco est mort le 21 avril à Marseille, ville où il était né le 17 octobre 1927. De 1952 à 1990, il fut de l’odyssée de la Calypso. Avec Flipper le dauphin, leurs films étaient la fenêtre sur mer de la télévision des années mil neuf cent soixante.

 

 

Belle gueule d’acteur, Falco l’autodidacte savait tout faire à bord de la Calypso. Un héros de la télé réalité des sixties et seventies ! (© DR)

 

 

Je ne vais pas vous raconter sa vie, disons seulement qu’il a gravi tous les paliers de décompression. Au début, il dormait dans un tiroir du local de plongée, sur l’ancien dragueur de mines. À la fin, il commandait à la passerelle. Je me souviens surtout qu’à la manière dont Cousteau le sollicitait pour un oui ou pour un non, on devinait derrière le poste qu’Albert était le genre de type sur lequel on pouvait toujours compter. Et ça me plaisait bien. Le commandant donnait un ordre, Bébert s’y collait. La vie avait l’air simple.

 

 

Albert Falco, ici avec une combinaison de son ami Georges Beuchat vers 1975, fait partie des grands pionniers de la plongée autonome. (© DR)

 

 

Dans Le Monde du silence – palme d’or à Cannes en 1956 pour Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle -, – Falco tenait déjà un rôle titre. Parmi les stars de cette production (qui ne lésinait pas sur la dynamite mais, autres temps autres moeurs, ce n’est pas son histoire… pas plus que les controverses concernant Cousteau pendant l’Occupation), il y avait un mérou. De ceux qu’Albert fréquentait gamin, dans la calanque de Sormiou. Jojo était son nom.

 

O.C.

 

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Chariot de feu

Par Olivier Chapuis

 

Saint-Nazaire se souvient du bateau bélier le plus osé de la Seconde guerre mondiale. Il y a soixante-dix ans, le 27 mars 1942 à une heure et demie du matin, le destroyer britannique Campbeltown est lancé à vingt noeuds contre l’écluse Joubert où il s’encastre de plusieurs mètres. Dix heures plus tard, une phénoménale explosion résonne dans toute la ville. L’étrave piégée vient de faire voler en éclats la porte de la forme de radoub. Mission accomplie pour l’opération Chariot : le cuirassé allemand Tirpitz ne pourra jamais trouver refuge dans ce bassin qui restera inutilisable jusqu’en 1948.

 

 

Le 27 mars 1942, en début de matinée, les soldats allemands se pressent autour de l’épave du destroyer anglais Campbeltown, encastrée dans la porte aval de la forme Joubert. Les malheureux ne savent pas que l’étrave est pleine de cinq tonnes de dynamite, noyées dans le béton. Ils seront cent cinquante à mourir pulvérisés, soit presque autant que les héroïques commandos britanniques ayant accepté cette mission sans retour. (© Bundesarchiv)

 

Le Tirpitz est le sister-ship du Bismarck qui avait coulé le Hood, fleuron de la flotte anglaise de l’entre-deux-guerres, le 24 mai 1941, avant d’être lui-même envoyé par le fond. Les Britanniques craignent que les Allemands ne l’expédient en Atlantique où il serait une menace supplémentaire pour les convois ravitaillant la Grande-Bretagne depuis les États-Unis, déjà cruellement atteints par les sous-marins. L’embouchure de la Loire est le seul site disposant d’un bassin permettant de réparer une grande unité comme le Tirpitz (251 mètres de long et 36 mètres au maître-bau, pour un tirant d’eau de près de 9 mètres).

 

Cette cale sèche de 350 mètres de long sur 50 de large et une profondeur de 15 mètres – faisant aussi office d’écluse donnant accès au bassin de Penhoët à Saint-Nazaire -, avait été réalisée entre 1929 et 1933 (elle doit son nom à Louis Joubert qui présida la Chambre de commerce locale dans les années mil neuf cent vingt). Elle servit notamment au Normandie, paquebot le plus moderne et le plus grand de son temps, construit aux chantiers de Penhoët, entre le 26 janvier 1931 et le 29 octobre 1932.

 

L’opération Chariot fut planifiée par Lord Mountbatten en février 1942. Elle prévoyait d’utiliser comme bélier l’un des destroyers de la Première guerre mondiale que les États-Unis avaient donné aux Anglais en 1940. L’USS Buchanan est ainsi maquillé en torpilleur allemand tandis qu’à l’intérieur de son étrave sont noyées cinq tonnes d’explosifs dans du béton. Le 26 mars 1942 à 14 heures, la flottille britannique quitte Falmouth, avec trois destroyers, une canonnière et dix-sept vedettes embarquant 611 hommes, dont 351 marins de la Royal Navy et 260 commandos.

