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Category Archives: Animaux

Indigestion

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Tout ce qui va à la mer nous revient en pleine gueule. Si l’ampleur de ce que nous y déversons n’a d’égale que la diversité des cochonneries dont nous nous débarrassons, l’omniprésence des plastiques dans les océans est désormais bien établie. L’axiome concerne au premier chef les poissons que nous mangeons.

 

 

Comme toutes les espèces marines, les oiseaux de mer ingurgitent des particules de plastique. (© Olivier Chapuis)

 

 

Encore plus récente que celle favorisant le réchauffement climatique, cette pollution majeure s’est réalisée en soixante-dix ans à peine, une nanoseconde de l’histoire du monde. Cela aura suffi à l’homme pour contaminer tous les océans jusqu’aux hautes latitudes de l’hémisphère Sud que l’on avait longtemps cru préservées. Toutes les espèces animales qui y vivent sont concernées.

 

C’est ce que confirme une nouvelle étude consacrée aux oiseaux marins, intitulée Threat of plastic pollution to seabirds is global, pervasive, and increasing (La menace de la pollution des plastiques sur les oiseaux de mer est mondiale, largement répandue et en hausse), qui vient de paraître dans les Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America et que l’on peut lire en ligne ici, sous la plume de Chris Wilcox, Erik Van Sebille et Britta Denise Hardesty.

 

 

Les mers australes, ici en Tasmanie, sont de plus en plus touchées par la même pollution que dans l’hémisphère Nord. (© Olivier Chapuis)

 

 

Entre 1962 et 2012, la littérature scientifique établit que 59 % de 135 espèces, soit 80 espèces d’oiseaux de mer, avaient été affectées par de telles ingestions. Cela correspondait à 29 % des individus dans l’intestin desquels on avait effectivement retrouvé des particules de plastique. Les auteurs estiment que cela concernerait 90 % des individus si ces études étaient conduites aujourd’hui.

 

Se basant sur les publications existantes et les modèles numériques de prévision en océanographie et en écologie, ils concluent que si rien n’inverse la courbe exponentielle de cette pollution, 99 % des 186 espèces d’oiseaux marins prises en compte pour l’étude auront ingurgité des débris de plastiques en 2050.

 

 

Même en mangeant du poisson, les oiseaux ingurgitent du plastique. Comme l’homme. (© Olivier Chapuis) 

 

 

Tout l’océan Austral en bordure de l’Antarctique, serait alors le plus touché, ainsi que ses mers limitrophes, à commencer par la mer de Tasman, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, comme le sont d’ores et déjà les eaux bordant les pays les plus industriels de l’hémisphère Nord. Il n’y a plus de sanctuaire sur la planète mer. Comme tout le reste, nos ordures sont mondiales.

 

O.C.

 

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Poubelle l’abysse (2)

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La mer n’est pas une poubelle ? Bien sûr que si. En novembre 2010, un article de ce blog s’intitulait déjà Poubelle l’abysse, à propos des conteneurs “ perdus ” et de leurs contenus disséminés. Trois ans et demi plus tard, je ne vois pas titre plus pertinent pour vous entretenir des résultats d’une étude qui vient de paraître dans la revue en ligne PLOS ONE.

 

 

Dans le canyon supérieur Whittard, le robot sous-marin Genesis filme une canette de bière par 950 mètres de fond… (© PLOS ONE)

 

 

Intitulée Marine litter distribution and density in European seas, from the shelves to deep basins (La répartition des détritus en milieu marin et leur densité dans les mers européennes, des plateaux continentaux aux bassins profonds), elle émane d’un collectif de chercheurs internationaux, dont François Galgani de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

 

On trouve aujourd’hui des déchets de notre société de consommation depuis l’estran jusqu’aux points les plus reculés des océans. J’ajoute d’ailleurs aux résultats publiés qu’outre les biens connus “ continents de plastique ” dans l’océan Pacifique et en cours d’étude dans l’océan Atlantique, on en a eu un exemple frappant qui n’a pas été souligné de ce point de vue, lors des recherches de l’épave de l’avion de la Malaysia Airlines dans le Sud de l’océan Indien.

