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Category Archives: Art

Tambora

Par

 

Un été pourri, une année pourrie, une année sans été. L’année sans été n’est pas seulement une expression pour désigner l’an 1816 aux États-Unis, c’est aussi le titre du passionnant livre de Gillen D’Arcy Wood qui vient de paraître à La Découverte (24 X 15 cm, 304 p, 22 €). Il est sous-titré Tambora, 1816. Le volcan qui a changé le cours de l’histoire, ce qui est peut-être un tout petit peu excessif. L’édition originale, parue à Princeton University Press en 2014, s’intitule Tambora. The Eruption that Changed the World : c’est plus exact puisque cet événement changea bel et bien sinon l’Histoire, du moins le monde, temporairement, en l’occurrence le climat d’une bonne partie du globe pendant près de trois années.

 

 

Le beau livre de Gillen D’Arcy Wood revisite l’histoire des dérèglements climatiques consécutifs à l’explosion du Tambora en avril 1815. (© La Découverte)

 

 

Il faudra attendre la mise au point d’instruments capables de mesurer les retombées radioactives au temps des essais nucléaires intensifs de la Guerre froide pour que l’on commence à quantifier les aérosols d’origine volcanique dans l’atmosphère, en l’occurrence les sulfates filtrant le soleil. Le 5 avril 1815, dans l’île indonésienne de Sumbawa, le volcan Tambora entre en éruption puis explose, projetant une quantité considérable de particules en altitude jusque dans la stratosphère. Les magmas s’écoulant vers la mer intensifient les nuages lorsque les laves brûlantes entrent au contact de l’eau.

 

La plus dévastatrice éruption volcanique – digne de l’Atlantide et du Vésuve dans les mémoires (celle, pourtant fameuse, du Krakatoa en 1883, aura une magnitude deux fois moindre que celle du Tambora) -, fait environ cent mille morts alentour dans les semaines suivantes. Les conséquences plus lointaines donnent tout autant le vertige, même si elles ne seront expliquées qu’avec les carottes glaciaires pratiquées à partir des années mil neuf cent soixante. L’on découvrira alors qu’une autre éruption majeure d’un volcan resté inconnu avait chargé l’atmosphère de sulfates en 1809 et qu’avec celle de 1815, les années 1810-1819 furent ainsi les plus froides jamais enregistrées avec une baisse de 1 °C de la température sur cette décennie pour l’ensemble du monde, en plein petit âge glaciaire (1250-1850).

 

 

Weymouth Bay est peinte par John Constable (1776-1837) en 1816. Cette huile sur toile (203 X 247 mm) reflète bien l’ambiance crépusculaire de l’année 1816 où le soleil apparaît rarement derrière les amas nuageux, une image romantique par excellence. (© Victoria and Albert Museum)

 

 

Les conséquences climatiques du Tambora furent multiples un peu partout dans le monde, l’ouvrage reconstituant a posteriori la connexion entre autant d’événements et le volcan. En Europe, l’année 1816 fut ainsi marquée par une météo particulièrement tempétueuse (en ce qui concerne la France, non évoquée dans ce livre, où les ingénieurs hydrographes débutent en 1816 leurs levés des côtes dans des conditions bien mauvaises, voir le très intéressant article de Météo-France). Bien que documentés, certains exemples de l’ouvrage de D’Arcy Wood n’échappent pas à des assimilations manifestement abusives, un cumulonimbus dantesque par ci ou un coup de sirocco par là. Les mêmes réserves peuvent à mon avis être apportées à la mise en avant du choléra (né de l’humidité au Bengale, elle-même due aux conséquences de l’éruption) dans les révolutions européennes du XIXème siècle dont les causes sont autrement nombreuses et complexes, tandis que les famines aux quatre coins du monde sont bel et bien en relation directe avec les effets climatiques de l’éruption.

 

Fort pertinent est le parallèle fait par l’auteur, spécialiste de l’art et de la littérature de la période, entre des créations telles que les ciels chargés de William Turner ou le Frankenstein de Mary Shelley (1818) et le caractère crépusculaire de l’année 1816. Les artistes le subissent comme les autres, sinon un peu plus puisqu’ils ont la chance de voyager et qu’ils constatent ainsi le même dérèglement climatique dans les Alpes suisses, en Italie ou en Grande-Bretagne.

 

 

William Turner (1775-1851) sera profondément marqué par l’atmosphère trouble des années suivant l’éruption du Tambora, ici une étude de ciel vers 1816-1818, aquarelle sur papier, l’une des nombreuses contenues dans son carnet d’études de ciel (125 X 247 mm). (© Tate)

 

 

Les météores observés à cette époque sont une aubaine pour la météorologie moderne en train de naître (même s’il faudra encore attendre un peu). Mais il n’est pas exact de considérer que le mauvais temps issu du Tambora en est le déclencheur, les besoins croissants à satisfaire tandis que la révolution industrielle décolle en Grande-Bretagne et que les sciences et techniques sont en plein essor y suffisent amplement. C’est là l’écueil que n’évite pas le livre, tout revisiter à l’aune de son sujet, par un prisme nécessairement réducteur.