 

 

Symbole de la technologie française des années mil neuf cent trente, Normandie fut l’un des tout premiers bâtiments à bénéficier de la forme Joubert. (© French lines)

 

 

Le lendemain à l’aube, au Sud d’Ouessant, elle est repérée par un U-Boot allemand mais celui-ci n’identifie pas sa véritable nature ni la destination. Puis, vers midi dans le golfe de Gascogne, ce sont deux chalutiers français dont il faut récupérer les équipages avant de les saborder afin d’éviter tout risque d’alerte. Enfin, à vingt heures, les bâtiments embouquent le chenal d’entrée de la Loire. Toujours sous leurs couleurs allemandes, ils répondent aux signaux réglementaires de la Kriegsmarine. Les deux autres destroyers s’éloignent tandis que le HMS Campbeltown fait monter le compte-tours.

 

À une heure et demie, juste avant l’impact, le pavillon allemand est amené pour l’Union Jack, et la flottille ouvre le feu avec plus de succès que la tentative de diversion aérienne qui a en grande partie échoué à cause des nuages. Après le choc d’une extrême violence, tandis que les marins ouvrent les vannes pour couler l’arrière de leur bâtiment, les commandos débarquent et attaquent leurs objectifs à terre. Les principaux sont les postes de commande de l’écluse et la porte en amont de la forme Joubert, pour lesquels l’entraînement a été effectué sur le dock de Southampton, semblable à celui de Saint-Nazaire. Tous sont atteints et sautent avant que les Allemands n’aient le temps de l’empêcher.

 

Du côté des abris des sous-marins, la réussite est nettement moins bonne. Toute la nuit, les combats font rage dans les rues du port. Sans espoir de retour, puisque les vedettes ont été contraintes de s’éloigner des quais sous peine d’être coulées. Au lever du jour, 169 Britanniques sont morts (contre 42 Allemands) et 215 autres sont prisonniers. Parmi les 227 qui regagneront l’Angleterre, la plupart sont des marins restés à bord des bateaux et les quelques commandos parvenus à rembarquer. Cinq réussiront l’exploit de traverser clandestinement la France jusqu’en Espagne ! Sur les dix navires sortis de l’estuaire malgré le tir des batteries côtières, ils ne seront que trois en état de prendre la route du retour avec les deux destroyers qui les attendaient au large.

 

 

Grâce à Chariot, le Tirpitz demeurera dans son fjord de Norvège pendant toute la guerre, où il menacera les convois de l’Arctique à défaut de ceux de l’Atlantique. En dépit des filets anti torpilles et autres écrans de fumée contre les avions, il y sera finalement coulé par bombardement aérien, le 12 novembre 1944, après de nombreuses tentatives. (© DR)

 

 

Quant aux Allemands, alors que les combats ont cessé, ils se pressent autour de l’épave du Campbeltown, munis de leurs appareils photo. Ils ignorent que des charges sont masquées dans l’étrave et qu’elles ont été réglées pour exploser à neuf heures et demie du matin, avec une marge de deux heures… À onze heures trente-cinq, une formidable explosion pulvérise les cent cinquante hommes autour du bateau dont on retrouvera des restes jusqu’à deux kilomètres. L’onde de choc propulse l’épave dans l’écluse où la vague projette deux pétroliers contre la porte amont. La forme Joubert a vécu. L’affaire n’est pas terminée pour autant. Terré au fond de son fjord norvégien, le cuirassé reste une menace potentielle. Il faudra encore couler le Tirpitz

 

O.C.

 

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Rochers saignants

Par Olivier Chapuis

 

Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

 

 

La baleine est souvent confondue avec un écueil lors de l’atterrissage. Même si les cétacés ne sont plus guère chassés au large de l’Europe occidentale à cette époque. Mais des cadavres dérivent et des baleines circulent, seules ou en troupeaux. La confusion intervient surtout lorsque l’estime incertaine rend encore plus angoissante l’entrée dans les atterrages alors que la mesure de la longitude n’est pas encore maîtrisée. Certes, l’observation des oiseaux et de la couleur de l’eau, ainsi que l’usage répété de la sonde, sont les moyens utilisés pour prévenir l’approche de la côte, au retour d’Amérique ou des Antilles. Mais les erreurs de latitude elles-mêmes peuvent être parfois considérables, la marge d’incertitude pouvant atteindre la distance entre Brest et la Loire, voire même jusqu’à Bayonne ! Blessés, les cétacés flottant en surface sont alors sources d’effroi, pour peu que la visibilité soit mauvaise. (© DR)

 

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention « très douteuse » à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

 

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

 

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

 

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme l’indique le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

 

 

