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Category Archives: Cartographie

Bulles de savants

Par

 

Voici deux cents ans, le 28 juillet 1818, mourait Gaspard Monge. Le mathématicien, inventeur de la géométrie descriptive, était né le 9 mai 1746 à Beaune, en Bourgogne. À l’instar d’un bref passage au gouvernement, comme ministre de la Marine du 10 août 1792 au 10 avril 1793 – aussi peu convaincu que convaincant -, Monge eut quelques rapports avec la mer et la navigation. Mais c’est son influence sur une carte fameuse que je souhaite évoquer ici.

 

 

Peint par Colin, ce portrait de Gaspard Monge (recadré), est conservé à l’École polytechnique dont il fut l’un des fondateurs et où il enseigna vingt ans. (© École polytechnique)

 

 

Contrairement à son frère, Louis Monge (1748-1827) – second astronome de l’expédition Lapérouse (il avait débarqué dès Tenerife aux Canaries) -, Gaspard n’embarquera pas. Toute sa fratrie délivre pourtant son enseignement aux navigateurs. Avec l’appui du maréchal de Castries qui l’avait repéré en 1774, Gaspard Monge devient examinateur des élèves de la Marine, le 25 octobre 1783. Il enchaînera ainsi les tournées d’inspection dans les ports. Louis le sera à son tour après avoir examiné les écoles d’hydrographie (navigation civile). Leur cadet, Jean Monge (1751-1813), est quant à lui professeur d’hydrographie à Nantes puis à Anvers.

 

À dix-neuf ans, en 1765, Gaspard est nommé professeur suppléant à l’école du Génie de Mézières où il restera jusqu’à la fin de 1784. Dix ans plus tard, il sera l’un des fondateurs de l’École polytechnique et il deviendra l’un des premiers professeurs de l’École normale de l’an III, la future École normale supérieure.

 

Créée en 1748, l’école du Génie de Mézières est, avec le corps des ingénieurs géographes militaires, à l’origine de la grande vitalité de la cartographie terrestre française dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Sur le littoral, le corps du Génie s’occupe essentiellement des travaux portuaires.

 

Gaspard Monge devient titulaire de la chaire de mathématiques de Mézières en janvier 1769 puis, de celle de physique, en juin 1770. Durant les années 1774 et 1775, il a pour élève Jean-Baptiste Meusnier de La Place (1754-1793). Dès les 14 et 21 février 1776, ce jeune homme surdoué présente à l’Académie des sciences son Mémoire sur la courbure des surfaces, consacré à la théorie de la courbure des sections planes d’une surface en un de ses points. Il complète ainsi avec éclat la théorie d’Euler sur les rayons de courbure que Monge lui a enseignée.

 

 

Durant l’hiver 1783-1784, Meusnier de La Place collabore avec Lavoisier à la mise au point d’un procédé de décomposition de l’eau destiné à fournir de l’hydrogène aux aérostats. Pour l’Académie des sciences, Monge est justement l’un de ceux qui examinent les travaux de Lavoisier sur la composition de l’eau en hydrogène et en oxygène. Le mathématicien sait le rôle joué auprès du chimiste par son ancien élève avec lequel il est en contact au sein de divers cercles amicaux, notamment via leur camarade commun, Jean-Nicolas Pache (1746-1823), protégé du ministre de la Marine de Castries qui l’avait présenté à Monge. Le 1er décembre 1783, Meusnier de La Place assiste au premier vol mondial d’un ballon habité, gonflé à l’hydrogène, qui est réalisé par Charles et Robert depuis les Tuileries. Meusnier conçoit alors son dirigeable elliptique, de près de 80 mètres de long, dont la nacelle et prévue pour flotter sur l’eau en cas d’amerrissage puisqu’il ambitionne de réaliser un tour du monde ! Si ce ballon ne sera jamais construit, Meusnier de La Place n’en est pas moins considéré comme l’un des inventeurs du concept de dirigeable. (© DR)

 

 

Quelques semaines plus tard, au printemps 1776, le lieutenant de vaisseau Louis-Bon-Jean de la Couldre de La Bretonnière (1741-1809) est chargé de lever les cartes des côtes de Picardie et de Normandie. Initiée par les ministères de la Guerre et de la Marine, la campagne doit permettre de choisir l’emplacement d’un port militaire face à l’Angleterre. Après la désignation de Cherbourg, le futur général Charles-François Dumouriez (alors colonel) reçoit le commandement du port, poste qu’il conservera jusqu’à la Révolution.

 

En 1781, La Bretonnière présente un plan proposant la construction de la digue. Sur quatre kilomètres, elle serait constituée avec des bâtiments coulés remplis de pierres, joignant l’île Pelée à la pointe de Querqueville. On lui préfère le projet de l’ingénieur des Ponts et chaussées, de Cessart, qui prévoit le mouillage, puis le coulage avec des pierres, de quatre-vingt-dix énormes caisses de chêne coniques. La première est immergée le 6 juin 1784 et Louis XVI assiste à la pose de la neuvième, le 23 juin 1786.

 

 

Le voyage de Normandie, en juin 1786, sera le seul effectué sur le littoral par Louis XVI. Le souverain est passionné de géographie et de grands voyages maritimes pour lesquels il bénéficie des immenses talents de Charles-Pierre Claret de Fleurieu. Contrairement à une légende soigneusement entretenue jusqu’à aujourd’hui – fort belle au demeurant -, Louis XVI n’aurait pas demandé des nouvelles de Lapérouse, ni au pied de l’échafaud ni sur celui-ci. Dans une lettre à la presse où il détaillait les dernières paroles du roi déchu, le bourreau Sanson ne mentionne rien à propos du navigateur disparu. (© DR)

 

 

Le 19 juin 1788 – à la dix-huitième caisse – on arrête les frais sur un résultat déplorable. La Bretonnière et Meusnier de La Place conseillent l’accumulation de pierres que la mer finirait par laisser en repos. Mais l’intervention du second s’avère surtout décisive pour l’histoire de la cartographie. Même si leur carte bathymétrique de la rade de Cherbourg est d’abord dressée pour les difficiles travaux en cours, tandis que divergent les avis sur la configuration des fonds de la rade.

 

Meusnier de La Place y a mis tout son savoir des lignes de courbure tracées sur une surface. Dans son enseignement de la géométrie descriptive – science qui jouera un rôle important dans le développement des courbes de niveau en topographie -, Monge se référera souvent à cette carte fondatrice. Celle-ci deviendra ainsi au XIXème siècle un modèle pour la représentation du relief… terrestre.

 

 

Dressée en 1789, cette carte manuscrite intitulée Carte de la rade de Cherbourg, des profondeurs d’eau [...] indiquées de pied en pied par les tranches horizontales du fond mesure 960 X 1 390 millimètres (ici un détail). Levée au 1 : 4 320 pour les sondes, elle est réduite au 1 : 7 200 pour le tracé des isobathes. Celles-ci, d’une équidistance d’un pied [1 pied = 324,84 millimètres], en font un document exceptionnel pour l’époque et à cette échelle. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009 pour la légende / Institut national de l’information géographique et forestière pour l’image)

 

 

Son engagement dans la Révolution française puis auprès de Napoléon valent à Gaspard Monge un assourdissant silence officiel, après sa disparition le 28 juillet 1818 en pleine Restauration. Seuls ses confrères et anciens élèves lui rendent hommage. Pas Meusnier de la Place auquel Monge avait consacré une notice biographique suite à sa mort au combat.

 

Jean-Baptiste était tombé devant le pont de Cassel, près de Mayence, en Allemagne, fauché à bord d’une barque par un projectile, le 5 juin 1793. Au terme de huit jours d’agonie, il avait succombé le 13 juin. Officier de l’armée du Rhin, il ne sut jamais qu’il avait été promu général de division le mois précédent. Monge n’oublia pas son élève, de huit ans son cadet, brillant comme il l’était lui-même. Le 24 septembre 1794, Gaspard devait retrouver à Cherbourg le manuscrit de Jean-Baptiste sur son projet de machine aérostatique. Une ultime bulle d’amitié entre les deux savants.

 

O.C.

 

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Immergé rhabillé

Par

 

“ L’azur d’un ciel sans nuages laissait étinceler les étoiles ; Aotourou, après les avoir attentivement considérées, nous fît remarquer l’étoile brillante qui est dans l’épaule d’Orion, disant que c’était sur elle que nous devions diriger notre course, et que dans deux jours nous trouverions une terre abondante qu’il connaissait, et où il avait des amis ; nous crûmes même comprendre par ses gestes qu’il y avait un enfant. ”

 

 

Censée représenter l’arrivée de Bougainville à Tahiti, le 4 avril 1768, cette huile sur toile est due au peintre Gustave Alaux (1887-1965). (© Musée national de la Marine / Patrick Dantec).

 

 

Le 18 avril 1768, il y a deux cent cinquante ans, Louis-Antoine de Bougainville vient tout juste de quitter Tahiti, cette Nouvelle-Cythère dont les Lumières feront un paradis mythifié et le siècle des missionnaires un enfer alcoolisé. À bord de La Boudeuse, un nouveau passager s’est embarqué. Originaire de Raiatea, Aotourou ne reverra pas son île. Mais laissons cela qui est connu de tous et rembarquons avec eux dans la nuit pacifique, si claire qu’elle est d’un improbable azur. Le Polynésien y pointe Bételgeuse à l’épaule gauche de la constellation.

 

“ Comme je ne faisais pas déranger la route du vaisseau, il me répéta plusieurs fois qu’on y trouvait des cocos, des bananes, des poules, des cochons, et surtout des femmes, que, par des gestes très expressifs, il nous dépeignait fort complaisantes. Outré de voir que ces raisons ne me déterminaient pas, il courut saisir la roue du gouvernail, dont il avait déjà remarqué l’usage, et malgré le timonier, il tâchait de la changer, pour nous faire gouverner sur l’étoile qu’il indiquait.

 

On eut assez de peine à le tranquilliser, et ce refus lui donna beaucoup de chagrin. Le lendemain, dès la pointe du jour, il monta au haut des mâts et y passa la matinée, regardant toujours du côté de cette terre [Raiateia d’où il est originaire] où il voulait nous conduire, comme s’il eût eu l’espérance de l’apercevoir. Au reste il nous avait nommé la veille en sa langue, sans hésiter, la plupart des étoiles brillantes que nous lui montrions ; nous avons eu depuis la certitude qu’il connaît parfaitement les phases de la lune et les divers pronostics qui avertissent souvent en mer des changements qu’on doit avoir dans le temps. Une de leurs opinions, qu’il nous a clairement énoncée, c’est qu’ils croient positivement que le soleil et la lune sont habités. Quel Fontenelle leur a enseigné la pluralité des mondes ?

 

 

En quittant Tahiti le 16 avril 1768, Bougainville met le cap au Nord, puis à l’Ouest vers les Îles Sous-le-Vent, comme le montre cet extrait Nord-Ouest de la carte de l’Archipel de Bourbon, esquissée au fur et à mesure de sa navigation, et publiée dans le récit du voyage dès 1771. (© Collection Olivier Chapuis).