 

L’un des chapitres les plus riches est consacré au passage du Nord-Ouest. En effet, la quête effrénée d’une route maritime plus courte vers l’Asie devient centrale à l’Amirauté britannique juste après la fin des guerres de l’Empire, pendant que le Tambora fait neiger dans le Nord-Est des États-Unis les 6 et 7… juin 1816 ! Au même moment, l’Arctique radoucit à la faveur de la circulation globale thermohaline qui réchauffe les eaux autour du Groenland – la circulation méridienne de retournement Atlantique (AMOC pour Atlantic Meridional Overturning Circulation) -, plus intense après l’éruption (sans que l’auteur, soit très clair ni très convaincant sur les liens de causalité, n’y aurait-il pas également une concomitance dans le cycle de l’AMOC ?). Quoi qu’il en soit, la banquise connaît une débâcle aussi soudaine que prometteuse. Dans les colonnes de la prestigieuse Quarterly Review, le télescopage, au sens propre comme au sens figuré, de la propagande pour les expéditions polaires et de la critique virulente de Frankenstein est à cet égard l’un des rapprochements savoureux de ce livre qui en comporte d’autres.

 

 

Bien après les années Tambora, Turner restera le peintre du soleil couchant dans un ciel chargé en particules, ici vers 1840 : Sun Setting over a Lake, huile sur toile, 911 x 1 226 mm. Il sera ainsi non seulement l’inspirateur de l’impressionnisme (notamment de Claude Monet) mais aussi d’une quasi abstraction, comme avec ce coucher de soleil sur un lac. (© Tate)

 

 

Ironie tragique de l’histoire, l’ouverture provisoire de cette fenêtre dans les glaces de l’Arctique aura des conséquences fâcheuses dès qu’elle se refermera à la fin des années 1810 et jusque trente-sept ans plus tard pour l’homme qui mangea ses bottes. Ces pages sont d’autant plus passionnantes à lire au regard du réchauffement climatique en cours et de l’ouverture du passage du Nord-Ouest (à condition de ne pas verser dans l’anachronisme, jamais très loin). L’auteur conclut judicieusement en rappelant les projets de la géo-ingénierie visant à modérer le réchauffement climatique à coups d’aérosols de sulfate injectés artificiellement dans la stratosphère. Les apprentis sorciers feront-ils autant de bruit que le Tambora quand il explosa ?

 

O.C.

 

P.S. Il a construit en bois et composite époxy le trimaran sur lequel il a réalisé un tour de l’Atlantique avec sa compagne, après une belle carrière de Ministe (il avait entre autres terminé quatrième de la Mini-Transat 1997 sur le proto Pierre Rolland, construit en contreplaqué/époxy par Ollivier Bordeau, qu’Alessandro di Benedetto avait ensuite modifié pour son incroyable tour du monde en solo par les Quarantièmes, en 2009-2010). Pierre-Marie Bourguinat, ancien rédacteur en chef adjoint de Voiles et voiliers, a entamé une nouvelle vie débutée par un passage à la prestigieuse école Boulle. Allez voir le site élégant et sobre de sa nouvelle société Craft (ébénisterie créative et agencements sur mesure). Outre le petit bateau qu’il pourrait vous construire, ses meubles et ses aménagements sont superbes. Pierre-Marie a de l’or dans les mains.

 

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Ah Sahara, Sahara

Par

 

 

Deux kilos six, 330 X 250 mm, 400 pages, plus de 300 oeuvres inédites (contrairement aux autres chiffres, je ne les ai pas comptées, je cite ici l’éditeur), 39,90 euros. Retour à Tombouctou, remarquablement mis en page et imprimé sur d’excellents papiers, arrive en librairie ce 29 octobre, sous une belle reliure de carton rouge et une jaquette sublime. Une fois n’est pas coutume, la quatrième de couverture résume bien le propos : « Reprendre le fil de l’histoire de ces peuples touaregs, arabes, songhay, arma et peuls que j’ai bien connus et tant aimés au siècle passé. Retourner au Mali, partir en Mauritanie, au Niger, au Burkina Faso où ils sont réfugiés par centaines de milliers. Pour comprendre moi-même et ainsi mieux dépeindre une situation dramatique qui se répète comme si les balbutiements de la destinée étaient la marque du genre humain. » (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Alertez les bébés. Ceux désormais à la barre, dans le sillage de l’aîné qui les a fait rêver. Et tous les autres, qu’ils portent un joli prénom venu du Rif marocain ou qu’ils suivent simplement la carrière de l’artiste. Titouan Lamazou, le vainqueur du premier Vendée Globe, sort un nouveau livre.

 

 

Ici au portrait d’Assietou welet Mahandou (image suivante), Titouan Lamazou (60 ans l’été dernier) maîtrise des techniques aussi différentes que le dessin (essentiellement à la mine), l’acrylique (parfois mélangée au sable) mais aussi la gouache et le pastel, le tout sur papier, l’huile sur papier ou sur toile, la photographie, le mélange de ces deux dernières, etc. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Mais attention, hein, pas une énième déclinaison de ses portraits de femmes. Ils avaient fini par me lasser un peu, comme ces ouvrages sur les phares encombrant les librairies à chaque retour des guirlandes dans les arbres exfoliés de nos villes (je parle des mauvais, il y en a des bons).

 

 

Invitation au voyage, le visage est un paysage sous le pinceau de Titouan. Assietou welet Mahandou, 2013. Kel Doukaray, région de Tombouctou. Acrylique sur papier, 56 X 43 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 15)

 

 

Non, un superbe livre bilan pour lui-même et pour ce Mali qu’il avait connu avant l’islamisme et la guerre. Et dont les habitants ont essaimé alentour, de la Mauritanie et des confins de cet Atlantique que le marin a tant sillonné, jusqu’au Niger et au Burkina Faso. Réfugiés en des camps qui deviennent villes à force d’être provisoires, villes bidon, bidonvilles.