La vigie de La Chapelle figure encore sur cette Carte réduite de l’océan Occidental [océan Atlantique] contenant partie des côtes d’Europe et d’Afrique depuis le 51ème degré de latitude septentrionale jusqu’à l’équateur et celles de l’Amérique qui leur sont opposées (1766). Celle-ci constitue la quatrième édition de la carte de l’océan Atlantique du Dépôt des cartes et plans de la Marine (après celles de 1738, 1742 et 1756, les trois dernières étant publiées sous la direction de Bellin). « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte de 1766, par 47 d. 24′ de latitude & par 9 d. 32′ de longitude » précisent Borda et ses coauteurs. Il est intéressant de constater que cette position de 1766 est meilleure en longitude (6’ d’erreur) qu’en latitude (12’ d’erreur). Sur la carte actuelle du SHOM, ce haut fond est situé par 47° 38′ N et 7° 20′ W de Greenwich (9° 40′ 14″ W de Paris), soit à un peu moins de 120 milles dans l’W de la pointe de Penmarc’h et à une latitude très légèrement plus méridionale. Notez que la carte  (ici un extrait de son angle Nord-Est) figure tous les principaux méridiens de référence (Tenerife – mais pas l’île de Fer – Lizard, Londres et Paris), elle comporte encore de très nombreuses vigies, dont nombre sont imaginaires (telles les deux étoiles visibles ici au large du golfe de Gascogne et de l’Espagne), tandis que les lacunes et les imprécisions sont énormes par ailleurs. D’autres vigies voisines auront d’ailleurs la vie dure jusqu’au milieu du XIXe siècle, même parmi certains navigateurs éclairés. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 


Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

 

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].


[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ? »

 

 

« Dressée sur les observations astronomiques les plus exactes et, à leur défaut, d’après les latitudes observées à la mer avec l’octant et des déterminations de longitude telles que les ont données les horloges marines de M. Ferdinand Berthoud dans le voyage qui a été fait en 1768 et 1769 pour éprouver ces machines en mer », cette carte de 1772 est insérée, l’année suivant sa parution, au récit du voyage de l’Isis, entrepris sous la responsabilité scientifique de Fleurieu et de Pingré. Publié en 1773, le livre est suivi d’un appendice intitulé Instructions sur la manière d’employer les horloges marines à la détermination des longitudes en mer & de vérifier dans les ports la régularité de ces machines. C’est une véritable « bible » du point à la mer (longitude par les horloges marines mais aussi latitude, sondes en profondeur, magnétisme…). L’ouvrage concerne non seulement la navigation astronomique mais aussi la réfection des cartes permise par les horloges. Les planches du Dépôt des cartes et plans de la Marine y sont ainsi passées au crible. Bien que d’un aspect encore vieillot, du fait de sa surcharge en rhumbs, la carte de Fleurieu présentée ici (coupée sur son bord occidental qui se prolonge jusqu’en Nouvelle-Angleterre et aux Grandes Antilles) a le mérite de corriger nombre de positions essentielles (par rapport aux méridiens de Paris et de Greenwich) et de proposer pour la première fois les dimensions à peu près exactes de l’Atlantique Nord, d’Est en Ouest. À cette époque où les horloges marines ne sont encore à l’essai que sur les bâtiments de pointe de la Marine et où la quasi totalité des navigateurs ne peuvent pas calculer leur longitude, une traversée entre l’Amérique et la France se solde assez souvent par une erreur d’estime de trois jours… d’où l’importance de guetter les signes avant-coureurs de la terre dès le talus continental. À condition que ce soit à une latitude où celui-ci est large : une telle erreur est beaucoup plus dangereuse à la latitude de Brest, du fait des dangers de la mer d’Iroise, ou de Bayonne à cause de l’étroitesse du plateau continental, qu’à la latitude du banc de la Chapelle… loin au large des rochers des Glénan, bien réels ceux-là ! (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des « rochers saignants » des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

 

Ces « bordées de l’esprit » ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

 

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

 

En trouvant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

 

O.C.

 

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Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention « très douteuse » à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme le révèle le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].

[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ? »

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des « rochers saignants » des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

Ces « bordées de l’esprit » ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

En mesurant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

O.C.

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Du rififi dans la cartographie

Par Olivier Chapuis

 

L’affaire est ancienne mais elle est à l’origine du contrôle étatique sur les cartes marines. Celui-là même que j’évoque dans l’enquête publiée sur www.voilesetvoiliers.com (ici ou , ou encore ici) et dans les numéros de mars, avril et mai de Voiles et voiliers. Je vous la raconte avec l’extrait suivant de mon livre À la mer comme au ciel

 

Juste avant que ne débute cette histoire, d’autres scandales avaient conduit à l’arrêt du Conseil du roi qui, le 5 octobre 1773, instaura en France un véritable contrôle de la production hydrographique, en y impliquant officiellement la responsabilité du Dépôt des cartes et plans de la Marine (c’est le nom ancien du Service hydrographique et océanographique de la Marine ou SHOM, créé en 1720). Définissant une des missions de service public du SHOM, cet arrêt sera régulièrement repris jusqu’à nos jours par les textes officiels successifs, étant suivi entre-temps d’autres arrêts royaux, comme celui du 18 août 1775, accordant un privilège exclusif au Dépôt pour la gravure et l’impression des cartes.