 

 

Au-dessus des Quarantièmes rugissants de l’océan Indien, le satellite Taichote prend cette image le 24 mars 2014. Analysée le 27 mars par Geo-Informatics and Space Technology Development Agency (GISTDA), près de 300 points blancs plus ou moins grands laissent espérer qu’il s’agit des restes de l’avion malaysien. Après des survols aériens, la plupart se révéleront être des déchets flottants, révélant ainsi l’état de saleté des mers du Sud dans les hautes latitudes. (© AP Photo/Geo-Informatics and Space Technology Development Agency)

 

 

Les images satellitaires puis les photographies aériennes ont révélé la présence de débris de toutes tailles, y compris considérables, jusque dans les Quarantièmes rugissants. Il est désormais clair que les glaces ne sont plus le seul danger que devront affronter les coureurs autour du monde, lors des prochaines tentatives de records, ou de la Volvo Ocean Race, de la Barcelona World Race et du Vendée Globe. Le paradoxe des portes des glaces (voir articles www.voilesetvoiliers.com 1, 2, 3 et 4) deviendrait de renvoyer ainsi les bateaux vers des eaux moins australes et plus soumises aux objets flottants non identifiés (OFNI).

 

Je ferme la parenthèse et reviens à la publication précitée. Trente-deux sites témoins ont été étudiés sur les fonds des mers d’Europe, de l’Arctique à la Méditerranée – la plus atteinte à proximité de ses grandes agglomérations (ce qui n’est guère surprenant compte tenu de la densité de population qui l’avoisine et de son caractère de mer fermée) -, en passant par l’Atlantique et ses mers adjacentes, avec des levés par 588 chalutages ou images vidéo. Des détritus ont été trouvés jusque dans les fractures de la zone Charlie-Gibbs qui, en plein Atlantique Nord, traversent la dorsale médio-atlantique entre les Açores et l’Islande.

 

Les concentrations les plus élevées se trouvent dans les canyons, parfois jusqu’à des milliers de mètres de profondeur (limite de l’étude à 4 500 mètres), et les moins fortes sur les dorsales et les plateaux continentaux ce qui peut sans doute s’expliquer (c’est mon hypothèse) par la conjugaison de la topographie sous-marine et de l’action des courants sous-marins. Mais partout, ces plastiques sont ingérés par des tortues et des mammifères qui en meurent ou sous la forme de micro particules par des poissons. Ils reviennent ainsi dans le cycle alimentaire de l’homme avec les effets sanitaires que l’on imagine.

 

 

Une boîte de riz « qui ne colle jamais » sur le mont sous-marin Darwin, par 967 mètres de profondeur, photographié par le ROV (Remotely Operated Vehicle ou robot sous-marin téléguidé) Lynx du National Oceanography Centre du Royaume-Uni. (© PLOS ONE)

 

 

Les matières plastiques sont les déchets les plus fréquents sur les fonds marins, avec des conséquences particulièrement nuisibles sur les organismes qui y vivent. Contrairement à une idée largement répandue, car statistiquement exacte quant à leur plus grand nombre, tous ces plastiques ne viennent pas des activités terrestres via le ruissellement et les fleuves ou les envols sur le littoral. On en trouve ainsi beaucoup qui proviennent de la pêche, tels que des débris de lignes et de filets sur les monts sous-marins, les bancs et les dorsales. Ces filets continuent de prendre des animaux au piège pendant des décennies…

 

J’y ajoute les poubelles encore allègrement balancées par-dessus bord sur certains bateaux de commerce et de guerre et hélas, par quelques plaisanciers, accidentellement ou volontairement. Sans oublier une époque pas si lointaine de la course au large où nombre d’équipements passaient à l’eau (je voudrais être sûr que ces temps et ces pratiques lamentables soient révolus, je crains de ne pouvoir l’affirmer, c’est de toute façon toujours vrai en cas d’accident type démâtage).

 

 

Sur le même mont sous-marin Darwin, par 967 mètres de profondeur, un débris de filet de pêche entrave le développement du corail. (© PLOS ONE)

 

 

Or, l’article en question ne traite que de quelques exemples emblématiques d’un océan d’ordures, c’est le cas de le dire. Je n’oublie pas les conséquences de tous les accidents (dont les marées noires), des délits type dégazages, et autres véritables scandales. Et je ne parlerai pas ici des dépôts chimiques ou radioactifs que les militaires de tant de pays (dont la France), les mafias et des industriels véreux ont “confié” à la mer… Les abysses recèlent bien des secrets honteux.

 

O.C.

 

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L’évolution d’un homme

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Rarement navire abrita la gestation d’une pensée aussi universelle. Cinq ans durant, de 1831 à 1836, le Beagle héberge Charles Darwin (1809-1882). À bord du petit mais véloce trois-mâts barque, le futur théoricien de l’origine des espèces et de la sélection naturelle accomplit une circumnavigation passionnée et passionnante. De l’évolution d’un homme comme fondement de l’évolution.