 

 

Les chercheurs d’or, 2014. Agadez, Niger. Huile et photographie sur toile, 62 X 95 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 252-253)

 

 

Et Titouan, soulignant l’effort considérable consenti par ces deux derniers pays, d’ajouter : “ Au même moment, des migrants envahiraient, paraît-il, le territoire de notre Union européenne comptant plus de 500 millions de ressortissants, comparativement beaucoup mieux nantis que les habitants du Sahel. En regard de l’accueil des réfugiés au Sud, l’affolement général des décideurs au Nord de la Méditerranée prêterait à rire. Seulement, leurs mesures, sécuritaires plutôt qu’humanitaires, faisant du migrant un clandestin, ont des conséquences tragiques. L’Europe, et spécialement la France, semble ignorer les responsabilités qui lui incombent. Après notre coup de force en Libye, nous ne sommes pas étrangers à la déstabilisation de toute la sous-région et à l’afflux de déplacés tous azimuts. ” (page 206)

 

 

Bataysa welet Ehya, 2015. De retour de Saagniognogo. Chez Haloulou ag Agali (oncle de Mohammed Ali et Aïcha). Acrylique et huile sur papier, 73 X 104 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 334-335)

 

 

Ralentis ta vie, prends ton élan. Titouan a repris le fil de la sienne et de tous ceux qu’il avait visités. Que vous dire d’autre, sinon que moi qui n’y suis jamais allé, je suis retourné à Tombouctou avec Lamazou.

 

O.C.

 

 

Au large de Tombouctou (Mali) en 2014, sous la protection de l’opération française Serval. L’ouvrage comporte des annexes très intéressantes par des historiens, des géographes, des anthropologues, des linguistes et des musicologues, notamment sur les Touaregs et le mythe qu’ils incarnent en Occident mais aussi sur l’Azawad (Nord Mali) et son mouvement de libération, très présents dans le livre. Dommage que les échelles ne figurent pas sur les cartes joliment dessinées : elles sont ainsi amputées d’une donnée essentielle à la compréhension de ces espaces immenses. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

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Made in China (sous la tente de réfugiés), 2013. Camp UNHCR de Mentao, Burkina Faso. Huile sur toile, 104 X 146 cm. Il y a du Gauguin ici comme on trouve un hommage à Van Gogh dans les quatre versions de La nuit étoilée à Tiguidit. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 68-69)

 

 

 

 

C’est lui le gars de la marine

Par

Dans Moby Dick, Herman Melville l’évoque en ces termes. « Qui est – ou qui était -, Garneray le peintre ? Je ne sais. Mais je gagerais ma vie qu’il avait pratiqué son sujet, ou alors qu’il avait été merveilleusement formé par quelque baleinier expérimenté. Les Français sont des gars faits pour peindre l’action. » Le gars de la marine n’était pourtant pas un inconnu de ce côté ci de l’Atlantique.

 

 

 

Cette aquatinte (gravure à l’eau-forte imitant le lavis), gravée par Frédéric Martens en 1835 – d’après Garneray (dont il existe des tableaux de chasse au cachalot et à la baleine aux musées de Nantes et de Melbourne en Australie) -, est décrite par Hermann Melville dans Moby Dick. (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

Lorsque l’Américain publie son chef-d’oeuvre en 1851, Louis Garneray (1783-1857) est encore de ce monde. Il n’a pas chassé la baleine mais c’est l’une des rares choses qu’il ne peut revendiquer à la mer. Corsaire, peintre et mémorialiste sinon écrivain, cet homme a eu au moins trois vies qui valent bien un roman ! La réédition de l’intégrale de ses mémoires maritimes – sous le titre Moi, Garneray, artiste et corsaire… (Omnibus, 195 X 130 millimètres, 928 pages, 26 euros), avec une présentation de qualité assurée par Dominique Le Brun (lequel vient d’ouvrir son blog ici) -, est une excellente nouvelle.

 

Cette soif de vivre s’explique sans doute par la jeunesse de son père – dix-sept ans et bientôt dans l’atelier du peintre David -, lorsque Ambroise-Louis (dit Louis) atterrit avec la marée du 9 février 1783, rue Saint-André-des-Arts à Paris. Mais c’est un grand cousin, le capitaine de frégate Beaulieu-Leloup, qui entretiendra le rêve d’enfant. Pour son treizième anniversaire, celui-ci obtient de le rejoindre à Rochefort. S’embarquer pour toute une vie de bourlingue, de dessin et d’écriture. Dès le 24 février 1796, voici le petit Parisien dans la tempête du golfe de Gascogne, en route pour l’Indien. Il passera dix ans sur cet océan à combattre les Britanniques, souvent aux côtés du grand Robert Surcouf, puis à trafiquer sur la côte du Mozambique.