 

 

 

Après l’Arrêt royal du 18 août 1775 qui accorde un privilège exclusif au Dépôt des cartes et plans de la Marine pour la gravure et l’impression des cartes marines, l’ordonnance royale du 28 octobre 1775, signée Louis XVI, s’attaque au problème de la distribution dans les ports. Tout est ainsi mis en oeuvre pour assurer une filière de distribution et un tarif uniques des cartes afin d’en favoriser l’usage alors que beaucoup de marins naviguent sans carte. Même si le timbre du Dépôt, apposé sur les exemplaires, vise d’abord à identifier les documents sortis frauduleusement des collections, pour des raisons de sécurité nationale (l’hydrographie sert d’abord à faire la guerre et à assurer les nouvelles routes commerciales), avant de songer à authentifier la production. L’objectif est aussi d’empêcher les débiteurs de l’augmenter illégalement, ce qu’ils font jusque-là, y compris pour les contrefaçons, vendues 40 sous la feuille grand-aigle… Avec trois écriteaux, désormais imposés, le risque de ne pas voir l’avis est bien mince ! À partir de la fin de 1775, ce texte est en outre inséré dans les journaux de bord, contresigné par le ministre de la Marine, Sartine, et imprimé par l’Imprimerie royale. Une place y est même prévue pour inscrire le nom du « seul débitant privilégié dans ce port ». (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Glénat, 2007)

 

 

La querelle évoquée dans le présent billet est directement à l’origine du troisième des textes législatifs de cette époque, lesquels fondèrent l’hydrographie nationale à la veille de la Révolution française.  » Le roi étant en son conseil de l’avis de Mr le Garde des Sceaux, a ordonné et ordonne. Que tous géographes, graveurs et autres personnes quelconques qui désireront faire graver, publier et débiter des cartes géographiques quelles qu’elles soient, ou même des plans des villes, ports, havres, baies, côtes, frontières ou autres, seront tenus d’en obtenir la permission de Mr le chancelier ou du Garde des Sceaux. « . Cet arrêt du Conseil d’état du roi, du 10 juin 1786, treize ans après le premier, énonce d’une façon plus ferme le contrôle de l’ensemble de la production cartographique du royaume, en prévoyant notamment une amende de près de trois fois les frais de gravure d’une carte.

 

Ce préambule posé, voici l’affaire. Vers la fin de 1784, le Dépôt des cartes et plans de la Marine proteste auprès du ministre de la Marine, contre un sieur Le Clerc qui, non content d’être financé par le Contrôleur général des Finances pour une carte de la mer Baltique en préparation – tandis que le service hydrographique officiel est chargé d’en dresser une de son côté – veut aussi y graver la mention  » par ordre du roy « . Selon le Dépôt, la formule doit être réservée aux ouvrages «  d’un voyageur qui aurait été chargé par Sa Majesté d’une expédition ayant pour objet l’avancement de l’hydrographie « .

 

Ainsi débute le bras de fer opposant à Nicolas-Gabriel Le Clerc, le remarquable et redoutable Charles-Pierre Claret de Fleurieu (1738-1810). Celui-ci est alors inspecteur-adjoint du Dépôt, mais il est surtout l’homme clé dans la préparation des grandes expéditions de Lapérouse et d’Entrecasteaux, beaucoup plus élaborées au plan scientifique que le voyage de Bougainville. Symbolisant bien l’humanisme cosmopolite du Siècle des lumières, Le Clerc est l’ancien médecin du duc d’Orléans qu’il suit aux armées jusqu’en 1757. Il s’installe ensuite en Russie où il exerce des fonctions médicales et administratives importantes, à la fin des années mil sept cent soixante. À la demande de Louis XV, il recueille les matériaux d’une histoire russe et rentre au pays en 1777, avec de nombreux manuscrits et des cartes.

 

 

Charles-Pierre Claret de Fleurieu (1738-1810) est un personnage fondamental de la Marine dont il sera ministre au début de la Révolution, du 24 octobre 1790 au 15 mai 1791. Il a joué un rôle majeur dans la mise au point des montres marines pour la longitude, notamment avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique (1768-1769). (© DR)

 

 

Huit ans plus tard paraît un rapport anonyme, intitulé Examen fait par ordre de M. le maréchal de Castries, ministre & secrétaire d’état de la Marine, de deux cartes de la mer Baltique présentées par M. Le Clerc. Imprimé, et généreusement distribué au public dans toute l’Europe, il met le feu aux poudres, le 26 juillet 1785. Il est ainsi affiché à l’entrée de la Bourse des chambres de commerce pour la plus grande honte de celui qui en est l’objet.