 

On connaissait le Voyage d’un naturaliste autour du monde paru pour la première fois en 1839, traduit dans notre langue en 1875 et que La Découverte a réédité en 1982 (il y est toujours disponible). Mais on n’avait jamais lu jusqu’ici en français la source de ce récit. Sous le titre Charles Darwin, journal de bord [diary] du voyage du Beagle [1831-1836], les éditions Honoré Champion publient la traduction de l’édition de Cambridge du livre de bord intégral du savant, parue pour la première fois en 1933 (190 X 125 millimètres, 822 pages, 29 euros).

 

 

C’est la première fois que paraît en français l’intégralité du journal de bord original de Charles Darwin. L’édition en est remarquable et passionnante. (© Éditions Honoré Champion)

 

 

Elle est éclairée d’une féconde préface de Patrick Tort (racontant notamment avec force détails intéressants comment le frais diplômé de Cambridge se trouva embarqué dans ce voyage fondateur, avant d’évaluer l’importance de celui-ci dans l’oeuvre de Darwin) et d’un excellent appareil critique (à quelques petites maladresses près dans le domaine maritime mais là n’est pas l’essentiel). S’y ajoutent de riches annexes, incluant l’analyse du rôle d’équipage (74 personnes à bord de l’ancien brigantin de 28,60 mètres, promiscuité démentielle… mais ordinaire dans ce genre d’expédition), une chronologie du voyage et une étude de l’abondante bibliothèque embarquée par le naturaliste. Écrit au jour le jour, le texte traduit bien le cheminement de la pensée du diariste. Contrairement aux deux éditions en anglais du Voyage qui avaient précédé la première publication de ce journal, le manuscrit est ici rétabli dans son intégrité originelle.

 

Après un faux départ le 10 décembre où l’arrivée d’air chaud a juste le temps de donner au jeune Charles un avant-goût du mal de mer, le Nordet du 26 décembre ne peut être mis à profit pour cause d’ébriété de l’équipage, en ce lendemain de Noël 1831. Le vrai appareillage a lieu le 27 décembre. Darwin ne sera amariné qu’aux Salvages, le 4 janvier, mais il souffrira encore régulièrement de ces nausées qui à sa grande colère l’empêchent de travailler comme il voudrait. Cependant, il récoltera et observera désormais quotidiennement sur l’eau, sous l’eau grâce à son filet, ou à terre lors des escales et des excursions, un matériau qui n’aura de cesse de l’émerveiller au moins autant que les lectures de ses illustres devanciers, tel Humboldt.

 

Le terrien éprouve un intérêt égal pour la marche du bateau et il n’est pas le dernier à se prendre au jeu de la régate, le 10 février, entre le Cap Vert et l’équateur. “ Ce matin nous avons aperçu un vaisseau. Nous l’avons poursuivi toute la journée & nous venons de le rejoindre dans la soirée. C’est un paquebot à destination de Rio de Janeiro [...]. Tout le monde est très satisfait du pilotage du Beagle. C’est assurément extraordinaire de battre si aisément à la course un navire de commerce construit comme un navire de guerre [...]. L’intérêt extrême que l’on éprouve généralement à héler un navire en haute mer est assez inexplicable. ”

 

 

« 14 et 15 janvier 1831. [...] Un gros [insecte] aux couleurs vives trouva un abri des plus dangereux à portée de ma pince de naturaliste. Il a dû, pour le moins, parcourir 370 milles en volant depuis la côte d’Afrique. » (© Olivier Chapuis)

 

 

Le 5 mars 1832, en excursion à Salvador de Bahia, Darwin devient un peu plus Darwin, à défaut d’être déjà complètement darwinien : “ C’est pour moi une chose agréable & nouvelle de prendre conscience qu’étudier la nature, c’est faire mon devoir & que, si je négligeais ce devoir, je négligerais en même temps ce qui m’a donné tant de plaisir depuis quelques années. ”

 

À elle seule, l’Amérique du Sud occupe près des quatre cinquièmes du temps du voyage. Car les hydrographes y réalisent une tâche titanesque et remarquable. Il est vrai que l’Amirauté britannique ne lésine pas sur les moyens comme elle le montrera notamment avec John Franklin, l’homme qui mangea ses bottes. Même si Robert Fitzroy (1805-1865), le commandant de la campagne, ne se sent pas toujours soutenu par les Lords (cela contribuera à sa dépression).