 

 

 

Il en existe d’autres éditions en livres séparés, chez divers éditeurs, mais Omnibus vient de faire paraître en un seul volume tous les mémoires publiés en 1851 par Louis Garneray. Une excellente idée. La couverture présente une partie du Retour de l’île d’Elbe le 28 février 1815, version de 1857 (commandée sous Napoléon III) qui est aujourd’hui conservée au Musée de Versailles, de la Rencontre du brick l’Inconstant avec le brick français le Zéphyr, présentée en 1831 et conservée au Musée national de la Marine à Paris. (© Omnibus)

 

 

La décennie suivante sera beaucoup moins enlevée. Le 14 mars 1806, il est capturé. Il a vingt-trois ans et il ne naviguera plus qu’à de très rares exceptions près (comme peintre de la Marine, j’y reviendrai). Deux mois plus tard, il échoue sur un ponton de Portsmouth, le 15 mai 1806. Moins gentleman, l’Anglais n’est plus marin mais geôlier. Les conditions de détention sont effroyables, à la mesure de la masse des captifs qui s’entassent. Britannia rules the waves. Garneray ne sortira de cet enfer que le 20 avril 1814, à l’ouverture des pontons saluant la chute de Napoléon, deux semaines plus tôt.

 

Lorsqu’il revoit le ciel, Louis vient de passer cinq jours au cachot pour avoir refusé de portraiturer un gardien. Sa première réaction est de briser son chevalet et ses pinceaux. Il s’était mis au dessin dès 1798, sur des morceaux de toile à voile et dans les marges du livre de bord. En 1807, il découvrit qu’il pouvait monnayer ses talents – innés et acquis (outre son père, ses deux frères et sa soeur sont eux aussi peintres, dessinateurs et graveurs !) -, vendant ses oeuvres aux soldats anglais. À tout point de vue, l’art lui sauve ainsi la vie. Le 18 mai 1814, il débarque à Cherbourg. Après depuis dix-huit années d’absence, Garneray revoit son pays. Il naît aux Beaux-arts français. L’Empereur, qui ne fait que passer, lui commande une scène mythique des Cent jours : la première dans l’ordre chronologique, la Rencontre du brick l’Inconstant avec le brick français le Zéphyr (l’épisode napoléonien s’arrêtant peu après, le tableau ne sera finalement présenté qu’au Salon de 1831 : voir la légende de la couverture ci-dessus).

 

 

 

Ce Portrait d’Ambroise-Louis Garneray est dû à son père, Jean-François Garneray. Peu de temps après, l’adolescent s’embarquera… pour dix années ! (© Château de Versailles) 

 

 

Sa carrière est lancée. Les Bourbons ne lui tiennent pas rigueur du « mauvais bord » tiré du côté de chez Bonaparte. Le 24 avril 1817, le voici peintre de Marine du duc d’Angoulême, grand amiral de France et fils aîné du futur Charles X. La même année, il étudie la gravure avec l’un des meilleurs spécialistes de l’époque. Au même titre que l’art de peindre, cela lui servira pour sa brillante série des Côtes et ports de France réalisée en 1822 et 1823 (dans une grande tradition nationale). Elle comporte vingt-quatre vues entre Dunkerque et Granville, vingt entre Saint-Malo et la frontière espagnole et vingt pour les côtes françaises de Méditerranée. À partir des aquarelles, Garneray grave en effet des planches destinées à un très large public. Elles seront publiées de 1823 à 1832 et rassemblées en volume sous le titre Vues des côtes de France dans l’Océan et dans la Méditerranée.

 

Ces peintures et aquatintes rehaussées en couleurs ont été récemment reprises dans le beau livre Vue des côtes et des ports de France en 1823, publié chez Pimientos en 2004, avec les textes d’époque dus à Étienne Jouy, académicien souvent convenu et préfigurant certains clichés des guides touristiques. Si le paysage y est nettement préféré à la vie des gens de mer, Garneray nous dit beaucoup sur le littoral à l’aube de la Révolution industrielle, par l’atmosphère et la finesse des détails.

 

 

 

Intitulé Le Turet cotre de l’état au service de la duchesse de Berry quittant le port de Dieppe, ce tableau (1827) est proche de la série des ports de France, dans l’esprit et dans la facture. Avant ses frasques politiques de 1832, la duchesse de Berry (1798-1870) fut – dès les années 1820 -, une grande adepte des bains de mer, notamment à Dieppe. (© Wikimedia)

 

 

Outre celui-ci, les nombreux autres aspects de son oeuvre picturale – où éclate notamment son remarquable travail sur le ciel, la mer et la lumière -, sont traités dans l’ouvrage de référence que publia Laurent Manoeuvre chez Anthèse, en 1997, sous le titre Louis Garneray (1783-1857). Peintre, écrivain, aventurier (réédité à La Bibliothèque de l’image en 2002). Abondamment illustré, il s’agit du livre le plus complet sur Garneray, son auteur ayant étudié les sources originales. Ces archives sont en effet un complément indispensable aux souvenirs.