 

 

Pendant le reste du mois d’avril, nous eûmes très beau temps, mais peu de frais, et le vent d’Est prenait plus du Nord que du Sud. La nuit du 26 au 27 [avril], notre pratique de la côte de France mourut subitement d’une attaque d’apoplexie. Ces pratiques se nomment pilotes côtiers, et tous les vaisseaux du roi ont ainsi un pilote pratique de la côte de France. Ils sont différents de ceux qu’on nomme dans l’équipage pilotes, aides-pilotes ou pilotins.

 

On a dans le monde une idée peu exacte de l’emploi qu’exercent ces pilotes sur nos vaisseaux. On croit que ce sont eux qui en dirigent la route et qu’ils servent ainsi comme de bâton à des aveugles. Je ne sais pas s’il est encore quelque nation chez laquelle on abandonne à ces hommes subalternes l’art du pilotage, cette partie essentielle de la navigation.

 

Dans nos vaisseaux, la fonction des pilotes est de veiller à ce que les timoniers suivent exactement la route que le capitaine seul ordonne, à marquer tous les changements qu’y font faire ou la qualité des vents ou les ordres du commandant, et à observer les signaux ; encore ne président-ils à ces détails que sous la direction de l’officier de quart.

 

Assurément les officiers de la Marine du Roi sortent des écoles beaucoup plus profonds en géométrie qu’il n’est nécessaire pour connaître parfaitement toutes les lois du pilotage [Bougainville lui-même n’est pas officier de Marine de formation : venant de l’armée de terre, il fut l’auteur d'un Traité du calcul intégral à vingt-cinq ans]. La classe des pilotes, proprement dits, est encore chargée du soin des compas de route et d’observation [compas de relèvement], des lignes de loch et de sonde, des fanaux, des pavillons, etc., et on voit que ces divers détails ne demandent que de l’exactitude. Aussi mon premier pilote dans ce voyage était-il un jeune homme de vingt ans ; le second était du même âge, et les aides-pilotes naviguaient pour la première fois. ” Ce pilote côtier, décédé le 27 avril 1768, est Isaac Le Roi, de Noirmoutier. Il est aussitôt enterré, ou plutôt immergé, rhabillé au sens figuré mais dépouillé au sens propre puisque ses effets seront vendus à bord, le jour même, suivant la coutume.

 

 

Peint par Jean-Pierre Franque (1774-1860), autour de 1840, pour le Musée de l’Histoire de France du château de Versailles, ce portrait (recadré) de Bougainville témoigne de la pauvreté de l’iconographie contemporaine du premier circumnavigateur français officiel, mort en 1811. (© Château de Versailles).

 

 

Le mot pilotage étant utilisé à l’époque pour désigner la navigation au sens de la nav’, la distinction est fondamentale entre pilotage hauturier et pilotage côtier. Pierre Bouguer l’énonçait ainsi dans son Nouveau traité de navigation de 1753 : “ Le pilotage dont nous nous occupons actuellement nous apprend à connaître toutes les particularités de la route du vaisseau & nous met non seulement en état de déterminer en quel endroit de la mer nous nous trouvons dans chaque instant de notre navigation, mais aussi de marquer la direction précise que nous devons suivre [...].

 

On distingue ordinairement deux sortes de pilotages. La navigation est appelée hauturière lorsqu’on avance en pleine mer [...]. On la nomme hauturière parce que le pilote n’étant plus dirigé par la vue des côtes est obligé d’observer les astres & de prendre hauteur [...]. L’autre espèce de navigation est le cabotage, qui consiste à aller de cap en cap ou le long des côtes, sans perdre ordinairement la terre de vue.

 

Vers la fin du XVIIIème siècle, l’appellation de pilote hauturier ou de pilote côtier concerne tout marin chargé de régler la route d’un navire en haute mer ou le long des côtes. Celle de pilote lamaneur ou locman est réservée à celui qui entre un bâtiment dans un port ou qui l’en sort. Depuis l’époque de Colbert, les choses ont bien changé quant à la confiance dont bénéficient ces navigateurs. En cas de faute grave caractérisée, ils restent soumis à des peines très lourdes, pouvant aller jusqu’à la mort, selon l’ordonnance de 1681.

 

Celle du 1er janvier 1786 finira par supprimer la fonction de pilote hauturier. L’activité de pilote côtier lui survivra une bonne partie du siècle suivant, le temps que les documents nautiques – cartes détaillées mais aussi pilotes côtiers en tant qu’ouvrages, puis Instructions nautiques – prennent le relais. Et que le papier rhabille l’homme pour la nuit des temps. La nuit des temps ? Vraiment ?

 

O.C.

 

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Passages (2/2)

Par

 

En hommage aux défricheurs de récifs évoqués dans le précédent article, l’extrait suivant de mon livre À la mer comme au ciel traduit bien les dangers quotidiens qu’ils ont affrontés (pages 336-338). Il relate la navigation (dans l’autre sens que la Volvo Ocean Race) des équipages de la Recherche et de l’Espérance inventant la première carte jamais levée de ces atterrages. Cela commence par un passage des souvenirs de Pierre-Roch Jurien de la Gravière (1772-1849), rédigés juste avant sa mort et publiés posthumes en 1860 :

 

“ Il est peu de parages au monde que je n’aie visités dans le cours de mon active carrière. Je n’en ai jamais rencontré où la navigation fut plus périlleuse que sur les côtes inexplorées de la Nouvelle-Calédonie. Chaque fois que mes souvenirs se reportent à cette époque si intéressante de ma vie, j’en conçois une admiration plus grande pour la persévérance et la rare intrépidité dont je fus alors témoin. Longer avec des bâtiments tels que les nôtres, et malgré des vents violents battant presque toujours en côte, une ceinture infranchissable de récifs, dont la sonde n’indiquait jamais l’approche, au pied desquels on pouvait venir se briser sans avoir la ressource suprême de jeter l’ancre, c’était une tâche digne des excellents officiers qu’on nous avait donnés pour chefs et que leur habileté seule pouvait accomplir. Il nous fallut quatorze jours pour déterminer ainsi pas à pas la configuration de l’île et du brisant qui l’enveloppe.

 

 

Au Nord-Ouest de cette carte dont la diagonale couvre 350 milles, les récifs d’Entrecasteaux débordent la Nouvelle-Calédonie et son grand lagon Nord. À l’opposé, au Sud-Est, le long de la côte orientale, on trouve la chaîne des Loyauté (à son extrémité australe, on distingue la tache bleue du récif de l’Astrolabe à ne pas confondre avec celui sur lequel s’est échoué le porte-conteneurs Rena le 5 octobre 2011) les îles Loyauté avec Ouvéa et juste au Nord de celles-ci, l’île de Beautemps-Beaupré, alias Heo (© Shom / MapMedia / MaxSea Time Zero)

 

 

Comme la plupart de ses compagnons, Pierre-Roch Jurien de la Gravière se souviendra toute sa vie de l’intensité des deux dernières semaines de juin 1792. Le 16, les bâtiments atterrissent sur l’île des Pins – à la pointe sud de la Nouvelle-Calédonie – et entament la remontée de la côte occidentale de la grande île. Quatre jours plus tard, la Recherche échappe de peu au naufrage. Un matelot le raconte dans son journal [manuscrit et inédit comme la plupart de ceux qui suivent] : “ Le matin au petit jour, nous fumes bien étonnés de nous trouver entourez de résives. Nous avions tribord amure et au plus près du vent. Il ventet tres fort et la mer tres mauvaise. Nous navions pas assés despace pour virée vent arrière. Nous manquames de virez vent devent 5 fois et nous courions de sut. Par bonheur que la 6eme fois nous virames.

 

Conscients que le travail d’exploration impose cette “ navigation sur le fil ”, au plus près de terre, comme l’exige aussi la nécessité de découvrir d’éventuelles traces de Lapérouse, les équipages font confiance à leurs officiers, dont la science nautique est une garantie de la discipline du bord, indépendamment des problèmes politiques [en pleine Révolution française] : “ Nous avons fait plus de soixante lieues [1 lieue marine = 3 milles marins] le long de la Nouvelle-Calédonie sans voir autre chose que de roche effroyante tout autour de nous, mettant toutes les nuits en travers, et les jours faire route. Bien heureusement, par le bon soin de nottre cappitaine et de tous nos officiers, nous avons double tous ces maudits parages sans accident.

 

Bien que les journaux des hommes du bord soient destinés à être lus par les officiers à la fin de la campagne, la sincérité de cette gratitude ne fait guère de doute.  À condition que les cadres sachent mettre leur amour propre à la cape, lorsque le grain menace. Premier pilote de la Recherche, Pierre-Guillaume Gicquel donne un récit plus critique du même événement : “ Le 20 [juin 1792] au matin, ayant bon frais [...] nous nous trouvames au point du jour très près au vent d’un grand banc de recif, a plus de six lieues de terre. Notre bord portait sur la derniere pointe. Nous manquames dabord deux fois a virer par la faute de M. Rossel qui ne voulut pas ecouter les conseils que des marins plus consommés lui donnaient. Il remit le quart a Mr Crestin, sous pretexte d’un violent mal de tête. Celui-ci manqua encore une fois a virer et quitta le pont ayant des coliques tres fortes. Enfin, M. d’Hesmivy d’Auribeau qui avait pris medecine avant le jour, monta et fit virer la fregate vent devant, ayant eu la precaution de filer deux à trois pieds de l’ecoute de mizaine. Il etait tems de virer. Nous etions deja dans la grosse houle et a une encablure du recif. [...]. Si des la premiere fois qu’on avait manqué a virer vent devant, on eut fait lof pour lof, nous naurions pas couru ce danger. Même lorsque le sauveur n’a pas la couleur politique de ses hommes, il faut savoir lui rendre hommage.

 

 

À la sortie de la passe des récifs d’Entrecasteaux, Dongfeng attaque le dernier danger, le récif du Portail (5 milles de longueur dans l’axe de la prise de vue) qui est encore dans son Sud, tandis qu’au loin, Mapfre en a terminé avec ce danger, cap au Sud, en route pour la Nouvelle-Zélande, laissant la Nouvelle-Calédonie à bâbord. Cette photo agrandie peut être visualisée ici sur notre site. Concernant la bathymétrie, il y a 340 mètres d’eau sous Dongfeng contre 50 mètres juste avant d’atteindre la caye qui émerge mais, à droite de l’image, le bleu profond de l’océan recouvre 1 700 mètres de profondeur qui chutent très rapidement à 3 500 mètres. (© Martin Keruzoré / Volvo Ocean Race)

 

 

[...] La version de d’Entrecasteaux rapportée par Rossel est [...] plus pudique : “ Présumant, d’après la route, que les ressifs étoient entièrement doublés, nous allions attaquer la terre sans défiance. Mais, à la pointe du jour, nous nous sommes trouvés enveloppés de ces ressifs. L’espace dans lequel nous avions à louvoyer pour nous en dégager, étoit très court. Le vent étoit très fort et la mer très grosse. Nous avons essayé trois fois de virer de bord, vent devant, pour éviter les dangers sur lequels nous courions, et dont nous n’étions pas éloignés de plus de cinq encablures. Et trois fois, la grosse houle a fait abattre le navire, avant qu’il ait pu venir jusque dans le lit du vent. On a fait une quatrième tentative, en filant l’écoute de misaine, pour rendre l’évolution plus prompte. Cette méthode a réussi et certes, il étoit temps, car nous n’aurions pas eu l’espace nécessaire pour virer vent arrière, même en masquant les voiles d’avant.