 

Le réquisitoire émane en fait de Fleurieu. Il témoigne d’une réaction aussi rapide que brutale, puisque trois semaines suffisent entre la remise des cartes au ministre par Le Clerc et l’impression du rapport au maréchal de Castries. Une célérité dont la victime ne se prive pas de souligner le caractère suspect. Demandant un examen contradictoire de sa production, le 6 juin, celui-ci n’a lieu que le 16 septembre. Soit près de deux mois après la parution du rapport. Alors que le ministre confie les cartes à Fleurieu le 9 juillet….

 

Nicolas-Gabriel Le Clerc ne peut feindre la surprise. S’ils sont bien évoqués par la Gazette de France, dès le 20 mai 1785, puis à nouveau le 29 juillet de la même année, les deux documents incriminés sont d’abord diffusés par leur auteur en Angleterre. La grande Carte réduite de la mer Baltique et la Carte hydrographique du golfe de Finlande sont toutes deux de belle facture et comportent de nombreuses sondes. Malgré cela, elles ne sont pas vraiment utilisables pour la navigation faute d’informations assez précises.

 

Les cartes paraissant sans l’autorisation du Dépôt – Le Clerc ne le prétend pas : elles ne portent aucune mention d’autorisation -, Fleurieu se montre sans pitié. Sa bonne foi est loin d’être évidente puisqu’il est lui-même passionné par la Baltique à laquelle il envisage déjà de consacrer une grande oeuvre. En attendant, il se fait un malin plaisir de souligner que l’argument consistant à assimiler les sources de ce travail à des  » secrets d’état  » puisés dans  » des cartes originales manuscrites des Suédois & des Russes qui en font un mystère « , empêche toute comparaison des positions avec les dites sources.

 

 

Publiée à Paris, chez Froullé, en 1785 par Nicolas-Gabriel Le Clerc, dans son Atlas du commerce, cette Carte réduite de la mer Baltique (ici un petit extrait autour de Copenhague) défraie la chronique hydrographique des années mil sept cent quatre-vingt. La double échelle de longitude (par rapport à l’île de Fer en haut et au méridien de l’île Huen ou Ourambourg, en bas), permet de vérifier ses erreurs de positionnement. Selon Le Clerc, Copenhague est par 10° 7′ 30″ à l’Est du méridien de Paris dans la Connaissance des temps et Saint-Pétersbourg par 27° 59′ 30″. Or, la ville danoise y est en fait par 55° 41′ 2″ de latitude Nord et 10° 16′ 15″ de longitude à l’Est de Paris. L’écart entre les deux ports n’y est donc pas de 17° 52′ comme le raisonnement erroné de l’auteur le prétend, mais de 17° 43′ 15″, ce qui réduit son erreur puisque sur la carte de la mer Baltique, il estime la distance à 17° 23′ 30″. De toute façon, Le Clerc considère ces 5 lieues comme négligeables sur les 178 lieues séparant les deux villes nordiques (l’équivalent des 17° 52′). Relativement aux valeurs de positionnement effectivement obtenues par le commun des navigateurs, il n’a pas tort. Mais en valeur absolue, son commentaire est inexcusable de la part de l’auteur d’une carte prétendument hydrographique. Il justifie a posteriori la dureté de Fleurieu, dont le jugement est sûr en la matière. Une erreur du graveur en lettres – « d’un degré dans le méridien de l’île de Fer [...] sur les premiers exemplaires de la carte de la mer Baltique qui ont été distribués » – expliquerait en grande partie ces différences. Néanmoins, Fleurieu souligne que même en rectifiant ce problème de gravure « ses cartes restent affectées d’un si grand nombre d’erreurs, plus importantes que celles d’un degré sur la longitude absolue de la Baltique, que les navigateurs ne pourraient faire usage de son travail, sans s’exposer au plus grand danger« . Enfin, dans ce type de mer, très encombrée, l’usage d’une carte à une plus grande échelle (plus détaillée) serait évidemment préférable. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

L’année suivante, Le Clerc souligne que  » les cartes de la Baltique & du golfe de Finlande [...] sont des copies exactes de celles publiées par Jonas Hahn & André Akerman, dont les navigateurs russes, suédois, etc., se servent avec succès, sur une mer & un golfe parsemés d’écueils. Comme nous ne sommes ni astronomes, ni professeurs d’hydrographie, nous avons dû nous en rapporter à la conformité des copies avec les cartes originales « .