 

Une telle vie vaut d’être narrée. Mais Garneray se sent moins de plume que de sabre ou de pinceau bien qu’il ait collaboré régulièrement à des périodiques depuis 1834. Dans le tourbillon de la Révolution de 1848, le corsaire se souviendra ainsi de ses débuts sous le pavillon de la République. Le 6 septembre 1848, il propose ses manuscrits au ministre de l’Instruction publique. « [...] Après moi, tous ces récits seront perdus pour l’histoire ; [...] je n’ai ni le temps ni le talent d’en faire des livres ; [...] on pourrait en tirer un très bon parti, [...] en confiant la rédaction à des littérateurs nécessiteux et d’une notoriété reconnue [...]. »

 

 

 

Le Naufragé (huile sur toile 815 X 1005 millimètres) est un bon exemple du remarquable traitement par Garneray de la lumière, du ciel et de l’eau. (© Musée des Beaux-arts de Brest)

 

 

Toute jeune, la Deuxième République a d’autres chats à fouetter. Elle n’en finit pas de différer sa réponse avant de refuser un matériau qu’elle juge peu académique. Le propos n’est pas assez tourné vers le grand public du pays de labourage et de pâturage qu’est la France. Sentant trop le goudron de calfat au goût de certains, le texte aurait ainsi été remanié par un écrivain professionnel, peut-être Édouard Corbière, l’un des plus célèbres romanciers maritimes de l’époque (le conditionnel s’impose : Louis n’avait pas forcément besoin d’aide, tant sa propension à enjoliver lui était parfois naturelle… même s’il a bel et bien vécu ses faits d’armes ; il en a aussi minimisé, voire oublié, d’autres ; son style n’est d’ailleurs pas toujours à la hauteur de ses exploits !).

 

Les Mémoires de Garneray paraissent pour la première fois en feuilleton dans le journal La Patrie, durant l’été 1851. Ils ne seront publiés en volumes posthumes qu’en 1863, sous le titre Scènes maritimes faisant suite aux "Pontons" et aux "Mémoires" du même auteur, avec une introduction, par M. Hippolyte Lucas (en deux volumes in-12 chez Dupré de La Mahérie à Paris). Régulièrement réédités, dans des éditions souvent tronquées, ils ne seront rétablis dans leur quasi intégralité qu’en 1954, sous le titre Voyages, aventures et combats dans l’édition du Club des libraires de France (Imprimerie spéciale des Libraires associés).

 

 

 

Garneray dans la force de l’âge, dessiné par Biard et gravé par Ferdinand. (© collection Olivier Chapuis)

 

 

En l’absence des manuscrits originaux, cette édition de 1954 fut reprise en 1984 chez Phébus sous le titre Corsaire de la République. Cet ouvrage ne traitait que de la période de la guerre de course dans l’Indien, entre 1796 et mai 1801. La période 1801-1806 est couverte par le deuxième volume de ces Voyages, aventures et combats, intitulé Le négrier de Zanzibar, qui parut pour la première fois chez Phébus en 1985. La même année qu’Un corsaire au bagne, lequel reprend la seconde partie des mémoires (dans leur version originale de 1851), répondant au titre Mes pontons dans les éditions passées, et qui relate les huit années de captivité en Angleterre. Ce sont ces trois textes  qu’Omnibus propose en un seul volume à couverture plastifiée et papier bible. À glisser dans son sac avant d’embarquer. Avec le gars de la marine.

 

O.C.

Les femmes, les enfants et les poètes d’abord !

Par

Le temps du poisson d’avril est révolu. Parlons donc de Julien Berthier – artiste plasticien -, et de son Love-Love, « image permanente et mobile d’un naufrage ». En trois dimensions l’image, puisqu’il s’agit rien moins que d’un vrai Love-Love tronçonné et doté d’un nouvel appendice quelque peu décalé…

 

 

 

Non ce n’était pas le radeau de la Méduse… mais médusés les gens l’étaient, en croisant Julien Berthier chevauchant son oeuvre. Notez les détails du gréement qui pendouille volontairement. (© Julien Berthier / www.julienberthier.org) 

 

 

Et tout cela flotte. Cela navigue même, voyez vous. En un équilibre certes précaire mais l’éphémère n’est-il pas le lot de quiconque prétend aller sur l’eau ? Dans le même genre, j’avais beaucoup aimé le Bateau mou échoué aux bords de Loire.

 

 

 

Au ponton dans le port de Hérel, à Granville, Love-Love ne passe pas vraiment inaperçu. Il est vrai qu’il se dévoile généreusement ! (© Julien Berthier / www.julienberthier.org)

 

 

Pour Love-Love, ce fut Granville. Il y a quatre ans déjà. Ceux qui le croisèrent s’en souviennent encore. J’aurais bien voulu être un petit rat de cale, le jour de la visite des Affaires maritimes. Histoire de me dilater la rate.

 

O.C.

 

 

Le temps du grutage… ou les dessous d’une oeuvre ! (© Julien Berthier / www.julienberthier.org) 

 

Ralentis ta vie, prends ton élan

Par

« Écoute, c’est un secret : ralentis ta vie au point qu’elle devienne tienne. Ensuite, prends ton élan et mets-y ta passion. » Cette ultime apostrophe à son lecteur, Yvon Le Corre l’avait faite sienne depuis longtemps, lorsqu’il publia en 1998 son livre mère, livre de mer, Les Outils de la passion. Hors normes, l’ouvrage vient de reparaître au Chasse-marée/Glénat, dans une édition augmentée de légendes manuscrites de l’auteur, imprimée sur un papier pas glacé du tout mais d’une très grande qualité seyant à une telle façon (310 X 280 millimètres, 262 pages, 45 euros).