 

Chaque nuit, les bâtiments sont mis en panne, afin de ne pas dépasser le dernier point aperçu la veille. Sous-toilés, ils tirent parfois des bords dans le seul périmètre reconnu avant le crépuscule… À l’aube, la reconnaissance reprend au même endroit. Entre-temps, l’ingénieur au “ zèle [...] infatigable ” rédige beaucoup et dort peu (“ Il avait fait donner l’ordre par le commandant de le sortir de son lit de force après deux ou trois heures de sommeil pour continuer ses travaux ”), vérifiant ses notes et dressant les minutes qu’il finalisera à l’occasion des traversées et des escales.

 

“ Tant que nous étions à la vue des côtes, obligé de passer toute la journée sur le pont pour prendre ou suivre les relèvements, nous passions la plus grande partie de la nuit à rediger les cartes ”, témoigne un officier chargé des levés sur l’Espérance. “ Toutes les cartes [sont] dressées pendant la durée même [des] opérations ”, confirme l’hydrographe, sauf celles qui font la synthèse de plusieurs autres.

 

 

Levée et dressée en temps réel par Charles-François Beautemps-Beaupré en 1792-1793, la Carte de la Nouvelle-Calédonie verra sa gravure en taille douce sera achevée en 1807 et elle paraîtra en février 1809 à Paris (dont le méridien origine sert pour la longitude) à l’échelle 1 : 1 314 900. Elle restera en service au Dépôt des cartes et plans de la Marine (aujourd’hui le Service hydrographique et océanographique de la Marine ou Shom) jusque vers 1874. Sa qualité majeure réside dans la reconnaissance de l’immense barrière corallienne au Nord de l’île, à peine esquissée sur la carte de Cook. De l’autre côté de l’île, les îles Loyauté (non vues) ne figurent pas, malgré les îles Beaupré (Beautemps-Beaupré), alors qu’elles sont sur la carte générale de l’atlas (certes avec le tracé improbable d’alors). En fait, le caractère le plus spectaculaire de ce travail tient dans les conditions mêmes de sa réalisation comme le souligne d’Entrecasteaux lui-même dans son journal : « Je ne saurais donner trop d’éloges au zèle et à l’intelligence de M. Beautemps-Beaupré, ingénieur hydrographe. La carte qu’il a faite dans le plus grand détail et avec la plus grande précision, a été terminée en même temps que la reconnoissance de la Nouvelle-Calédonie. » Un véritable tour de force! (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

L’enjeu est d’autant plus important qu’aucun passage n’est trouvé dans la barrière de corail qui contraint à se tenir à neuf milles de la côte : “ L’approche [en est] très dangereuse par les vents de sud-ouest surtout, qui battent en côte et y élèvent une très grosse mer. On ne peut espérer d’y trouver un abri, ni même de pouvoir laisser tomber l’ancre pendant le calme. À chaque bordée, prolongée toujours très-près du ressif, une ligne de sonde de soixante brasses n’avoit pas encore atteint le fond. [...]. La chaîne de brisans n’a jamais pu être interrompue. Une seule fois, étant par 22° 4′ de latitude, nous avons remarqué une ouverture. Mais, en revenant au vent pour nous en approcher, nous avons vu la mer briser avec violence dans l’intérieur d’une espèce d’anse qui fut appelée le Havre trompeur ”.

 

Avant cette ouverture à la hauteur de l’actuelle passe conduisant à la vaste baie de Saint-Vincent, le magnifique site de Nouméa a déjà été manqué, faute de pouvoir franchir les brisants qui défendent l’île. Le 28 juin à midi, la pointe nord de celle-ci est atteinte mais le récif se prolonge vers le nord-ouest. L’extrême attention des explorateurs ne se relâche pas : “ À 3 h 1/2, la Recherche est venue tout a coup sur babord. [...] Elle a signalé que le fond exigeait de changer de route sans délai. On s’y est conformé en prenant le plus près les amures à babord. [...]. Je ne serais pas éloigné de croire que ce changement subit n’eut été occasionné par le rapport de quelques personnes qui auront cru voir des brisans à petites distances sous le vent. Car la même erreur s’est commise à bord pendant quelques minutes. Comme il arrive souvent a la mer quand le ciel est nuageux, les rayons du soleil en eclairant un petit espace donne à l’eau une blancheur qui ressemble beaucoup a l’ecume de brisans.

 

Cette fois, l’alarme est sérieuse. La caye déborde la Nouvelle-Calédonie jusqu’à 135 milles [de la pointe Nord de l’île à l’extrémité Nord des récifs d’Entrecasteaux]. Après 17 jours de louvoyage le long d’un récif de près de 400 milles [de l’île des Pins aux récifs d’Entrecasteaux inclus], les hommes sont à bout ! “ Depuis que nous sommes dans ces mers, il nous prend souvent envie de nous inscrire en faux contre celui qui imagina de les appeler l’océan Pacifique ” écrira l’un d’entre eux.

 

O.C.

 

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Passages (1/2)

Par

 

Juan Vila et Pascal Bidégorry l’ont négocié aux petits oignons. Les navigateurs de Mapfre et de Dongfeng – skippés par Xabi Fernández et Charles Caudrelier dans la Volvo Ocean Race -, ont emprunté sans barguigner ni cafouiller le passage au coeur des récifs d’Entrecasteaux, entre l’atoll de Huon (au Nord) et l’atoll de la Surprise (au Sud). Récifs dont la toponymie évoque de grands marins français que je connais bien.

 

 

Le 22 février 2018 peu après 21 heures UTC (8 heures du matin en heure locale le 23 février), Dongfeng longe le récif Guilbert par l’Est, dont le diamètre extérieur est de 2,5 milles (il s’agit du récif principal). À l’arrière-plan, à 5 milles, on devine difficilement la minuscule île Huon qui émerge de la barrière de corail fermant l’atoll du même nom à l’Est. (© Martin Keruzoré / Volvo Ocean Race)

 

 

L’ensemble doit son nom à l’amiral Joseph-Antoine-Raymond Bruny d’Entrecasteaux (1737-1793) qui commanda l’expédition (1791-1793) à la recherche de Lapérouse – dont on était sans nouvelles depuis son départ de Botany Bay (Sydney), le 10 mars 1788. L’objectif assigné à d’Entrecasteaux par Charles-Pierre Claret de Fleurieu était entre autres de cartographier les parages de la Nouvelle-Hollande (l’Australie) afin de contrer l’influence britannique grandissante dans cette région du monde.

 

Après avoir reconnu toute la côte Ouest de la Nouvelle-Calédonie (dont James Cook avait découvert la côte orientale en 1774), depuis le 16 juin 1792, dans une navigation extrêmement périlleuse allant éprouver chaque jour la limite du corail, mettant à la cape la nuit pour reprendre la carte au même endroit le lendemain (comme on le verra dans le prochain article), l’expédition d’Entrecasteaux découvrit la partie occidentale des récifs d’Entrecasteaux le 1er juillet 1792. Elle y revint le 12 mai 1793 par l’Est dans une navigation non moins dangereuse que j’ai rappelée très récemment à propos de l’affaire concernant Sun Hung Kai/Scallywag sur la remontée du Pacifique de la Volvo.

 

Tragédie de l’Histoire, une semaine plus tard, l’expédition apercevrait au loin un îlot qu’elle baptiserait l’île de la Recherche sans s’arrêter parce que le scorbut était déjà à bord (d’Entrecasteaux en mourrait le 20 juillet suivant). Il s’agissait en fait de Vanikoro sur laquelle s’était perdue l’expédition Lapérouse, vers le 10 juin 1788, et dont on sait désormais qu’il y avait encore des survivants en 1793. Ces malheureux ont pu apercevoir les deux navires de d’Entrecasteaux. Le 13 mai 1826, Peter Dillon récoltera à Tikopia – petite île de l’archipel des Santa-Cruz (à environ 500 milles au Nord de la Nouvelle-Calédonie) -, une première preuve formelle du naufrage. Il la vérifiera sur place, à Vanikoro, du 8 septembre au 9 octobre 1827, peu de temps avant Dumont d’Urville.

 

 

Rejouée sur le site de la Volvo Ocean Race, en utilisant le fond cartographique Navionics largement zoomé (j’ai porté une échelle de 10 milles en rouge, à gauche), la trace de Dongfeng (en rouge orangé) épouse rigoureusement celle de Mapfre (le bateau blanc juste devant lui, sur le fond bleu au Nord-Ouest immédiat de l’atoll du Portail que l’on verra dans le prochain article). Les deux bateaux ont rasé l’Est du récif Guilbert (photo précédente) avant d’emprunter la passe entre l’atoll de Huon (au Nord, la tache bleue dans son Sud-Est est le récif de Mérite visible sur l’image suivante) et l’atoll de la Surprise (au Sud). (© Volvo Ocean Race)

 

 

Qu’ils aient été donnés par les découvreurs eux-mêmes – en l’occurrence par le commandant de l’expédition et par Beautemps-Beaupré, son cartographe -, ou qu’ils aient été attribués ultérieurement pour certains d’entre-eux, en guise d’hommage à ces pionniers, prenons ces toponymes dans l’ordre de la navigation de Mapfre et de Dongfeng, du Nord-Est au Sud-Ouest. Les récifs d’Entrecasteaux couvrent 45 milles du Nord-Nord-Ouest au Sud-Sud-Est et l’extrémité Sud est à moins de 20 milles de la pointe Nord du Grand lagon de la Nouvelle-Calédonie.

 

Le récif Guilbert doit son nom à l’enseigne de vaisseau Guilbert qui accompagna Jules-Sébastien-César Dumont d’Urville (1790-1842) lors de son premier tour du monde en tant que commandant (1826-1829) et fut l’un des hydrographes de l’expédition. Celle-ci y passera, le 20 juin 1827, pour compléter les travaux de d’Entrecasteaux et de Beautemps-Beaupré. C’est en précisant les contours et la position des îlots émergés que le nom de l’un des prolifiques hydrographes de Dumont d’Urville sera donné au récif qui déborde à l’Est l’atoll Huon.

 

Le récif Mérite porte le patronyme de l’enseigne de vaisseau de la Recherche qu’immortalise Paul-Édouard de Rossel dans le récit du Voyage de d’Entrecasteaux à propos de la découverte de l’île Beautemps-Beaupré : “ Le 17 [avril 1793] au soir, veille de notre attérage à la Nouvelle-Calédonie, il ventoit grand-frais. Le temps étoit nuageux, mais pas assez sombre pour me décider à perdre une nuit en restant à la cape. Je donnai ordre de continuer la route avec peu de voiles. Vers trois heures du matin, la route s’obscurcit et l’on entendit un grand nombre d’oiseaux crier près de la frégate, indice presque certain, à cette heure, du voisinage de quelque terre. Quoique le jour ne fût pas très eloigné, M. Mérite, officier de quart, eut la prudence de faire mettre en travers. A quatre heures, nous fîmes route. Mais, à peine pouvait on distinguer les objets, qu’une terre très basse s’offrit à la vue. L’instant d’après, l’on vit cette terre entourée de brisans, sur lesquels nous eussions donné, sans la précaution que l’officier de quart avoit prise. Car, nous faisions deux lieues par heure [six noeuds], sous les huniers seulement, avec un seul ris largue. ” (À la mer comme au ciel, p. 330).