 

Au point qu’il proposera de payer de sa poche la goélette achetée par lui aux Falkland, le 26 mars 1833, à un phoquier américain, afin qu’elle serve de conserve au Beagle. Celui-ci n’appareillera de Callao (port de Lima au Pérou) pour les Galapagos que le 7 septembre 1835. Il ne restera donc plus que treize mois avant l’arrivée à Falmouth, le 2 octobre 1836, pour couvrir l’océan Pacifique, l’Indien et la remontée de l’Atlantique. Cela confirme l’écrasante prédominance américaine du voyage.

 

En effet, ce que le livre ne dit pas, c’est qu’après Bougainville, Cook, Lapérouse et d’Entrecasteaux, les tours du monde sont entrés dans la routine, y compris par les hautes latitudes. Les hydrographes sont désormais destinés à lever en détail les portions de côtes reconnues. De plus en plus, la cartographie marine (qui est l’objet principal du voyage) est au service du commerce et du développement des empires coloniaux britannique ou français. Dans le cas de l’Amérique latine qui a fait sa révolution dans le sillage de Bolívar, les choses sont un peu différentes. Suivant les suggestions de leurs diplomates sur place, les deux puissances européennes s’y livrent à une compétition effrénée pour offrir aux jeunes républiques les cartes de leurs propres côtes. L’hydrographie ? Une aide au développement… très intéressée !

 

 

Avant et après ce voyage, le Beagle affiche une fantastique carrière autour du monde (ici au premier plan, en 1841). (© DR)

 

 

Les contours du littoral sud-américain sont l’objet principal d’une mission qui par son ampleur donne un avantage écrasant à la Grande-Bretagne. Une aubaine pour Darwin qui dispose ainsi de beaucoup de temps pour en visiter l’intérieur. D’où ces très longues et passionnantes incursions dans la profondeur du continent, comme en Uruguay et en Argentine, de fin avril à début décembre 1833, puis en 1835, dans la cordillère des Andes, au Chili.

 

Y sont sauvés par lui les déserteurs d’un bâtiment américain après quinze mois d’errance. Darwin y subit aussi un tremblement de terre, le 20 février 1835. Absent du littoral, il se fait alors décrire ce qu’il appelle bien raz-de-marée. Il s’agit en effet d’un tsunami générant une vague de sept mètres. En témoigne la goélette échouée à deux cents mètres à l’intérieur de la ville de la Concepción.

 

Le naturaliste travaille également par des va-et-vient incessants entre la terre et le bord ou via des excursions en baleinière. Tel est le cas aux Malouines où le conflit fait déjà rage entre Britanniques et Argentins. Il est frappé d’y voir tant d’épaves, dont celle de l’Uranie de Freycinet. Charles procède de même en Terre de Feu (où Fitzroy baptise la cordillère Darwin, le 4 mars 1834, depuis le canal de Beagle) et au cap Horn. Ce sera encore le cas aux Galapagos, à Tahiti (où bien loin de la mythique Nouvelle-Cythère de Bougainville, les Tahitiens ne jurent plus que par le… dollar, en 1835 !), en Nouvelle-Zélande et en Australie (le 19 décembre 1835, il est heureux de franchir l’antiméridien car “ chaque lieue que nous parcourons maintenant nous rapproche de l’Angleterre ”, on le serait à moins après quatre ans d’expédition…).

 

 

« 24 décembre [1832]. [...]. Ce havre est un petit bassin abrité [...] non loin du cap Horn. Et nous voici en eau calme [...]. » C’est sous le vent de l’île Horn (ici) ou de ses voisines (comme Fitzroy et ses hommes) que l’on cherche abri à quelques encablures du cap Dur. (© Olivier Chapuis)

 

 

Viendront enfin l’île Maurice (à l’ancienne île de France, il observe que les Anglais sont beaucoup plus forts que les Français pour développer les voies de communication et donc le commerce, grâce au… macadam dont ils couvrent les routes), le cap de Bonne-Espérance et l’Atlantique. À Sainte-Hélène, le Britannique est choqué de l’état d’abandon de la maison et de la tombe de Napoléon. Partout, il observe attentivement la géologie, les mesures altimétriques au baromètre et bien sûr la collecte d’animaux et de plantes en tous genres.

 

Ayant suivi le trait de côte de tout un continent ou presque comme la traversée du plus grand océan du globe, il décrit bien la notion d’échelle cartographique et la perception du monde qu’elle traduit. Jetant un regard suffisamment distancié sur la vie maritime, il n’hésite pas à en démystifier certains travers (la plupart des marins s’ennuient en mer, ils n’y sont que pour gagner leur vie, assouvir leurs rêves de gloire ou parce qu’ils ne savent rien faire d’autre).