 

 

 

Le magnifique ouvrage d’Yvon Le Corre est réédité par Le Chasse-marée/Glénat, sept ans après sa précédente impression et douze ans après l’édition originale. Des légendes de la main de l’auteur ont été ajoutées à nombre de planches. (© Chasse-marée/Glénat) 

 

 

Ces écritures ne figurent pas sur toutes les doubles pages, tant nombre d’entre-elles se suffisent à elles-mêmes, mêlant textes composés, dessins, peintures et photographies (parfois sépia et tachées, ce qui ajoute à leur charme). Hautes en couleurs, en matériaux, en gestes et en styles variés, ces constructions subtiles sont dues à la mise en page de l’auteur et de Thierry Le Prince, maquettiste « historique » des éditions du Chasse-marée.

 

 

 

Iris se mit au sec trois fois et la troisième fut la « bonne »… Ici, la deuxième, sur les cailloux de l’île d’Er, en route pour Tréguier. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Le sujet du livre ? Une vie de marin et d’artiste en quatre bateaux, moult domiciles dont une maison répondant au nom d’Alexandrie en plein Tréguier (hommage à Lawrence Durrell), quelques livres cultes et quelques femmes aussi. En bois les bateaux, forcément, même si Le Corre ne l’est certes pas… de bois. S’il faut ne citer qu’un ouvrage de ce genre, je retiens sans hésiter ce chef-d’oeuvre graphique (osons le mot même s’il est galvaudé) aux textes bien sentis.

 

 

 

À chaque bateau son style (ici Sieck) ? Yvon Le Corre n’est pas aussi carré : l’éclectisme des formes et des couleurs, des techniques et des matières, des gestes et des rencontres, des gens et des paysages fait la richesse foisonnante de cette oeuvre hors normes. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Lui-même héritier d’une longue tradition remontant aux grands voyages d’exploration du XVIIIe siècle, Les Outils de la passion d’Yvon Le Corre est la matrice de nombre de carnets de voyages. En tout cas pour les oeuvres de qualité, tels celles de Titouan Lamazou – il fut l’équipier et l’élève du dessinateur Le Corre, et l’on découvre que Titouan était un très bon photographe dès 1972 (et qu’il avait déjà sa personnalité bien trempée, comme Karin Huet) -, ou de Gildas Flahault. En vérité, il s’agit plutôt d’un carnet de l’intime et de la transmission, à l’instar de la superbe conclusion citée en tête du présent billet.

 

 

 

Yvon Le Corre fait naviguer Eliboubane, alias Lili, sur un fond de carte de Beautemps-Beaupré, chef-d’oeuvre de la gravure française du XIXe siècle. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat) 

 

 

On y trouve des documents aussi savoureux que cet ordre du capitaine du Vieux port de Marseille, tellement excédé qu’il enjoignit au skipper d’Iris d’aller s’amarrer… « à la mer ». Autant dire au diable ! « Ralentis ta vie » écrivait donc Yvon. Ce jour là, Le Corre avait plutôt accéléré le palpitant de la Bonne Mère jusqu’à le faire exploser…

 

 

Chaque homme a sa ria. Pour Le Corre, c’est le Trieux. Ici l’îlot de la Douane. Le lendemain, il jettera l’ancre au pied de La Roche-Jagu… où il sera embauché comme barman ! (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

D’Iris, il songera à faire sa maison de fortune, en retournant la coque comme dans David Copperfield de Dickens. Mais cette passagère déprime hivernale sera vite balayée par le retour du printemps. Dans la sève de ses projets, sans doute sa définition du savoir-faire maritime lui tient-elle lieu de viatique : « Somme de connaissances permettant d’éviter des catastrophes ». Pas à tous les coups, hélas !

 

O.C.

Je vous écris…

Par

« Je pars tranquillement avec mes projets, je ne m’engage à rien et n’attends rien, et j’aime tout ». Lorsque l’écrivain américain Jack Kerouac écrit cette lettre à l’été 1942, il est revenu en sa ville natale de Lowell dans le Massachusetts. Il a vingt-deux ans. Il sort de Columbia University, New York. Où il a renoncé au football professionnel, sur blessure. Celle-là même qui lui vaudra bientôt d’être refusé dans l’US Navy, tandis que les États-Unis sont entrés en guerre depuis six mois, dans le fracas de Pearl Harbor. Ce sera donc la Marchande, deux ans durant. Pour l’heure, ses pensées vont à Norma. Et le futur auteur de Sur la route (1957) de conclure par la phrase précitée ce courrier qu’il ne lui enverra jamais.

 

 

 

Lettres océanes est une jolie anthologie réalisée par Gwenaëlle Abolivier au fil de ses recherches en bibliothèque pour ses émissions de France-Inter. (© Glénat)

 

 

Celle-ci figure dans le livre Lettres océanes que Gwenaëlle Abolivier publie aux éditions Glénat, en partenariat avec France-Inter (205 X 190 millimètres, 432 pages, 29,95 euros). Depuis quinze ans, la journaliste y est productrice d’émissions consacrées aux voyages, univers auquel elle fut formée par Claude Villers, une grande voix d’Inter. Ayant ainsi mis en ondes nombre de correspondances, l’auteure s’est aperçue de la place centrale que la mer y occupe (ne serait-ce que par la force des choses, puisque la plupart des grands voyages s’effectuaient au moins partiellement en bateau jusqu’à la veille de la Seconde guerre mondiale).