 

 

À contre-jour, le drone brillamment piloté par Martin Keruzoré (fils de Jean-René – alias « Keru » – qui fut un cameraman réputé dans la course au large des années 80-90) photographie Dongfeng longeant le récif de Mérite dans l’alizé de Sud-Est en train de s’établir. À propos de drone, ce peut être une aide précieuse à la navigation pour recouper la cartographie, souvent imprécise dans ces zones. (© Martin Keruzoré / Volvo Ocean Race)

 

 

L’atoll Huon, et l’île Huon sur celui-ci, renvoient à Jean-Michel Huon de Kermadec (1748-1793) qui commandait l’Espérance dans l’expédition d’Entrecasteaux (j’ai déjà évoqué dans ce blog les îles Kermadec qui portent l’autre partie de son nom). Ce capitaine de vaisseau ne les reverra pas puisqu’il mourra le 6 mai 1793, à l’arrivée au havre de Balade, au Nord-Est de la Nouvelle-Calédonie, six jours avant le nouveau passage devant les récifs, cette fois du côté oriental.

 

Suffisamment explicite pour témoigner du danger permanent d’une navigation qui invente sa propre carte au fur et à mesure de sa progression, l’atoll de la Surprise est lui aussi nommé par l’expédition d’Entrecasteaux même si les îlots qui le parsèment seront dénommés bien plus tard par ceux qui les reconnaîtront, à l’instar de Gustave Fabre (1841-1891) pour l’îlot Fabre et d’Alexandre-Louis Le Leizour (1834-1886) pour l’îlot Le Leizour, tous deux pilotes de Nouvelle-Calédonie ainsi honorés par l’équipage du croiseur le Curieux en 1876. Quant à l’atoll du Portail, s’il évoque la sortie occidentale de la petite passe entre l’atoll Huon et l’atoll de la Surprise, il arbore le nom de Jacques-Malo La Motte du Portail, sous-lieutenant sur l’Espérance.

 

Ainsi, cette étape de la Volvo Ocean Race offre-t-elle un parcours magnifique d’un point de vue géographique, climatologique et météorologique. Elle ménage aussi de superbes passages à travers l’Histoire. Heureux comme Pascal, Juan, Charles, Xabi et tou(te)s les autres qui ont fait un beau voyage dans l’espace et le temps. À suivre la semaine prochaine…

 

O.C.

 

 

La Carte de la Nouvelle-Calédonie (ici l’angle Nord-Ouest), levée (relevée) et dressée (dessinée) en temps réel par Charles-François Beautemps-Beaupré à bord de la Recherche, est la première carte qui représente les récifs d’Entrecasteaux. À l’Ouest de ceux-ci, la route en trait plein est celle du 1er juillet 1792. À l’Est, en trait discontinu c’est celle du 12 mai 1793. On voit que si les toponymes des atolls de Huon et de la Surprise donnés par l’expédition figurent sur la carte, le tracé en est encore très parcellaire et que la passe entre les deux n’est pas reconnue. Au Sud-Est de cet extrait, Beautemps-Beaupré a porté la limite du récif exploré par James Cook en 1774. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

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TrackBack !

Par

 

TrackBack ! Le mode Retour – disponible sur un logiciel de navigation pour revenir dans sa trace GPS -, a été déclenché en catastrophe par le navigateur de Sun Hung Kai/Scallywag, Libby Greenhalgh, le 6 janvier 2018. À l’approche du banc de Landsdowne, le doute s’est instauré dans l’esprit du skipper David Witt, en constatant des différences entre les cartes papier et les cartes électroniques du bord…

 

 

Par 20° 20’ S / 160° 30’ E, vers 08h45 UTC ce 6 janvier, Sun Hung Kai/Scallywag a dû rebrousser chemin en catastrophe pour éviter une zone mal cartographiée et ses récifs potentiels. (© Volvo Ocean Race)

 

 

La Volvo Ocean Race régate actuellement au contact – une bagarre phénoménale ! -, dans la mer de Corail, l’une des zones les plus mal pavées du monde, entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie. Le souvenir de l’échouement le plus spectaculaire de ces dernières années en course au large, celui de Team Vestas, le 29 novembre 2014 au coeur de l’océan Indien, a sans doute pesé sur les nerfs de l’équipage.

 

 

À bord de Sun Hung Kai/Scallywag, Like Parkinson et Annemieke Bes avaient le sourire, la veille 5 janvier 2018, au coucher du soleil… (© Konrad Frost / Volvo Ocean Race)

 

 

Quoi qu’il en soit, si l’on en juge par le billet de Greenhalgh environ six heures avant l’incident, sa route ne semblait pas vraiment l’inquiéter. Il n’est pas impossible qu’il y ait eu une explication à bord entre le skipper et sa navigatrice ? À la décharge (?) de celle-ci  (soeur de Rob Greenhalgh qui est sur Mapfre et navigatrice de Team SCA dans la précédente Volvo), lorsqu’on regarde attentivement la cartographie du site de la Volvo Ocean Race, d’autres bateaux sont passés très près de différents dangers…

 

 

Le banc de Landsdowne est l’un des très nombreux hauts-fonds incomplètement hydrographiés de la mer de Corail. Après avoir un peu cafouillé en perdant pas mal de milles, sans doute le temps de se remettre de ses émotions, alors qu’il était déjà bien distancé par le reste de la flotte, l’équipage de Sun Hung Kai/Scallywag a finalement fait le tour du récif Néreus en le rasant à sa pointe Nord-Ouest sur la sonde à 12 mètres. Le plus étonnant est qu’en zoomant dans la présente carte scannée (Raster) du Shom (jusqu’à l’échelle de la carte soit 1 : 650 000, autrement dit deux fois plus grande qu’ici où la diagonale d’écran couvre 230 milles), la zone de « fonds moindres » se révèle finalement limitée et laisse des passages importants au Nord-Ouest ou au Sud-Est… Greenhalgh avait-elle cette carte (en version Raster ou papier) ou seulement un routier à très petite échelle et des cartes vectorielles moins fiables (Vector) ? En tout cas, Team Brunel est passé en plein sur le banc, juste au Nord-Ouest de ces « fonds moindres », comme le montre la comparaison en WGS 84 de la présente carte et de la trace jaune sur l’image suivante. Il n’est pas impossible qu’on ait peut-être un peu perdu le Nord sur Sun Hung Kai/Scallywag mais c’est facile à écrire à son bureau quand on n’est pas en mer… et je me garderai bien de leur jeter du corail ! (© Olivier Chapuis / MaxSea Time Zero / Shom)

 

 

Pour bien comprendre où l’on est, ce court extrait de mon article L’île des jours d’antan : “ Les devoirs et les risques d’une expédition de découvertes – dont l’honneur est de s’écarter des routes connues comme le soulignait déjà Lapérouse [disparu aux îles Salomon vers lesquelles navigue la Volvo Ocean Race] – n’empêchent pas l’ivresse des sens, lorsque la grosse brise portante gonfle les voiles à rompre les écoutes : ”Vendredi 12 avril 1793 [il s’agit en fait du 16 avril au soir, la découverte ayant lieu le 17 avril au matin]. Le temps couvert et de la pluie. Grand frais. La mer fort grosse. Sur le soir, le ciel s’est nettoyé. À 6 h, la Recherche en mettant sous les 2 huniers avec 2 ris, nous a donné les ordres ordinaires, c’est a dire la cape s’il fraîchissait. Cependant, j’observerai qu’à l’instant où l’on parlait ainsi, les frégates filaient 5 noeuds 1/2 et que dans le cours de la nuit, elles en ont fait jusqu’à 7 1/2 sans qu’on ait discontinué de courir [au bas mot dix noeuds de moins que sur la Volvo actuellement]. Je ne m’étonne plus de tout ceci depuis que j’ai entendu le chef assurer que dans ces campagnes, il ne faut que du bonheur. Il a sans doute ses raisons pour parler ainsi.

 

 

Cette capture d’écran montre que Sun Hung Kai/Scallywag n’a pas refait exactement sa trace mais une route parallèle à celle-ci légèrement plus au Nord, loin vers l’Ouest-Sud-Ouest. Le navigateur s’est ensuite ressaisi car le point d’incurvation de sa route sur le 20ème parallèle (du Nord-Nord-Ouest vers le Nord-Nord-Est) correspond exactement au haut-fond à 12 mètres sur l’image précédente. Autant dire que le récif émergé a été enroulé à la corde ce qui était effectivement le meilleur moyen d’être sûr de sa position. (© Volvo Ocean Race) 

 

 

Est-ce sa fin imminente qui amène Jean-Michel Huon de Kermadec [le commandant du second bâtiment de l’expédition d’Entrecasteaux] à rechercher une ultime et grisante sensation, au fil de l’eau ? L’attrait de terres inconnues et le danger corollaire renforcent probablement cette jouissance. Peu de temps après, celle-ci manque d’être fatale à toute l’expédition : “ Nous approchions avec précaution des côtes de la Nouvelle-Calédonie [...]. Quelques heures avant le jour, nos bâtiments se trouvèrent entourés d’une multitude d’oiseaux de mer. On se hâta [...] de mettre en panne et les premières lueurs de l’aube nous montrèrent à peu de distance une chaîne de récifs, sur laquelle nous eussions infailliblement été nous briser, si nous avions poursuivi quelques instants de plus notre route.Tout est dit. Arrière toute !

 

O.C.

 

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Minute !

Par

 

Elles ne représentent pour l’instant “que” dix pour cent du fonds papier du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM), lequel est évalué à… cent mille documents cartographiques. Dix mille archives datant de la fin du XVIIIème siècle à nos jours, couvrant non seulement la France métropolitaine mais aussi nombre de régions du monde, ont été numérisées dans le cadre du projet ARCHIPEL (Archives patrimoniales en ligne). Soit 3 300 cartes marines et 6 700 minutes hydrographiques (brouillons intermédiaires puis définitifs de la carte), nombre de ces dernières ayant été dressées sur des papiers extrêmement fragiles (calques notamment) qui en rendent la manipulation délicate.

 

Ces documents sont désormais accessibles gratuitement à tout un chacun. Pour y accéder, il faut aller sur data.shom.fr (ou sur l’espace Diffusion du SHOM) et sous l’onglet Données, sélectionner les Archives des minutes hydrographiques et des cartes marines. On verra dans le pas à pas suivant que ce n’est hélas pas d’une ergonomie aussi remarquable que sur le site Remonter le temps que j’avais présenté dans mon article Palimpsestes. Mais avec de la méthode, on peut disposer une fois pour toutes des documents sur son ordinateur.