 

Ce connaisseur de la Russie et des pays scandinaves enfonce le clou en mettant en cause les informations du Dépôt :  » Avant de proscrire les cartes publiées en France, la justice rigoureuse exigeait qu’on les comparât avec les cartes originales [...]. Mais, chose étonnante, les critiques ne connaissaient pas même les noms & les cartes de Jonas Hahn & d’André Akerman, lorsqu’ils les ont condamnés à l’oubli. C’est nous seuls qui leur en avons donné connaissance, & si on trouve aujourd’hui leurs cartes au Dépôt de la Marine, c’est qu’on se les est procurées, depuis le 16 septembre de l’année dernière. « 


Cela dit, même s’il se passe de ces documents suédois pour rédiger son brûlot, il suffit à Fleurieu d’une mise en parallèle avec la Connaissance des temps  » ouvrage que M. Le Clerc a lui-même employé (dit-il)  » pour juger de leur qualité. Celle-ci résiste d’autant moins à l’examen, que les deux cartes publiées par Le Clerc ne sont même pas d’accord entre-elles :  » Il est impossible de faire un pas sur l’une ou l’autre de ces cartes sans y rencontrer une erreur, une omission ou une bévue. Nous sommes bien éloignés d’imputer ces fautes à M. Le Clerc. Nous sommes persuadés qu’on a surpris sa confiance, en lui donnant avec mystère, comme authentiques, des manuscrits ou des cartes gravées, qui ne sont que des traductions & des copies infidèles ou tronquées, de cartes publiées en d’autres langues & il est vraisemblable que les rédacteurs qu’il a employés pour mettre en oeuvre ces matériaux sont peu instruits de ce qui constitue le mérite d’une carte hydrographique. Quoiqu’il en soit, les erreurs dont ses cartes fourmillent n’en existent pas moins & de quelque part qu’elle viennent, elles compromettent essentiellement la fortune des négociants, & ce qui importe plus encore la vie des navigateurs.  »

 

 

Avec ses propres cartes de la Baltique – ici une carte du Sund dressée par Beautemps-Beaupré en 1786 (gravée la même année, elle ne sera publiée qu’en 1809) -, Fleurieu salue le tribut fondamental que la géodésie terrestre verse à la naissance de l’hydrographie moderne (il s’agit de rapporter « chaque objet, par une opération de trigonométrie, au point le plus remarquable de la côte qui en est la plus voisine ») et la chance unique dont bénéficie le jeune Beautemps-Beaupré, en appliquant à ces données (reproduites partiellement ici dans le carton de la carte, sur une image qui est fortement réduite par rapport à l’original) ses premiers exercices pratiques de cabinet. Les cartes du Neptune du Cattegat et de la mer Baltique ne sont pas nécessairement orientées le Nord en haut, celle-ci l’ayant à gauche. L’échelle des longitudes est ainsi sur les bords gauche et droit de la double page (uniquement par rapport au méridien de Paris, Fleurieu oblige…), et c’est donc l’échelle des latitudes qui figure au bas de la feuille. Du fait d’un grand nombre de sondes (dont les points de station ne sont absolument pas définis trigonométriquement) – provenant des missions sur le terrain des officiers danois, suédois et russes (ici Alexis Nagahieff) – et à cause du canevas de rhumbs, la partie maritime de la carte apparaît surchargée. Certaines planches (comme celle-ci) donnent la nature du fond en toutes lettres ainsi que les meilleurs points de mouillage. Les hauts fonds sableux sont en pointillé (plus dense sur la circonférence). Les rochers émergeant et les innombrables petites îles sont dessinés, ceux couvrant et découvrant étant figurés par des croix. Le balisage, important dans cette mer, est également figuré. Il n’y a pas de légende gravée pour toutes ces informations. Dès 1773, Fleurieu jette les bases de la « nouvelle gravure ». La première application d’envergure est réalisée avec ces planches du Neptune du Cattegat et de la mer Baltique, entreprises dans l’atelier expérimental de l’hôtel de la rue Taitbout (nouvelle voie parisienne ouverte en 1773-1775 entre le boulevard et la rue de Provence qui sera en partie détruite lors de la percée du boulevard Haussmann)), à la fin des années mil sept cent quatre-vingt. Le trait y est le plus fin jamais obtenu jusque-là par l’hydrographie française. « Quant à la gravure, je n’ai rien négligé pour que l’élégance du burin répondît à l’exactitude que j’ai tâché de donner à la totalité de l’ouvrage« , note l’auteur spirituel de ce monument. Bien que très supérieure à celle de Le Clerc qui n’est pas spécialiste, sa qualité hydrographique n’en sera pas moins rapidement dépassée, comme l’est tout travail de cabinet reposant sur des sources improbables (c’est partiellement le cas ici). Mais le mérite de l’ouvrage réside surtout dans l’apprentissage d’un jeune hydrographe, Charles-François Beautemps-Beaupré… (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Faisant preuve d’une grande sévérité, Fleurieu entend probablement réaffirmer la  » spécificité vitale  » des cartes hydrographiques par rapport à leurs homologues géographiques. Il réfute ainsi les sources provenant de deux des plus célèbres géographes du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782) – géographe du roi en 1719, détenteur de l’une des plus grandes collections cartographiques du XVIIIe siècle aujourd’hui conservée à la Bibliothèque nationale de France -, et Didier Robert de Vaugondy (1723-1786), lui aussi géographe du roi.  » Ce sont de beaux noms, sans doute, en géographie. Mais ce serait une dérision, de les proposer comme offrant des matériaux à employer dans la construction des cartes marines.  »