 

Classées thématiquement, ces lettres – dont beaucoup sont connues et déjà publiées mais dont certaines sont inédites – ont néanmoins des tonalités très diverses. Tantôt intimes, tantôt professionnelles, souvent composites à l’aune des préoccupations des voyageurs, elles relèvent d’une sélection subjective, revendiquée et assumée. L’émotion y surnage parfois comme l’humour, l’angoisse, l’argent, l’autodérision, l’ambition, le contentement de soi, la colère, la médiocrité, l’amour, le manque, le dégoût, la vie. « En vous écrivant, je suis encore stupide : j’ai le roulis du bateau dans la tête ; vous m’excuserez n’est-ce pas ? » écrit Balzac à sa bonne amie Madame Hanska.

 

 

 

« Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville de Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard » : le fameux incipit de L’Éducation sentimentale a bien évolué entre l’édition originale publiée le 17 novembre 1869, et la dernière édition parue du vivant de Flaubert, en novembre 1879. Ici, la première page du manuscrit de l’édition originale : elle confirme combien Gustave travaille son texte ! (Ces informations ne sont pas dans l’anthologie qui ne propose aucune légende à cette image…). (© Glénat)

 

 

Flaubert sera plus gaillard, quatre ans plus tard, lorsqu’il s’embarquera pour l’Orient, à l’automne 1849, avec son ami Maxime du Camp. « Il n’en est pas de même de Maxime [...] qui [a] piqué une assez grande quantité de renards ! [Comprenez qu’il a passé son temps penché sur le bastingage] Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l’état-major, stations sur la passerelle, entre les deux tambours dans la compagnie du commandant, où je me piète dans les attitudes de Jean Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m’instruis en marine, je m’informe des manoeuvres, etc. Le soir, je contemple les flots et je rêve, drapé dans ma pelisse comme Childe Harold [personnage de Byron]. Bref, je suis un gars. Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis adoré à bord. Ces messieurs m’appellent papa Flaubert, tant, à ce qu’il paraît, ma boule est avantageuse sur l’élément humide. » Monsieur Beuverie, c’est lui !

 

Depuis l’océan, d’autres auteurs n’oublient guère qu’ils sont entrepreneurs et rentiers, les affaires sont les affaires… Au printemps 1867, Jules Verne embarque avec son frère Paul, sur le Great Eastern, pour un voyage aller-retour vers New York. Ce paquebot mixte à voiles et à vapeur est alors, de très loin, le plus grand du monde, avec ses 211 mètres de long. Dessiné par Isambard Kingdom Brunel en 1854, lancé le 31 janvier 1858, le géant de 32 000 tonnes en charge est propulsé par dix chaudières qui alimentent une machine à vapeur actionnant elle-même une hélice de 7,30 mètres de diamètre. Une autre machine commande les roues à aubes de 17,50 mètres.

 

 

 

Un an avant que Jules Verne ne traverse à son bord, le Great Eastern en 1866. Cette image ne figure pas dans le livre évoqué ici. (© DR)

 

 

Six mâts et 5 430 mètres carrés de voilure complètent le monstre, connu par son roulis effroyable et ses problèmes à répétition qui l’empêchent d’embarquer les 4 000 passagers pour lesquels il a été conçu. Ce n’en est pas moins une merveille technologique (le livre n’en parle pas). De cette expérience forte – au-delà de ses espérances – Jules Verne tirera le roman Une ville flottante. Celui-ci paraîtra en feuilleton dans le Journal des débats, du 9 août au 6 septembre 1870.

 

Le 9 avril 1867, en vue de l’Hudson, l’écrivain rédige à la hâte cette missive à son célèbre éditeur Hetzel. « Ah ! si vous étiez venu avec nous, votre coeur eût palpité plus d’une fois, car les incidents, et malheureusement les accidents, ne nous ont pas manqué pendant ce voyage. Je crois que mon livre sur le Great Eastern sera plus varié que je ne l’eusse voulu, grâce aux épreuves par lesquelles nous sommes passés depuis quinze jours. Nous avons eu des coups de vent épouvantables : le Great Eastern malgré sa masse, dansait comme une plume sur l’océan ; son avant a été emporté par un coup de mer. C’était effrayant. Mon frère avoue n’avoir jamais vu une mer plus mauvaise. J’ai fait la provision d’émotions pour le reste de mes jours. [...].

 

Notre traversée a duré quatorze jours par suite du mauvais temps, c’est-à-dire quatre jours de plus que les traversées moyennes du Great Eastern [lequel n’avait pas besoin de ravitailler en charbon, vu sa taille]. [...]. Que fait-on en France, que devient-on ? L’exposition est-elle ouverte ? [L’Exposition universelle de 1867 a été inaugurée le 1er avril. Elle présente notamment le phare des Roches-Douvres, jumeau du phare Amédée]. Les journaux apportés hier soir à bord par le pilote nous donnent la rente française à 66 francs. C’est 3 francs de baisse depuis notre départ de Liverpool. Qu’est-ce qui se passe donc ? Est-ce qu’on se bat en Europe ? » Que Jules se rassure. Pour rester dans l’acception météorologique, ce n’est qu’une dépression très passagère… La vraie tempête sera pour dans trois ans.