 

J’ai passé des années avec ces sources aux Archives nationales, à la Bibliothèque nationale de France ou à l’EPSHOM, avec l’incomparable bonheur des sens que procure le papier ancien. Je ne vais donc pas bouder mon plaisir de pouvoir consulter désormais ces documents de travail sinon en ligne, du moins sur écran. Et même si l’installation demande quelques manipulations initiales, on n’est pas à une minute près !

 

 

Sur data.shom.fr, dans l’onglet Données, ouvrir la ligne Archives et sélectionner Archives minutes hydrographiques anciennes et Archives des cartes marines anciennes. (© SHOM)

 

 

 Zoomer dans la carte du monde pour afficher la zone souhaitée et visualiser les couches de données disponibles que l’on peut afficher ou non en utilisant l’icône Oeil dans le menu de gauche, pour chacune des catégories de données. (© SHOM)

 

 

Afin de visualiser les documents disponibles – qui ne le sont hélas pas directement dans data.shom.fr contrairement à Géoportail ou au site Remonter le temps de l’IGN -, cliquer dans la carte (point rouge) et utiliser la commande Interroger la couche (pour les minutes dans l’exemple ci-dessus). On aperçoit ici un fragment de la minute définitive de Beautemps-Beaupré pour les levés de Belle-Île au 1 : 14 400 en 1819. Figurent en effet les métadonnées associées (informations sur les documents : zone géographique, échelle, date, auteurs…), loin d’être complètes et nécessitant de se reporter, pour plus de précisions, aux catalogues ou aux études spécialisées, comme mon livre À la mer comme au ciel. Dans le cas présent, cette minute définitive date en réalité de la décennie 1850 pour sa mise au net. Le format en est considérable puisque le moindre fragment en mesure 248 X 195 centimètres. (© SHOM)

 

 

Même interrogation (par la commande de gauche) pour la couche cartographique proprement dite, c’est-à-dire les cartes publiées après réduction des minutes au format de publication (grand-aigle par exemple) en une minute définitive, gravure du cuivre d’après celle-ci, puis impression. (© SHOM)

 

 

Pour télécharger les archives concernant Belle-Île, un clic en haut à gauche de celle-ci et un autre en bas à droite définissent la zone de requête. Il y a 20 paquets d’archives disponibles pour la zone. Il suffit de répondre Oui puis d’entrer son adresse mél sans inscription préalable. (© SHOM)

 

 

Le mél automatique propose la liste des liens à cliquer pour télécharger les paquets correspondants identifiés par leurs cotes originales et leurs dates. (© SHOM)

 

 

Les paquets sont fournis dans un dossier compressé au format 7z pour lequel il faut utiliser un programme de décompression téléchargeable gratuitement, en l’occurrence 7-Zip, logiciel libre dont l’installation et l’utilisation sont immédiates et très simples. (© 7-Zip)

 

 

Les images fournies sont au format JPEG2000 (.JP2), ce qui nécessite un programme de lecture cartographique pour l’exploiter. Parmi différentes possibilités, IGNMap est téléchargeable gratuitement sur le site http://ignmap.ign.fr. Son installation ne pose pas de problème (sous Windows 7 / 64 bits en tout cas). (© IGN)

 

 

Pour ouvrir l’archive (toujours notre minute de Belle-Île, ici dans le secteur de la pointe des Poulains), il faut sélectionner Fichier/Importer une image dans IGNMap. L’avantage du format JPEG2000 (.JP2) est notamment qu’on peut zoomer dans l’image. (© IGN)

 

O.C.

 

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BB

Par

 

Au-delà d’une icône des Trente glorieuses, ces initiales BB sont celles d’un homme né voici deux siècles et demi, auquel j’ai consacré dix ans de ma vie, il y a longtemps. À l’occasion de cet anniversaire que je pouvais difficilement passer sous silence, voici un extrait de mon livre À la mer comme au ciel relatant par quel coup de pouce du destin, assorti de solides connexions familiales, un petit gars des confins de la Champagne pouilleuse monta à Paris pour devenir le père de la cartographie marine moderne.

 

 

L’original de cette miniature lithographiée est dû à l’ingénieur hydrographe Portier, dessinateur de talent au Dépôt général de la Marine. Il  figure Beautemps-Beaupré en 1808, à l’âge de 42 ans. Sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François Beautemps-Beaupré est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps. Il semble (le seul témoignage disponible est très nettement postérieur puisqu’il date de la fin de la vie de Beautemps-Beaupré), que le nom de Beaupré y soit couramment accolé dès l’enfance. C’est ce que l’intéressé lui-même affirmera à plusieurs reprises, notamment en 1831 et en 1848 lors de l’établissement de certificats de notoriété. Ceci se vérifie sur les archives de l’époque, à partir du 11 août 1785, lorsque Fleurieu évoque le “sieur de Beaupré”. Ce surnom est souvent utilisé seul comme un véritable pseudonyme. Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, il arrive à Beautemps-Beaupré de signer Beaupré. Il est aisé d’imaginer combien ce terme maritime plaît au navigateur qu’il est alors devenu. D’autant plus qu’il complète un nom dont la consonance musicale n’a d’égale qu’une symétrie assise sur une composition fleurant bon sa noblesse, d’esprit sinon de sang. Dès l’expédition d’Entrecasteaux, beaucoup de tiers ne le désignent d’ailleurs qu’ainsi et très rarement par son seul patronyme de Beautemps (plutôt réservé aux pièces d’état civil). (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

En Champagne, la mer n’est qu’un lointain souvenir du temps où l’homme n’était pas encore homme. C’est pourtant là que Charles-François Beautemps (ultérieurement dit Beautemps-Beaupré), vient au monde, le 6 août 1766. À peine plus d’une lieue au Nord-Ouest de Sainte-Menehould, au creux du cours sinueux de l’Aisne, se blottit la bourgade de La Neuville-au-Pont, forte de 341 feux et près de 1 200 âmes. Au Nord-Est, sur la rive droite, la forêt de l’Argonne est une invitation aux grandes découvertes de l’enfance. Au Sud-Ouest, en direction du village de Valmy dont le nom claquera à la face de l’Europe alors que Beautemps-Beaupré sera dans l’hémisphère austral, c’est le pays champenois. Ici, les seules côtes sont façonnées par les talus qui sillonnent le plateau du septentrion au midi.

 

Comme le veulent la tradition et de sages précautions, l’enfant est baptisé le jour même de sa naissance par le père Frérion, curé de la paroisse. Le parrain est François Perot et la marraine est la soeur du nouveau-né, Marie-Charlotte Beautemps. Celle-ci mourra jeune et célibataire. L’autre soeur – Marie-Françoise – épousera un maréchal ferrant de La Neuville-au-Pont dénommé Jean-Nicolas Collard. Charles-François est le fils de Jean-François Beautemps (sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps) et de Marie-Claude Collin tous deux âgés de trente-six ans, époux légitimes depuis treize ans et originaires de la même paroisse. Le père de Charles-François en est le chapelier, sa mère appartenant, comme son époux, à une grande famille de cultivateurs. Artisanat et agriculture sont ainsi les deux “ mamelles ” de la famille Beautemps.

 

Des dix premières années de la vie de Beautemps-Beaupré, rien n’est vraiment connu. Seule l’imagination permet de considérer cette petite enfance au sein du foyer paternel, puis peut-être de l’école de la paroisse de Sainte-Menehould, tandis que la famille ne peut envisager une “ éducation supérieure ” pour son fils “ intelligent et laborieux ”. D’un tempérament robuste, Charles-François aime se dépenser physiquement sur les quelques parcelles de vigne et d’arbres fruitiers que possèdent ses parents. Un jour, il joue avec la corde de la cloche paroissiale et tombe. Blessé à la tête il subit “ l’opération du trépan ” réalisée par le chirurgien Buache, un parent surnommé “ la Lancette ” dans le pays (probablement le médecin Philippe Buache). En quelques jours, l’enfant est sur pied. Telle sera du moins la version sculptée par Chassériau, Élie de Beaumont puis l’abbé Buache.

 

 

“ Plusieurs ingénieurs du Dépôt ont été employés dernièrement à lever le plan de l’Escaut. Il vient d’être entièrement mis au net sur une échelle de 6 lignes pour 100 toises et on va le réduire à 2 lignes dans 3 ce qui formera 3 feuilles grand aigle. ” (90 X 61 cm). François-Étienne de Rosily annonce ainsi la réalisation de la première carte levée sur le terrain européen par Beautemps-Beaupré en 1799, après le retour de l’expédition d’Entrecasteaux. Mise en couleurs pour Bonaparte et l’état-major, cette Reconnoissance du cours du Hont ou Wester Schelde (Escaut occidental) depuis Antwerpen (Anvers) jusqu’à l’embouchure résulte de l’assemblage de trois feuilles sur une seule et même toile (1 : 41 200). Le présent titre couvre tout le cours de l’Escaut (stratégique dans la guerre contre la Grande-Bretagne), depuis Anvers en bas à droite (troisième feuille) jusqu’à son embouchure à gauche (première feuille), la portion figurant ici étant à peu près à mi-chemin, avec Terneuse sur la rive gauche et la pointe sud de l’île de Walcheren sur la rive droite, où des amers figurent en perspective. Alors que la carte représente avec une grande précision les nombreux bancs qui parsèment le lit du fleuve, l’avertissement donne des indications sur la nature des fonds et précise que les sondes, en pieds de France, sont rapportées aux plus basses mers d’équinoxe. Signe de la grande importance accordée par Beautemps-Beaupré à la méthode, il donne aussi des précisions sur les instruments employés pour les levés : “ Les opérations principales qui servent de fondement à ce plan ont été faites avec un cercle de réflexion de Borda, construit par le citoyen Lenoir. Les bancs, sondes et hauts fonds ont été fixés au moyens d’opérations faites, tant avec le cercle de réflexion qu’avec un bon sextant. Le détail topographique a été levé au graphomètre. ” Cette carte est aussi l’une des très rares, levées sous le Consulat et l’Empire par Beautemps-Beaupré, qui aient été aussitôt gravées (en 1800), les autres ayant été conservées secrètes au profit des militaires. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Comme souvent dans la vie des hommes, le destin repose sur une rencontre. En 1776, à la faveur d’un séjour estival de Jean-Nicolas Buache, l’existence de celui qui aurait pu ne jamais dépasser les confins de sa vallée natale accroche la vague de l’inconnu. En 1882, l’abbé Buache a encore une vision très concrète de ce qu’aurait pu être l’autre destin de Charles-François Beautemps-Beaupré : “ Beaupré se contentera de cultiver la terre et de travailler à la vigne ou bien, comme tant d’autres de ses compatriotes, il taillera la pierre et s’il le faut, chaque année, au retour du printemps, il quittera lui aussi parents et amis pour aller gagner sa vie dans de vastes chantiers. Puis quand reviendra la saison des pluies et des frimas, il reprendra le chemin du village, rapportant avec bonheur au foyer domestique le fruit de son épargne et de ses labeurs ”. Plus qu’à “ sa physionomie intelligente et expressive [et à...] son regard vif et pénétrant ”, l’intéressé attribue modestement à la douceur de ses cheveux, le fait d’avoir été remarqué par son grand cousin ! Favorisée par la verve du bon abbé Buache, la légende fera le reste.