 

Dans le même temps, il salue la performance des officiers hydrographes qui défrichent pour les autres. C’est le cas dans l’archipel Dangereux (le bien nommé par Bougainville), ces îles Basses (aujourd’hui les Tuamotu) dont les atolls coralliens obligent à mettre à la cape la nuit pour ne pas s’y fracasser, les oiseaux de mer étant les seuls signes qui alertent à temps de la présence des récifs.

 

Le 23 août 1832, il note ce bel hommage à ses compagnons cartographes : “ Les hydrographes plus que quiconque ont des raisons de se soucier de la situation météorologique. Leur fonction les conduit dans des lieux que tous les autres navires évitent & leur sécurité dépend de leur préparation à affronter le pire. ” Dans certaines expéditions précédentes, les scientifiques pestaient contre ces reconnaissances qui faisaient prendre à tous des risques et du retard. Tel n’est pas le cas de Darwin et cette solidarité l’honore.

 

 

Après une première impression défavorable, notamment parce que la ville de Hobart le déçoit par rapport à une vue d’artiste qu’il avait examinée à Londres, et parce qu’il n’aime pas la déportation des Aborigènes de Tasmanie, rendue nécessaire par la mauvaise conduite des Blancs, Darwin note, le 15 février 1836, à propos de l’ancienne terre de Van Diemen : « Si j’étais contraint d’émigrer, je choisirais certainement cet endroit : le climat & le paysage suffiraient presque à emporter ma décision ». Ici le canal d’Entrecasteaux, à droite au premier plan, et l’embouchure de la Derwent, au deuxième plan à gauche. (© Olivier Chapuis)

 

 

Face au mauvais temps, Charles fait preuve du même flegme, en dépit de son mal de mer tenace. Au terme de vingt-quatre jours (!) de louvoyage au Horn, ils n’ont progressé que de… vingt milles, dans la pire tempête subie par Fitzroy (qui en avait pourtant vu d’autres !). Le savant est certes découragé, ce 24 mars 1833, mais il est surtout embêté que ses collections aient pris l’eau de mer à cause des déferlantes ayant submergé et couché le Beagle

 

“ Il est satisfaisant d’avoir connu le mauvais temps dans ce qu’il a de pire, dans l’un des endroits du monde les plus célèbres pour cela & dans une catégorie de vaisseau que l’on juge en général inapte à doubler le Horn. Peu de navires auraient mieux résisté que notre petit ”canard plongeur”. ” Certes mis en confiance par le commandant exceptionnel qu’est Fitzroy et les hommes talentueux qui l’entourent, on serait tenté d’ajouter que, malade ou pas, le jeune Darwin s’avère d’une sacrée… trempe.

 

Onze mois plus tard, le 26 février 1834, au même endroit, il sera sinon dans son élément, du moins capable d’en apprécier le mal avec humour : “ Cette chère Terre de Feu a retrouvé tous ses bons vieux charmes. En ce moment, le navire tressaille & se soulève sous l’effet de son souffle caressant. Oh, le délicieux pays. ”

 

S’il est difficile de déterminer la période à laquelle Darwin “ se convertit ” au transformisme, il est plus aisé de distinguer l’évolution de ce jeune homme (22 ans au départ), au fil de cinq années d’un formidable voyage maritime et terrestre, scientifique et humain, géographique et intérieur. La préface souligne l’élaboration – vers 1832-1833, lorsque le jeune savant commence à assembler les pièces de son puzzle paléontologique -, de la conscience d’une “ ressemblance ” des espèces dans le temps et dans l’espace, constituant autant “ d’indice[s] de parenté[s] ”.

 

Elle revient évidemment sur l’épisode fameux des Galapagos où l’observation des iguanes marins et terrestres (que le journal nomme “ lézards ”) induit des rapprochements sur leur origine commune. Elle montre enfin que les variantes dans les éditions anglaises du Voyage à cet égard témoignent de la progression de la pensée darwinienne dans laquelle la création cède de plus en plus nettement la place à l’évolution.

 

De ce point de vue, j’ajouterai que la querelle actuelle – d’un autre âge – entre créationnistes et darwinistes est d’autant plus savoureuse (mais le terme est mal choisi tant le créationnisme entraîne souvent le fanatisme) que la référence religieuse au Créateur reste un primat omniprésent dans le journal de Darwin. Celui-ci est par ailleurs extrêmement indulgent avec “ l’oeuvre ” des missionnaires en Polynésie (pour ne pas dire très enthousiaste…).