 

Un an plus tard, Nicolas-Gabriel Le Clerc répond longuement à l’attaque dans l’Atlas du commerce, sans jamais nommer Fleurieu :  » En rendant justice au mérite & aux connaissances astronomiques de nos adversaires, nous nous permettrons de leur dire qu’ils ont trop exagéré les différences entre les graduations de notre carte & les longitudes déterminées dans la Connaissance des temps.  » Cette défense bien maladroite ne peut que conforter l’officier savant dans son exaspération vis à vis d’un homme qui n’entend rien à la navigation.

 

Plus pointu dans l’Examen impartial de la critique où il reprend chaque point dénoncé par son juge, Le Clerc affiche la même ignorance. Ainsi, lorsqu’il précise que ses cartes  » n’ont rien de commun avec le département de la Marine  » mais que  » gravées sous les auspices du ministre actuel des Finances qui réunit le commerce à son département [elles sont...] destinées à l’usage de la marine marchande « . Comme si on pouvait distinguer la marine de guerre de celle de commerce lorsqu’il s’agit de documents nautiques regardant la sécurité maritime !

 

 

La Baltique finira par voir des hydrographes de terrain. Beautemps-Beaupré en lèvera les côtes pendant les guerres de l’Empire, devançant les armées de Napoléon jusqu’en Russie ou presque, par la mer. Ici, en 1811, à Travemünde (Allemagne). Ses cartes seront si bonnes que les Allemands les consulteront lors de l’occupation de Paris en 1940. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Le commerce est certes un objectif qui parle au public mais Le Clerc peut-il négliger pour autant les réalités nautiques ? En fait, il souligne (bien malgré lui) toute la différence entre une cartographie de prestige destinée aux bibliophiles et l’indispensable rigueur des documents nautiques voués à la sauvegarde des marins. Écrivant,  » Nous aurions désiré pouvoir indiquer sur nos cartes tous les phares placés le long des côtes de la Baltique mais on n’y trouvera que les suivants « , l’ancien médecin ne semble pas vraiment mesurer les implications de ces lacunes pour les navigateurs.

 

Tel est le fossé de la discorde entre un terrien ignorant des choses de la mer et un marin sachant combien les cartes marines peuvent impliquer la vie ou la mort, quand un plan terrestre ne pose généralement qu’un problème d’orientation ou d’itinéraire. Ce dilettantisme est particulièrement évident en matière de longitudes.

 

Dans l’Extrait des observations faites par des marins instruits sur les cartes de la mer Baltique & du golfe de Finlande, l’hydrographe amateur pousse la maladresse jusqu’à donner de prétendus témoignages de  » marins les mieux instruits « , dont la valeur est nulle puisqu’ils sont anonymes. L’ancien médecin a beau tempêter, il n’est guère convaincant. À la décharge de leur éditeur, il est néanmoins très probable que ces deux cartes rencontrent effectivement un public, faute de mieux.

 

Quel que soit le degré réel du travail de Le Clerc, Fleurieu et le Dépôt veulent faire un exemple sur le principe même de ce genre de publication. La leçon porte au delà des frontières. Un an et demi après la publication du rapport, le Britannique Alexander Dalrymple (1737-1808) – qui deviendra le premier hydrographe de l’Amirauté (laquelle sera fondée le 17 août 1795, près de 75 ans après son homologue français) approuve :  » Ce serait heureux pour le monde que chaque carte publiée soit étudiée avec autant d’attention par des hommes aussi qualifiés [que vous]. Et bien que nous puissions être satisfaits de recevoir des vues très imparfaites de contrées reculées, un travail aussi défectueux concernant les mers d’Europe, dessert encore plus que l’oubli. Ceci mérite une punition. Cela me frappe qu’aucun nom ne soit attaché à ce mémoire qui fait tant d’honneur à ses auteurs.  »

 

Quand il s’agit de critiquer un terrien – géographe amateur de surcroît – les deux spécialistes des deux grandes puissances maritimes alors en compétition dans l’océan Pacifique ne connaissent plus qu’une seule patrie, celle de l’hydrographie qui les rapproche par-delà les frontières (dans une autre lettre à Fleurieu, Dalrymple plaisante ainsi aux dépens de Le Clerc :  » J’ai été informé qu’il y a eu un Pilote de Terre-Neuve récemment publié en France. Si cela est exact et qu’il ne s’agit pas d’un Le Clerc, vous m’obligeriez en m’informant à son sujet « ).

 

La démonstration est d’autant plus virulente que la zone passionne un officier géographe vivant fort mal l’aventure commerciale d’un amateur privé. À la fin du XVIIIe siècle, la Baltique reste avec la mer du Nord, le principal réservoir des matières premières de la construction navale. Or, les navigateurs français doivent utiliser des cartes étrangères pour y naviguer.