 

Sous l’Ancien régime, la consécration scientifique s’accommode parfois d’origines modestes et rurales – incultes mais alphabétisées (il ne s’agit évidemment pas ici de misère paysanne) – pour peu qu’elles trouvent protection. Le plus célèbre géodésien du début du XIXème siècle, contemporain de Beautemps-Beaupré, est de ceux-là. Orphelin dès son plus jeune âge et recueilli par un protecteur, Louis Puissant débute comme arpenteur avant d’entamer une brillante carrière d’ingénieur géographe militaire. En outre, même si nombre de grands savants maritimes sont du littoral (Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette est du Havre, Pierre Bouguer du Croisic, Pierre Lévêque de Nantes, Alexis-Marie Rochon de Brest, etc.), il n’est pas toujours nécessaire de voir le jour en bord de mer pour devenir un maître de la science nautique. Nicolas-Louis de La Caille est né en Champagne, Charles Romme à Riom, Étienne Bezout est le fils d’un procureur de Nemours, Jean-Baptiste Degaulle est de Rethel dans les Ardennes… Sans oublier, en ce qui concerne les officiers savants, les origines lyonnaises de l’un des plus grands, Charles-Pierre Claret de Fleurieu.

 

Dans le cas du jeune Beautemps, l’apparence ordinaire du cercle familial champenois ne saurait masquer l’éclatante réussite parisienne de certains de ses membres. Charles-François Beautemps-Beaupré est lié à l’une des plus grandes lignées géographiques du siècle, telle que l’Ancien régime peut en produire par la combinaison des charges étatiques et des liens du sang. Géographe de Louis XIII, Nicolas Sanson est le professeur de Claude Delisle – originaire de Vaucouleurs (à moins de quatre-vingt kilomètres de La Neuville-au-Pont) – qui devient historiographe royal et professeur d’histoire et de géographie du Régent. Son fils aîné, Guillaume Delisle (frère de l’astronome Joseph-Nicolas Delisle) enseigne la géographie au futur Louis XV, tandis que son autre frère, Louis Delisle, joint la Russie à l’Amérique du Nord, avec le Danois Behring, et y laisse la vie (en 1741).

 

Après la mort de Guillaume Delisle, Philippe Buache – qui a commencé des études d’architecture avant de devenir son élève – continue d’exploiter le fonds de la boutique du maître, dont il épouse la fille unique en 1729, année de son entrée au Dépôt des cartes et plans de la Marine comme dessinateur et de sa nomination comme premier géographe du roi. Le contrat de mariage est signé en présence du souverain. La jeune femme meurt sans enfant dès l’année suivante, alors que le titre d’adjoint-géographe est créé pour Buache à l’Académie des sciences (1730). De son second mariage en 1746, avec Elisabeth-Catherine de Mirmont, fille d’un ingénieur des Ponts et chaussées, il n’a pas plus d’enfant, d’où la quasi adoption du neveu Jean-Nicolas Buache. Tous ces honneurs n’empêchent pas le fondateur de la dynastie Buache d’être un homme de terrain – notamment aquatique (déjà dans la famille…), en Manche ou sur les rives de la Seine – et non seulement le grand savant de cabinet qu’on connaît.

 

 

Ce frontispice de la première partie du Pilote français de Beautemps-Beaupré (publié en octobre 1823) offre l’une des très rares gravures représentant les ingénieurs hydrographes au travail, en l’occurrence un ingénieur (Beautemps-Beaupré ?) en train de prendre des relèvements sur une roche à peine émergée, tandis qu’un second note les valeurs sur son cahier de levés. Les opérations de sondages et de positionnement des dangers sont faites dans ces lourds canots à avirons, soumis aux contraintes du vent et du courant (l’homme de sonde est à l’avant). Même si aucun phare n’y apparaît clairement, cette Vue du goulet de Brest est aussi une excellente illustration de l’importance croissante accordée aux amers dont les constructions se multiplient. On distingue ainsi une balise, sur un écueil, un clocher sur la première pointe de terre à gauche, un moulin sur la seconde pointe et deux sémaphores de part et d’autre de l’entrée du goulet, cartographié par Beautemps-Beaupré il y a deux cents ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Lorsque Jean-Nicolas Buache revient au pays en 1776, il a trente-cinq ans, soit vingt-cinq de plus que son cousin Beautemps-Beaupré. À Paris, on l’appelle couramment Buache de la Neuville pour le distinguer de son oncle. Jean-Nicolas est le fils de Bernard Buache, jeune frère de Philippe et agriculteur à La Neuville-au-Pont, et de Marie-Catherine Collin, soeur de Marie-Claude (mère de  Beautemps-Beaupré). Bernard est rentré en Champagne après quelques années passées à Paris, où son père Claude est maître serrurier et bourgeois de Paris au début du XVIIIème siècle. Peut-être faute de travail pour tous dans l’atelier familial. Plus probablement parce qu’il y a une terre à exploiter au village. De Sainte-Menehould où il passe les premières années de sa scolarité, Jean-Nicolas est envoyé chez un parent de sa mère. Il n’a que dix ans lorsque Marc-Dieudonné Collin l’accueille dans sa pension de Picpus. Faute du soutien immédiat de son oncle, il y reçoit – ainsi qu’au collège – l’essentiel de sa formation, avant d’être enfin admis chez Philippe Buache à la fin de son adolescence. Tandis qu’il devient professeur dans l’institution de Collin, son oncle lui ouvre les portes d’une grande dynastie géographique.

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas assiste régulièrement Philippe à Versailles. Philippe Buache est le professeur de géographie des enfants du Dauphin (Louis, 1729-1765) depuis 1755. Le duc de Berry (futur Louis XVI, né le 23 août 1754), le comte de Provence (futur Louis XVIII, né le 17 novembre 1755) et le comte d’Artois (futur Charles X, né le 9 octobre 1757), trois rois en devenir, se trouvent ainsi les élèves de la famille Buache et s’en souviendront lorsque Beautemps-Beaupré sera devenu le premier hydrographe de France. Sans doute influencé par la passion de son grand-père pour l’astronomie et la cartographie, laquelle fut très précoce, le futur Louis XVI manifeste déjà son intérêt pour la géographie et la mer. Grâce aux maquettes du dessinateur brestois Nicolas Ozanne, chargé de son éducation maritime, un parfum d’océan plane sur le grand canal de Versailles. Philippe Buache meurt en 1773 alors que l’éducation des enfants de France est terminée. Elle vaut une pension annuelle de cinq cents livres à Jean-Nicolas, “ géographe ordinaire du roy, [...] accordée sur le Trésor royal, par brevet du 27 octobre 1773, en considération de ses services , comme ayant été chargé, sous les ordres du [...] précepteur du roy, de la composition des cartes qui ont servi aux études de Sa Majesté et des princes ses frères ”, cette faveur étant confirmée le 1er janvier 1780.

 

Les fonctions de Jean-Nicolas Buache sont importantes lorsque Charles-François prend avec lui la route de la grande ville. L’alcoolisme du père Beautemps aurait conduit la famille à prendre cette décision mais ce témoignage n’est pas très sûr lorsqu’il fait du père un vigneron. De là à penser, parce que Jean-François Beautemps possède effectivement de la vigne, que l’ivrognerie coule de source… (cela dit, il existe peut-être bien une fêlure relative à la petite enfance de Beautemps-Beaupré, laquelle pourrait expliquer aussi la destruction de ses souvenirs par le feu, à la veille de sa mort).

 

L’adolescent est accueilli à Paris par la femme du grand cousin. Celle-ci est très vite adoptée comme une vraie mère. Le couple considère Charles-François tel l’enfant qu’il n’a pas eu. La vie s’organise alors autour de la boutique de la rue des Noyers Saint-Jacques – dans la paroisse Saint-Séverin – héritée de Philippe qui la tenait lui-même de Guillaume Delisle. Celle-ci est installée en plein quartier des marchands d’estampes, sis autour de la rue Saint-Jacques, parce que les imprimeurs en taille douce sont eux mêmes établis à deux pas de là, rue de l’Université. Parmi les cartes et les plans qui envahissent le moindre recoin, l’enfant est immédiatement à l’école du globe. Au-delà de la légende dorée, le premier contact avec la géographie est plus physique qu’intellectuel, ne serait-ce que par le classement et l’entretien quotidiens de ces piles impressionnantes…

 

 

Ce portrait fait partie d’une série officielle destinée à illustrer toutes les grandes figures de l’Institut royal de France. Réalisée par Auguste Lemoine et éditée par Lemercier en 1823, la lithographie est tirée du portrait dessiné par Julien Boilly, en 1821, alors que Beautemps-Beaupré a cinquante-cinq ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

 

Dès son arrivée dans la grande cité, Charles-François rend aussi de fréquentes visites au Dépôt des cartes et plans de la Marine, dont le nouvel Entrepôt général est confié à Buache quelques semaines plus tard. Bien que tardive, la spécialisation hydrographique de Jean-Nicolas Buache est un signe supplémentaire du destin de son petit protégé. Elle intervient l’année même de l’accueil de Charles-François (lequel n’est pas un hasard, vu le surcroît de travail au magasin).

 

Néanmoins, les leçons prodiguées à l’élève comportent de larges pans de cette géographie classique que Jean-Nicolas affectionne tant. Elles sont l’oeuvre d’un compilateur, d’un homme de cabinet dans la grande tradition des Delisle et des Buache. L’adolescent a peut-être pour manuel L’enfant géographe de Jacques-Nicolas Bellin ou les toutes récentes Considérations générales sur l’étude et les connoissances que demande la composition des ouvrages de géographie de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1777), “ véritable méthodologie cartographique ” selon Numa Broc (il convient d’ajouter de cabinet).

 

Ou bien, plus vraisemblablement, Beautemps-Beaupré utilise-t-il l’ouvrage de son cousin ? Lequel n’est autre que la leçon dispensée par Jean-Nicolas à Picpus (rédigée de 1769 à 1772), là-même où celui-ci avait suivi les cours de Collin. Cette Géographie élémentaire, qui paraît en 1772, se décompose en une première partie consacrée aux principes de base de la “ géographie astronomique ”, de la “ géographie physique ou naturelle ” et de la “ géographie politique et historique ”, toute la seconde partie proposant une description du monde. Contrairement à Philippe Buache, Jean-Nicolas place en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques. Une évolution qui ne peut que renforcer le caractère de précision dans la formation scientifique de Beautemps-Beaupré. Beaucoup plus que le fonds géographique de la famille, au sens matériel du terme, celle-ci est le plus précieux et unique capital d’un enfant “ né dans la classe la plus indigente, sans fortune et sans autre ressource que l’éducation qu’il a reçue ” (le texte est écrit dans le contexte de la Révolution et Buache insiste sur le caractère désargenté de la famille).

 

Une fois de plus, la protection – quand elle n’est pas familiale, elle est relationnelle et transcende bien souvent l’appartenance sociale – tient lieu d’apprentissage. François de Dainville le souligne parfaitement : “ Au XVIIème siècle, pendant la première moitié du siècle [suivant], et même au-delà, la formation des “géographes” de tous ordres s’est essentiellement faite sur le tas, par tradition familiale ou corporative. [...]. Tel est le mode habituel de formation des cartographes de toute espèce. Formation pratique “sur le tas”, préparée dans le meilleurs cas, par une initiation théorique reçue au collège en suivant un cours de mathématiques ou dans des leçons particulières ”.