 

Dans “ L’autre cauchemar de Darwin ” (où l’on trouvera une iconographie originale de l’expédition), j’ai raconté la fascinante relation nouée avec Fitzroy, dont la trajectoire philosophique et religieuse sera résolument inverse à celle du naturaliste, en dépit d’une très brillante carrière scientifique dans l’hydrographie et la météorologie.

 

En Terre de Feu, le 18 décembre 1832, dans la baie du Bon Succès, voici ce que note le père de la théorie de l’évolution sur les Fuégiens : “ Je crois que si l’on passait le monde au crible, on ne pourrait trouver un degré de l’homme inférieur à celui-là. ” Ces propos sont à replacer dans leur époque, d’autant plus que Darwin déplore le massacre des Indiens que dirige au même moment le général Rosas dans le Sud de l’Argentine, notamment chez les Patagons. Outre les meurtres auxquels il assiste réprobateur et impuissant, il en décrit même le plan, établi de concert avec les Chiliens, que l’on peut qualifier aujourd’hui de génocide.

 

 

Aux Galapagos, le 24 septembre 1835, le scientifique note que l’abondance des tortues est en net recul et qu’elles sont menacées à court terme tant elles sont pillées par les équipages de passage. Pourtant, certains laissent vivre longtemps des spécimens. Celle capturée en 1830 portait la date de 1786, gravée sur sa carapace. On sait depuis que des tortues ayant bien connu le capitaine Cook ont également pu croiser des marins du XXe siècle ! (© Olivier Chapuis)

 

De même, constatera-t-il avec tristesse la décimation des Aborigènes d’Australie à cause des maladies et de l’alcoolisation apportées d’Europe. Néanmoins, la complexe ambiguïté de ce que peut penser un savant comme lui s’exprime dans les lignes suivantes qui résonnent étrangement sous la plume de celui qui sera caricaturé en singe à la fin de sa vie.

 

“ Quelle échelle de perfectionnement a été gravie entre les facultés d’un sauvage de la Terre de Feu & un Sir Isaac Newton ! D’où viennent ces gens ? Sont-ils restés dans le même état depuis la création du monde ? [...] Cependant, il se peut qu’au même moment, [l’auteur de ces réflexions...] se rende compte que certaines d’entre-elles sont fausses.

 

Il n’y a aucune raison de supposer que la race des Fuégiens soit en diminution [erreur de Darwin, on sait ce qu’il en était déjà et surtout ce qu’il allait en advenir jusqu’au début du XXe siècle ; cela dit, autre signe de son évolution, le 4 janvier 1836, il évoquera “ l’extermination finale de la race indienne en Amérique du Sud ”] : on peut donc être sûr qu’ils jouissent d’une part suffisante de bonheur (quelle que soit sa nature) pour que la vie mérite d’être vécue.

 

En rendant l’habitude toute puissante, la Nature a adapté le Fuégien au climat & aux productions de son pays. ” Ce 24 février 1834, aux îles Wollaston, tout près du Horn, le déterminisme darwinien semble faire un pas substantiel. Un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité, comme dirait l’autre.

 

O.C.

 

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Rochers saignants

Par

 

Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

 

 

La baleine est souvent confondue avec un écueil lors de l’atterrissage. Même si les cétacés ne sont plus guère chassés au large de l’Europe occidentale à cette époque. Mais des cadavres dérivent et des baleines circulent, seules ou en troupeaux. La confusion intervient surtout lorsque l’estime incertaine rend encore plus angoissante l’entrée dans les atterrages alors que la mesure de la longitude n’est pas encore maîtrisée. Certes, l’observation des oiseaux et de la couleur de l’eau, ainsi que l’usage répété de la sonde, sont les moyens utilisés pour prévenir l’approche de la côte, au retour d’Amérique ou des Antilles. Mais les erreurs de latitude elles-mêmes peuvent être parfois considérables, la marge d’incertitude pouvant atteindre la distance entre Brest et la Loire, voire même jusqu’à Bayonne ! Blessés, les cétacés flottant en surface sont alors sources d’effroi, pour peu que la visibilité soit mauvaise. (© DR)

 

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention “très douteuse” à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

 

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

 

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

 

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme l’indique le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

 

 