 

 

 

« Le bateau avance ! [...]. Je suis amoureux de cet assemblage de clous et de planches [il s’agit en fait de tôles d’acier], comme on l’est à vingt ans d’une maîtresse. » (© Glénat)

 

 

Rester en fonds pour ne pas toucher le fond. C’est un souci que beaucoup de nos épistoliers partagent… même si leurs étiages ne sont pas tous du même niveau, loin s’en faut. Après sa période Pont-Aven, Paul Gauguin – 250 milles à l’Ouest de Sydney – s’inquiète auprès de sa femme Mette, le 4 mai 1891. Avec quelque mépris pour les petits fonctionnaires coloniaux, ces « très braves gens qui n’ont qu’un tort, assez commun du reste, d’être parfaitement médiocres. [...] Malgré toutes ces remarques amères, je suis obligé d’avouer que ce peuple anglais est vraiment extraordinaire pour coloniser et improviser des grands ports. Grandiose dans le burlesque. [...] Je suis vraiment bien étrangement seul avec mes cheveux longs. [...]

 

 

 

Dans son journal Noa Noa, Gauguin dessine plus qu’il n’écrit. (© Glénat)

 

 

Voilà trente et quelques jours que je mange, bois et le reste, regardant stupidement l’horizon. Les marsouins sortent quelquefois des lames pour nous dire bonjour et c’est tout. Heureusement que je pense quelquefois à vous, toi et les enfants, je m’assure à regarder les photos et je n’ose penser que cela un jour me repoussera peut-être. Question de monnaie. »

 

Certaines escales s’annoncent moins sombres. Du moins peut-on apprendre de l’épreuve des grands devanciers, à l’instar de Victor Segalen, relâchant à Aden en mai 1909, sur la route de la Chine. « Mon passage ici est tout plein de Rimbaud, qui y séjourna longtemps et y souffrit beaucoup. La vie et la mort de Rimbaud seraient une belle leçon de désespoir, si on ne la fait tourner à rebours en leçon d’énergie. J’espère en tirer ma seconde prose. Rimbaud est une perpétuelle image qui revient de temps à autre dans ma route. [...]. Au paquebot, je t’emmène ma toute bien-aimée qui s’attache à toutes mes pensées. »

 

 

 

La correspondance de Victor Segalen, poète, médecin de Marine, ethnographe et archéologue. (© Glénat)

 

 

Illustré par des fac-similés de lettres originales ou des photographies, ce livre est d’une main agréable. Il y manque néanmoins un appareil critique, digne de ce nom, qui réponde aux principales questions pouvant se poser au lecteur. Heureusement, une bibliographie indique clairement la source de chaque correspondance. C’est d’autant plus important qu’une anthologie réussie, comme celle-ci, est une baie ouverte sur le vaste monde. Elle invite à passer le cap pour naviguer dans les oeuvres évoquées.

 

O.C.
 

Le bateau mou

Par

Le lieu est d’une poésie inouïe. En aval de Nantes, le canal de La Martinière – ou canal maritime de la Basse-Loire – servit de cimetière aux derniers grands voiliers français. Après des temps industrieux où leurs mâtures avaient tutoyé les nuages et leurs étraves fendu tous les océans du monde, ils y reposèrent des décennies dans la vase de l’après Première guerre mondiale. En 2007, l’écluse verrouillant le canal sur le fleuve séduisit l’artiste autrichien Erwin Wurm. Pour la biennale Estuaire, il y a réalisé une oeuvre extraordinaire intitulée Misconceivable.

 

 

 

 

« Échoué » à l’écluse qui ferme le canal de La Martinière sur la Loire, Le bateau mou - le Misconceivable d’Erwin Wurm – anime le site depuis bientôt deux ans (© Olivier Chapuis).

 

 

 

 

Inconcevable, cette installation le fut hélas pour beaucoup. Bel et bien solide – ni mou ni ardent bien qu’il ait l’ardeur des oeuvres provocantes J – on l’appelle volontiers Le bateau mou. Le bateau ivre c’était déjà pris… La sculpture dont l’étrave incline à retrouver son élément tandis que la coque se cambre au bord de l’écluse suscita la controverse dès que se posa la question de sa pérennité. Entre-temps, promeneurs et visiteurs, toujours plus nombreux, se sont appropriés l’oeuvre qui s’est intégrée au paysage. Pourtant, certains amoureux du site classé ne le voient pas de ce coup d’oeil !

 

 

 

Le bateau mou a été installé en 2007 sur l’écluse du canal de La Martinière (dont on voit le départ à gauche de la carte) en rive Sud de Loire sur la commune du Pellerin (© SHOM).

 

 

 

Les autorités (ministères de l’Environnement et de la Culture, commission nationale des Sites, architecte des Bâtiments de France, commission départementale des Sites, perspectives et paysages, direction régionale de l’Environnement… n’en jetez plus !) ont décidé en décembre dernier que Le bateau mou serait déséchoué, autrement dit viré comme un malpropre… sauf pendant les deux éditions à venir de la biennale artistique (cet été 2009 et en 2011).

 

 

 

 

Son équilibre sera-t-il stable ou instable ? Le bateau mou est au coeur de la bataille de l’estuaire de la Loire (© Olivier Chapuis).

 

 

 

Cependant, la résistance s’organise en pays de Retz – population et élus bord à bord – pour conserver à l’éphémère guimauve un équilibre pérenne, à cheval sur son parapet. Les bateaux n’ont d’ailleurs pas fini de faire parler d’eux sur l’estuaire d’Estuaire. Rien de surprenant pour un lieu qui se prête à tant d’histoires d’eau. Cette année, le Muscadet n° 103, sorti du chantier Aubin en 1966, est ainsi mis en vedette par le plasticien nantais François Delagnes. Mais c’est une autre aventure, celle d’un petit voilier enfoui sous les sables de la Loire…

 

O.C.