 

 

(© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

Bien qu’issu d’aucun collège, Beautemps-Beaupré est dans la lignée d’un d’Après de Mannevillette formé par Guillaume Delisle, d’un Méchain protégé de Lalande, d’un Messier débutant avec Joseph-Nicolas Delisle, et de tant d’autres savants en dehors du domaine spécifique de l’astronomie et de l’hydrographie. Il n’est pas plus dans la norme – certes récente – puisqu’il n’intègre pas les grandes écoles apparues depuis le milieu du siècle. Malgré l’époque tardive, ce n’est guère anachronique dans la mesure où l’enseignement de l’hydrographie, au sens moderne du terme, reste à inventer. Guère connue dans le détail (en dehors du cours déjà évoqué), son éducation géographique est forcément de premier choix, grâce à l’élite qu’il côtoie. Comme celles de Philippe puis de Jean-Nicolas Buache avant lui. Le parallèle est d’ailleurs frappant entre les trois enfances au sein d’une famille qui oscille entre la Champagne et Paris. Le dessin planimétrique occupe certainement une place prépondérante dans son activité quotidienne. Toute sa vie, à partir de l’expédition d’Entrecasteaux, il fera des esquisses de côtes (vues de profil et du dessus) avant ses cartes. Quant à l’art du terrain, l’intelligence et le talent devront l’inventer à partir des bases théoriques…

 

O.C.

 

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Prise de bec

Par

 

Il y a deux cents ans, à l’été 1816, les ingénieurs hydrographes débutaient une tâche immense, la refonte complète des cartes des côtes de France suivant les nouvelles méthodes de l’hydrographie moderne inventées par Beautemps-Beaupré. Les cartes marines ainsi produites dureraient dans le portefeuille du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) jusqu’à l’introduction du GPS civil en 1989.

 

 

Figurant les grands triangles basés sur les points primaires, la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (1 : 1 234 670 environ à 46° N,  59,5 X 42,5 cm, ici le quart Nord-Ouest) paraît en 1829 au Dépôt général de la Marine, en tête de l’ouvrage de Beautemps-Beaupré intitulé Exposé des travaux relatifs [aux...] côtes occidentales de France. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Outre le zéro observé sur l’échelle de marée du port de Brest qui fut retenu cet été là comme zéro hydrographique et qui est resté en vigueur jusqu’au 1er janvier 1996, les levés des cartes furent précédés d’une mesure indispensable sur le littoral. Dirigée par Pierre Daussy (1792-1860) de 1816 à 1829, puis Pierre Bégat (1800-1882) de 1830 à 1839, la triangulation des côtes débuta à la tour de Crozon, en direction de la Loire.

 

Ce fut le gage de la précision, en latitude et en longitude, des points principaux et secondaires sur lesquels furent dressées les cartes. Une seule position absolue (en latitude et en longitude) suffit alors pour démarrer les triangles depuis Brest jusqu’à la frontière espagnole. À partir de celle-là, deux canevas de points relatifs (ou positions relatives les unes aux autres) furent constitués par triangulation.

 

 

Le Plan du port du Conquet (1 : 14 600, 23 X 31,5 cm, ici la minute finale) est levé dès l’été 1816 par Beautemps-Beaupré. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Un premier réseau – dit de points primaires – fut établi pour l’ensemble du littoral, par une triangulation principale de grands triangles. Tandis que ce réseau primaire progressait le long de la côte, un maillage affiné du terrain se mit en place à l’arrière. À chaque portion de rivage, correspondait un réseau de points secondaires, liés par des petits triangles, nécessaires pour le levé des détails de la côte. Alors que les points primaires débordaient largement dans l’intérieur des terres, ces points secondaires furent essentiellement des amers visibles de la mer.

 

Offrant un point de vue d’autant plus apprécié que la côte était basse, toutes les constructions existantes furent utilisées : clochers – édifices remarquables les plus nombreux alors que le balisage était encore très peu développé -, moulins à vent, tours, phares, sémaphores… tout ce qui se dressait était bienvenu. On construisit aussi des signaux artificiels, telles ces pyramides blanches qui subsistent aujourd’hui en de nombreux points du littoral (même si beaucoup de signaux seront détruits ce qui posera des problèmes aux successeurs pour se caler sur ses triangles ou les corriger).

 

 

Un tableau des triangles accompagne la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (image 1 ci-dessus). En dépit d’une petite erreur initiale sur la longitude de Crozon déduite de celle de Brest, ce travail sera salué par les géodésiens du XIXème siècle. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

La triangulation secondaire fut également rattachée à la triangulation principale, les points primaires visibles depuis des points secondaires, étant systématiquement relevés. Les deux réseaux furent ainsi liés entre eux. D’Ouessant à la frontière espagnole, Pierre Daussy établit entre 1816 et 1826 inclus, la position de 368 points géodésiques dont 111 points primaires.

 

En 1844, entre Dunkerque et Nice (exclue), les côtes de France comptaient plus de 1 400 positions définies avec précision, grâce à ce double réseau géodésique. Qu’il s’agisse des points primaires ou des points secondaires, cette densité du maillage par triangulation assurait non seulement les positions absolues (latitude-longitude) de la carte, plus fiables que celles résultant d’observations astronomiques, mais aussi son dessin. À cet effet, des jalons placés sur tous les points saillants du rivage (ou points de station intermédiaires) furent relevés depuis les points secondaires.

 

 

Mise au propre par Charles-Louis Gressier à partir de 1849, cette minute définitive de la feuille de l’île d’Ouessant (1 : 14 400, 71 X 100 cm) pour la Carte particulière des côtes de France. Partie septentrionale du chenal du Four et environs de l’île d’Ouessant est construite sur les levés effectués par Beautemps-Beaupré dès l’été 1816. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Outre le positionnement précis d’un nombre considérable d’amers et de sondes, le bilan des récifs découverts ou reconnus par Beautemps-Beaupré et ses hommes fut tout de suite impressionnant, dès l’été 1816, à l’instar de la basse de l’Iroise, levée le 29 juillet, ou de la reconnaissance du passage du Petit Léac’h qui offrit un accès plus rapide au goulet de Brest par le Sud.

 

Cela se passait cent cinquante ans après la création de l’Académie des sciences dont on célèbre cette année le trois cent cinquantième anniversaire (1666). Celle-ci fut à l’origine de la première carte de France dont le tracé des côtes s’approchait de celui que l’on connaît aujourd’hui. Déjà, la Bretagne y redressait le bec.

 

O.C.

 

P.S. Les archives du SHOM (auxquelles appartiennent les deux cartes manuscrites ci-dessus) vont être numérisées et seront mises en libre accès sur internet : à lire ici. C’est une excellente nouvelle. Je me réjouis d’appartenir à la génération charnière des historiens qui auront travaillé sur les originaux – plaisir incomparable des sens (regarder mais aussi sentir et toucher ces documents dont certains n’avaient plus quitté leurs cartons depuis que leurs créateurs les y avaient remisés) -, et qui bénéficient désormais de la puissance du numérique. Un peu comme d’avoir connu la gonio et le sextant avant de passer au Satnav et au GPS.

 

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L’homme frappé

Par

 

Lorient et Rochefort célèbrent cette année leurs trois cent cinquante ans. L’une fut l’implantation de la Compagnie des Indes, l’autre d’un arsenal majeur de la Marine de Louis XIV que l’on appela “ le Versailles de la mer ”. Leur création nécessita d’importants travaux cartographiques, comme je l’ai raconté dans mon livre Cartes des côtes de France. Dans le cas de la seconde, cela donna lieu à une carte étonnante.

 

 

Petit extrait de l’immense Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc par La Favolière (1674), échelle 1 : 70 000 sur l’original ; ici entre la pointe de Châtelaillon (en haut) et l’embouchure de la Charente (en bas), avec l’île d’Aix à l’Ouest. Le Nord est en haut mais les écritures font que la carte se lit en réalité tournée de 90 degrés vers la droite, avec l’Ouest vers le haut. Les deux sceaux visibles ici ne sont qu’une toute partie des plusieurs dizaines de cachets de cire rouge couvrant l’ensemble de la carte (celle-ci mesure 1 040 X 2 560 millimètres). (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

À l’origine des deux ports on retrouve un même homme. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) est devenu le modèle de ce que notre pays appelle un “ grand commis de l’État ”. Intendant (1661) puis contrôleur général des Finances (1665), il a la haute main sur l’administration de la France, au point qu’il dirige officieusement la Marine avant même d’en être officiellement chargé, fin 1665, et d’en devenir le secrétaire d’État en 1669.

 

En 1664, Colbert crée une commission afin de trouver des lieux d’hivernage et de radoub pour la flotte de guerre. En pratique, un site susceptible d’accueillir un port arsenal pour remplacer Brouage qui s’envase irrémédiablement (voir la croisière autour des forts de Charente-Maritime dans le numéro 544 de Voiles et voiliers, juin 2016, en kiosque ce vendredi 20 mai). Cela passe par une inspection du rivage entre Dunkerque et la Seudre, au Sud de la Charente. Il en confie la direction à Charles Colbert du Terron, son cousin.

 

La rade de Port-Louis est retenue en 1666, pour l’implantation de la Compagnie des Indes et la création du port de Lorient. La Marine ne récupérera la propriété des installations lorientaises qu’en 1770 mais sa militarisation est envisagée dès 1685. Elle est effective par la réquisition de son chantier en 1689, afin de disposer d’un relais à mi-chemin entre Brest (l’autre grand port de guerre du Ponant) et la Saintonge. Cette création est décidée suite à la visite de Colbert du Terron en 1664.

 

Cependant, c’est à Rochefort que celui-ci décide de construire le nouveau port militaire, toujours en 1666. Le site bénéficie des pertuis protégés par les îles d’Oléron et de mais il subit les inconvénients de la Charente, même si celle-ci est essentielle au commerce de l’eau-de-vie de Cognac, de la pierre de taille, du bois, des noix et des châtaignes. Ses handicaps – cours fluctuent et envasement chronique -, s’avèrent si lourds qu’à peine atteint l’apogée de Rochefort en 1690, son lent déclin commencera.

 

Membre de la commission Colbert du Terron, Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677) s’occupe de la cartographie des côtes. Maréchal de camp en 1652, il est commissaire général des Fortifications dix ans plus tard, la charge étant créée pour lui par Jean-Baptiste Colbert (1662). Couvrant presque tout le littoral ponantais et méditerranéen, le chevalier de Clerville n’effectue pas personnellement toutes les missions sur le terrain, extrêmement rapides et succinctes au demeurant et n’insistant un tant soit peu qu’autour des ports importants. Il les confie souvent à des topographes qu’il dirige.