La vigie de La Chapelle figure encore sur cette Carte réduite de l’océan Occidental [océan Atlantique] contenant partie des côtes d’Europe et d’Afrique depuis le 51ème degré de latitude septentrionale jusqu’à l’équateur et celles de l’Amérique qui leur sont opposées (1766). Celle-ci constitue la quatrième édition de la carte de l’océan Atlantique du Dépôt des cartes et plans de la Marine (après celles de 1738, 1742 et 1756, les trois dernières étant publiées sous la direction de Bellin). « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte de 1766, par 47 d. 24′ de latitude & par 9 d. 32′ de longitude » précisent Borda et ses coauteurs. Il est intéressant de constater que cette position de 1766 est meilleure en longitude (6’ d’erreur) qu’en latitude (12’ d’erreur). Sur la carte actuelle du SHOM, ce haut fond est situé par 47° 38′ N et 7° 20′ W de Greenwich (9° 40′ 14″ W de Paris), soit à un peu moins de 120 milles dans l’W de la pointe de Penmarc’h et à une latitude très légèrement plus méridionale. Notez que la carte  (ici un extrait de son angle Nord-Est) figure tous les principaux méridiens de référence (Tenerife – mais pas l’île de Fer – Lizard, Londres et Paris), elle comporte encore de très nombreuses vigies, dont nombre sont imaginaires (telles les deux étoiles visibles ici au large du golfe de Gascogne et de l’Espagne), tandis que les lacunes et les imprécisions sont énormes par ailleurs. D’autres vigies voisines auront d’ailleurs la vie dure jusqu’au milieu du XIXe siècle, même parmi certains navigateurs éclairés. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 


Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

 

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].


[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ?

 

 

« Dressée sur les observations astronomiques les plus exactes et, à leur défaut, d’après les latitudes observées à la mer avec l’octant et des déterminations de longitude telles que les ont données les horloges marines de M. Ferdinand Berthoud dans le voyage qui a été fait en 1768 et 1769 pour éprouver ces machines en mer », cette carte de 1772 est insérée, l’année suivant sa parution, au récit du voyage de l’Isis, entrepris sous la responsabilité scientifique de Fleurieu et de Pingré. Publié en 1773, le livre est suivi d’un appendice intitulé Instructions sur la manière d’employer les horloges marines à la détermination des longitudes en mer & de vérifier dans les ports la régularité de ces machines. C’est une véritable « bible » du point à la mer (longitude par les horloges marines mais aussi latitude, sondes en profondeur, magnétisme…). L’ouvrage concerne non seulement la navigation astronomique mais aussi la réfection des cartes permise par les horloges. Les planches du Dépôt des cartes et plans de la Marine y sont ainsi passées au crible. Bien que d’un aspect encore vieillot, du fait de sa surcharge en rhumbs, la carte de Fleurieu présentée ici (coupée sur son bord occidental qui se prolonge jusqu’en Nouvelle-Angleterre et aux Grandes Antilles) a le mérite de corriger nombre de positions essentielles (par rapport aux méridiens de Paris et de Greenwich) et de proposer pour la première fois les dimensions à peu près exactes de l’Atlantique Nord, d’Est en Ouest. À cette époque où les horloges marines ne sont encore à l’essai que sur les bâtiments de pointe de la Marine et où la quasi totalité des navigateurs ne peuvent pas calculer leur longitude, une traversée entre l’Amérique et la France se solde assez souvent par une erreur d’estime de trois jours… d’où l’importance de guetter les signes avant-coureurs de la terre dès le talus continental. À condition que ce soit à une latitude où celui-ci est large : une telle erreur est beaucoup plus dangereuse à la latitude de Brest, du fait des dangers de la mer d’Iroise, ou de Bayonne à cause de l’étroitesse du plateau continental, qu’à la latitude du banc de la Chapelle… loin au large des rochers des Glénan, bien réels ceux-là ! (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des “rochers saignants” des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

 

Ces “bordées de l’esprit” ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

 

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

 

En trouvant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

 

O.C.

 

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Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention « très douteuse » à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme le révèle le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].

[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ? »

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des « rochers saignants » des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

Ces « bordées de l’esprit » ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

En mesurant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

O.C.

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.
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Requins dormeurs ?

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Tandis que certains s’entre-dévorent du côté de Valence, les espèces aux dents longues s’affichent sur grand écran. Océans de Jacques Perrin et Stéphane Cluzaud est aussi magnifique qu’il est plutôt sobre en coulées lacrymales. Alors que les larmes de crocodiles ou de… requins affairistes noient tant d’autres films « écologistes » récents sous les bons sentiments et les « faites c’que j’dis, surtout pas c’que je fais, bon j’vous laisse, j’ai mon hélico qui m’attend », vous voyez le genre ?