 

 

Ce plan manuscrit de Travemünde, aux teintes lavées, a été levé en 1811 à bord du bateau de l’image précédente. La disposition des sondes est ici typique des routes de construction, qui suivent des alignements perpendiculaires à la côte. Quant au parcellaire, il n’est pas uniquement décoratif et s’il n’est certainement pas rigoureux, il vise au moins à donner une idée de la nature du paysage visible depuis la mer, qu’il s’agisse de marais ou de bocage. Un tel plan du fond de la baie de Lübeck, sur la Baltique, au Nord-Est de Hambourg, est réalisé dans le contexte d’une évaluation des infrastructures disponibles, du point de vue de la guerre, sur la côte Nord de l’Empire. Rentré à Paris le 22 décembre 1811, Beautemps-Beaupré travaille d’arrache-pied pour mettre au propre ses travaux. En commençant par l’Elbe qui intéresse tant Napoléon. Le 24 janvier 1812, sur ordre direct de l’empereur, l’ingénieur hydrographe se réunit au comte Molé (directeur général des Ponts et chaussées) et au général Haxo, afin de travailler sur la grande carte de ce fleuve, tout juste terminée. Trois jours plus tard, elle est présentée à Napoléon – par son auteur – lors du conseil des Ponts et chaussées tenu aux Tuileries. À l’issue de cette entrevue, Beautemps-Beaupré est intégré à une commission chargé de choisir l’emplacement d’un grand arsenal sur l’Ems et l’Elbe. Le 10 janvier 1813, Beautemps-Beaupré achève son rapport en considérant que l’Ems ne se prête nullement à la création d’un port militaire. Il recommande l’Elbe, dont les passes sont praticables pour de grands bâtiments et dont certains mouillages sont très sûrs. Le décret impérial établissant la commission chargée d’étudier la création d’un arsenal pour la Marine française à l’embouchure de l’Elbe, est pris le 30 juin 1813, à Dresde. Le 6 juillet, Beautemps-Beaupré quitte Paris pour Hambourg. Le 12 août, la commission rend son projet. L’arsenal est prévu près d’Altenbruck, sur la rive gauche de l’Elbe. Il sera défendu par quatre forts et son coût total est estimé à 30 400 000 francs. Le 16, l’ingénieur hydrographe est de retour à Paris. Les choses n’ont pas traîné. Mais la perte de l’Allemagne (octobre 1813) ne laissera pas le temps de réaliser ce projet. Une fois de plus pour Napoléon… et l’une des dernières avant le désastre ! (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

En 1773, Giovanni Antonio Rizzi Zannoni (1736-1814), géographe italien qui est ingénieur hydrographe en chef du Dépôt (1772-1775), écrit au ministre Sartine :  » Le peu de connaissances que nous avons de la navigation des mers du Nord est cause que l’on est obligé de recourir aux cartes des Anglais et des Hollandais pour la conduite des vaisseaux du roi dans ces pays septentrionaux… Je pourrais, Monseigneur, prévenir ces accidents, dont les suites doivent être funestes, en composant une carte exacte et détaillée des mers du Nord et une de la Baltique, sur lesquelles je possède quantité de bons matériaux. Je serais flatté si je parvenais à faire renaître en France des connaissances que des intérêts particuliers ont étouffées et presque anéanties. «  Ces intérêts particuliers ne seraient-ils pas liés aux importateurs des cartes étrangères sur le sol français ?

 

Ne se privant pas de souligner que son juge est aussi partie dans cette affaire, Le Clerc laisse clairement entendre que Fleurieu a tout fait pour saborder son Atlas du commerce afin de laisser le champ libre à ses propres travaux. Dans ce conflit, il est vrai que le futur éditeur du Neptune du Cattegat et de la mer Baltique – sur lequel il forme le jeune Charles-François Beautemps-Beaupré (1766-1854) qui deviendra le père de l’hydrographie moderne -, n’est sans doute pas aussi sincère et désintéressé que dix ans auparavant, lorsqu’il défendait l’idée du monopole étatique :  » S’il était possible que ma conduite déplût, ce ne pourrait jamais être qu’à des gens dominés par un sordide intérêt qui s’arrogeant le privilège exclusif de publier & de vendre seuls des cartes marines, n’iraient pas sur la foi trompeuse de ces cartes, exposer au péril de la mer leur fortune & leurs jours & à qui peut-être il importerait peu qu’elles fussent exactes ou infidèles, que leurs erreurs entraînassent la ruine, la perte même des citoyens précieux à l’État. Pourvu qu’un débit prompt & assuré fit rentrer dans les mains de l’avarice, le produit du monopole. Pourrait-il être des hommes qui trafiquassent ainsi la vie des hommes ?  »

 

O.C.

 

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