 

 

 

Lors de la présentation du livre Océans sur notre site le 25 novembre 2009, nous avions aussi montré les coulisses du tournage du film qui est sorti sur les écrans le 27 janvier 2010. (© Le Seuil)

 

 

Grâce à l’ingéniosité de l’équipe cinématographique, certaines scènes présentent des images inédites sous autant d’angles (des airs avec un hélico télécommandé à turbine électrique, depuis le ras de l’eau avec une caméra embarquée sur un pneumatique, stabilisée par gyroscope, et sous l’eau avec une torpille filmant les animaux de face alors qu’elle fuit devant eux sans les gêner). Le festin de sardines est ainsi un moment d’anthologie où oiseaux, baleines et cétacés, requins et autres poissons sont dans le même ballet. Comme la nage de centaines de dauphins faisant bouillonner l’eau, filmés au contact, à leur niveau et à leur vitesse.

 

Parmi beaucoup d’autres rencontres inoubliables, François Sarano est en plongée aux côtés d’un énorme requin blanc, sans la traditionnelle cage. Le fameux ancien de chez Cousteau, docteur en océanologie, découvre ainsi, à l’occasion de ce tournage, qu’une telle chose est possible. De là à affirmer que les requins ne sont pas dangereux… Il y a sans doute un juste milieu entre les ravages causés par la mythologie, mouvance Dents de la mer, ou la triste réalité de la soupe à l’aileron de requin (rejeté vivant à l’eau sans ses nageoires, l’animal coule comme une pierre et agonise longtemps, l’homme est incontestablement le pire des sauvages mais ça, on le savait déjà), et des conclusions un peu trop « angéliques » qui seraient hâtivement tirées de l’attitude réfléchie d’un plongeur professionnel, spécialiste averti.

 

 

À l’occasion de ce tournage, François Sarano a découvert qu’il pouvait côtoyer sans cage un requin blanc. (© Océans)

 

 

Car certains requins s’acharnent jusque sur du métal, du gros parfois… tel un bulbe de quille qui de saumon n’a pourtant que le nom :) Lorsque je me baigne au grand large, je ne peux m’empêcher de jeter un oeil en arrière tout en jouissant de l’instant. En effet, le danger est surtout en surface, là où le brassage de l’eau peut valoir de tragiques méprises… Et si le squale recrache généralement, ses hypothétiques excuses nous feraient une belle jambe !

 

 

 

Nageoires baissées, ce requin-tigre semble beaucoup moins « placide » que le requin blanc de Sarano : allez voir la vidéo pour vous en convaincre ! (© Climate Shifts) 

 

 

 

Quand j’écris s’acharnent, regardez pour vous en convaincre cette vidéo (au bas de la page du présent lien) tournée par une caméra fixe australienne posée au fond de la mer. Le requin-tigre y revient sans cesse sur la perche métallique, suivant le même angle d’attaque et une obstination qui vous passe l’envie de barboter. Dès que la météo aura enfin permis aux régatiers de s’affronter, nul doute que les requins remettront le cap sur la cour de New York afin d’y déchiqueter leur adversaire. Bien réveillés. Faut se méfier de l’avocat qui dort.

 

O.C.

Les dents de la mer (version 6.50)

Par

Faudrait pas prendre les quilles de Pogo pour des canards sauvages. Voilà ce que doit se dire le grand blanc dans la salle d’attente de son dentiste aquatique, tout en feuilletant Voici. Je vous narre l’affaire telle que l’a rapportée, photo à l’appui, l’Australien Simon Mc Goldrick (cet architecte naval de 29 ans est installé à La Ciotat depuis 2005), 22ème en série de la première étape de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia, course qui repart de Madère ce samedi.

 

 

Les traces sur le bulbe sont vraisemblablement celles d’un requin… dont la bévue a dû être douloureuse pour sa dentition (© Simon Mc Goldrick).

 

 

Dans la pétole blanche de la fin d’étape, Simon se repose au fond du cockpit de Compositeworks, son Pogo 2, lorsqu’il sent celui-ci ballotté de bâbord et de tribord. Pas du roulis, non, plutôt le genre secousses incontrôlées. Le temps d’émerger, il ne voit rien mais il devine que quelque chose ou quelqu’un s’en est pris à sa quille… Pas motivé pour aller voir de plus près, on ne l’en blâme pas J.

 

Bien lui en prend car la plongée qu’il a effectuée depuis dans le port de Funchal montre clairement des traces de… dents sur le bulbe. Un requin a vraisemblablement pris la torpille pour une proie facile, genre otarie. Le squale aura sans doute pété les plombs. Il en sera quitte pour quelques plombages.

 

O.C.