 

À cette époque, comme depuis Henri IV, ces topographes sont encore choisis parmi les ingénieurs des Fortifications autrement appelés les ingénieurs du Roi. Ils ne sont donc pas spécialistes de la cartographie marine d’où quelques déboires quant à la qualité des cartes produites. Jean-Baptiste Colbert veut ainsi les faire contrôler en matière de bathymétrie. Sur les instructions du ministre, la Carte de la partie de la rivière de Charente par La Favolière (1670) – qui comporte des sondes très denses en brasses et en pieds, essentielles pour connaître l’accessibilité du nouveau port de Rochefort aux bâtiments les plus importants -, est certifiée “ fidèle et fort juste ” par Colbert du Terron, intendant général de la Marine du Ponant à Rochefort, le 4 décembre 1670.

 

 

Zoom sur un détail de l’image précédente autour du cachet du bas avec l’île d’Aix. Le Nord est à droite, la carte ayant été pivotée dans le sens de la lecture. La densité des sondes est remarquable pour l’époque et comme le précise la légende incrustée, elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves. La brasse marine (à l’origine la distance entre les deux bras tendus) vaut alors cinq pieds de roi, en France, soit a posteriori 1,624 mètre. Dans le langage de l’époque, la profondeur de l’eau est couramment désignée sous le terme de brassiage. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Or, dans un mémoire de 1674 intitulé Remarques sur la carte qu’a faite le sieur de La Favolière de la rivière de Charente, depuis Tonnay-Charente jusqu’à l’isle d’Oléron, Pierre Massiac de Sainte-Colombe énumère en cinq pages tous les reproches qu’il fait à la carte de La Favolière, en particulier à sa partie hydrographique. Ce dernier reçoit l’ordre d’aller la rectifier dans l’estuaire, en compagnie d’officiers de Marine et de pilotes ex­perts, comme le précise une lettre de Colbert à son ingénieur, le 2 avril 1675.

 

Tandis que Sainte-Colombe critique son travail sur la Charente, La Favolière achève un travail autrement important par son ampleur, la Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc (1674), impressionnante dans son intégralité. Il s’agit de la carte étonnante que je vous annonçais et dont je vous présente ici des extraits. Ce document manuscrit, très coloré, est aujourd’hui conservé dans le fonds du Service hydrographique du département des Cartes et plans à la Bibliothèque nationale de France.

 

Comportant encore, dans certaines parties, un double carroyage au crayon rouge (carrés de quarante millimètres de côté sans aucune coordonnée), cette oeuvre maîtresse est une carte à point carré, c’est-à-dire une carte plate avec rhumbs. Publiée dans le Neptune françois en 1693, avec les autres cartes manuscrites levées sous Colbert, elle adoptera la projection de Mercator et les plus basses mers astronomiques pour la réduction des sondes.

 

Or, les sondes en sont justement le point fort, l’auteur effectuant en personne tous les sondages, à bord d’un bâtiment du Roi. Même lorsqu’on ne considère qu’une portion de la carte – par exemple à l’embouchure de la Charente, dans les parages de Fouras qui est l’extrait que j’ai choisi de vous montrer ici -, leur densité est élevée jusqu’à assez loin au large, et elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves.

 

Selon Charles Passerat qui l’avait étudiée en 1906, “ si l’on transforme en courbes bathymétriques les chiffres de la carte, on obtient une représentation des fonds marins tout à fait comparable à celle que donnent les cartes ac­tuelles. ” Cela dit, il y a deux grosses erreurs sur le banc du Grouin-du-Cou et la fosse de Gatseau, ce qui n’est guère surprenant compte tenu du mode de sondage très rudimentaire dont on dispose alors et qui n’évoluera guère jusqu’au XIXème siècle (ces erreurs sont néanmoins à pondérer : avec les sédiments transportés par les courants, l’évolution des fonds est très active dans la région).

 

 

Autre détail avec le bourg de Fouras en haut (à l’Ouest), la Charente à gauche (au Sud) et le platin de Fouras à la convergence des rhumbs. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Cette immense carte manuscrite (1 040 X 2 560 millimètres) au 1 : 70 000 est couverte de très nombreux sceaux de cire rouge apposés par les commissaires chargés de vérifier les travaux de La Favolière et qui sont aussi les auteurs des dix-sept certificats d’approbation annexés au mémoire accompagnant la carte. Il est intitulé Original de la description de ce que contient la grande carte qui comprend depuis l’anse de Saint-Gilles en Olonne, jusqu’à sept lieues au Sud de la tour de Cordouan, en la côte de Médoc (j’en rétablis l’orthographe comme partout dans cet article).

 

La vérification avait été ordonnée par Colbert le 23 mai 1671 : “ Pour parvenir à une connaissance parfaite de la disposition des rades, bancs et écueils, M. de La Favolière reconnaîtra toutes ces choses par lui-même sans se fier au rapport de personne, s’aidant seulement des notions grossières des pilotes côtiers. Il continuera à pousser ladite description jusque dans la mer autant qu’il se pourra, particulièrement dans les lieux remarquables par des îles, bancs, roches, raz et autres écueils dont la connaissance est nécessaire à la sécurité de la navigation. Qu’il fasse certifier la carte qu’il en aura faite par les plus experts pilotes en chaque gouver­nement. 

 

Si elle semble limitée par le qualificatif de “ grossières ” accolée à leurs connaissances, la confiance du ministre vis-à-vis des pilotes est suffisante pour les faire travailler d’une façon intelligente, en tant que spécialistes, aux côtés d’un ingénieur, certes scientifique et technicien, mais ne connaissant rien ou presque des choses de la mer. Ainsi, un contrôle opéré le 13 mai 1675 relève une contradiction entre la carte et les affirmations des pilotes au sujet d’un banc de sable de la rade des Trousses. Ce point fait alors l’objet d’une enquête sur place.

 

Cette carte est la meilleure de son époque pour les sondes dans la région, supérieure à la Carte topographique de l’Aunis, l’île de Ré, partie de l’île d’Oléron et des entrées de la Charente par Pierre Massiac de Sainte-Colombe (1676) qui le critique à propos de la Charente (voir ci-dessus). Le grand cartographe Claude Masse l’utilisera, notamment pour sa Carte de partie du Bas-Poitou, d’Aunis et Saintonge (1715), comme il le précisera dans l’avertis­sement du 15 juillet 1715 en tête du Mémoire de partie des côtes du Bas-Poitou, Aunis et Saintonge [...] en l’état que le pays était en 1715.

 

Masse y notera que la carte de La Favolière est “ bonne dans ses positions hydro­graphiques mais très mauvaise dans les géographiques ou intérieur des terres ” (c’est la partie de Masse qui est topographe et non hydrographe). Il confirmera enfin que ce sont surtout les sondes qui font ce document à tel point “ qu’il avait bardé sa carte de cachets les certifiant [ce qui] sent un peu l’homme frappé ”. Un commentaire fort peu amène et bien ignorant des recommandations de feu Colbert en la matière.

 

O.C.

 

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Palimpsestes

Par

 

Bluffant, le site Remonter le temps l’est totalement par sa fluidité, sa vitesse et son ergonomie. Cette nouvelle réalisation de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) – déjà auteur de l’excellent Géoportail qui n’a rien à envier à Google Maps, bien au contraire -, permet de comparer des cartes actuelles et anciennes et de visualiser un territoire à diverses époques.

 

Les cartes anciennes concernées sont deux séries fameuses dont la couverture est nationale, la carte de Cassini et la carte d’état-major, auxquelles s’ajoutent la carte IGN au 1 : 50 000 de 1950 et les photographies aériennes de la période 1950-1965. Elles peuvent être comparées à volonté entre elles et avec les cartes IGN actuelles (à toutes les échelles existantes) ou encore avec les toutes dernières photos aériennes disponibles.

 

 

La pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec la carte d’état-major à gauche et la carte de Cassini à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. Vous verrez que le zoom est d’une rapidité impressionnante avec une grande fluidité et une synchronie totale entre les deux cartes dont on peut varier la présentation avec les outils de la colonne de droite, la répartition à l’écran se gérant avec le curseur en bas. Attention au dépassement de l’échelle (overzoom) qui intervient un peu avant pour Cassini (1 : 86 400) par rapport à l’état-major (1 : 80 000). (© IGN / Remonter le temps)

 

 

La Carte générale et particulière de la France – plus connue sous le nom de carte de Cassini – fut commandée par Louis XV en 1747 et privatisée en une société de la carte de France en 1756, année de la parution de sa première feuille. Elle fut forte de vingt-sept ingénieurs dès l’année suivante, sous les ordres de César-François Cassini, et ils seront quatre-vingt-trois à y travailler jusqu’en 1780, les publications continuant après 1815 (voir ci-dessous).

 

L’échelle de la carte est d’une ligne pour cent toises c’est-à-dire 1 : 86 400, supérieure à celle des cartes de provinces de cette époque, mais un peu trop petite (pas assez détaillée) pour qu’on puisse la qualifier de véritable carte topographique. La topographie se définit comme la figuration du détail d’un lieu, par opposition à la chorographie qui décrit l’ensemble d’une partie de la terre, d’un pays, d’une région ou d’une province. Par extension, la topographie englobe toute cartographie terrestre à grande ou à moyenne échelle d’une portion de territoire (et non seulement l’image de son relief).

 

 

Toujours la pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec une photo aérienne actuelle à gauche et la carte d’état-major à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Le point fort de cette première carte géométrique de l’ensemble du territoire métropolitain réside dans sa triangulation. Elle repose sur des objets géodésiques aussi importants que les clochers, véritables amers à l’intérieur des terres et sur les côtes. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, ces triangles ne débordent pas sur le domaine maritime, ses auteurs ne s’étant pas aventurés au-delà de l’estran.

 

La carte de Cassini néglige les éléments de la topographie, comme la petite voirie, les usages du sol et le trait de côte. Des signes conventionnels sont bien utilisés, mais jusqu’à très tardivement, avec l’apparition des derniers tableaux d’assemblage, il n’y aura pas de légende propre à la carte.

 

 

Zoom sur Camaret avec une photo aérienne actuelle à gauche – on voit nettement les pontons du port de plaisance – et une vue de 1952 à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Aussi, du 15 septembre au 15 novembre 1802, une commission se réunit-elle à Paris, sous la direction de Nicolas-Antoine Sanson (1756-1840), directeur du Dépôt de la Guerre et d’Alexandre Berthier, le fils du célèbre Jean-Baptiste. Elle doit définir les signes et conventions en usage dans les cartes topographiques, en présence de représentants des divers dépôts cartographiques, dont Pierre-Nicolas Le Roy (1737-1815) qui est à cette époque le spécialiste du dessin au Dépôt général de la Marine, l’ancêtre du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM).

 

En substituant des symboles abstraits, mais étalonnés et quantifiables, à des modes de représentations purement figuratifs, cette assemblée – passée à la postérité sous le nom de Commission de topographie de 1802 -, instaure une référence en matière de signes conventionnels, en se souciant de leur simplification et de leur uniformisation, ce que n’avait pas fait Cassini.

 

 

Marseille vue par Cassini (à gauche) et par la carte d’état-major (à droite) dont on voit qu’en dépit de son échelle à peine plus grande, elle est nettement plus riche en détails, notamment grâce à une gravure plus fine. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Parmi les décisions les plus spectaculaires de la Commission de 1802 figurent la promotion du système métrique au détriment des anciennes mesures de l’Ancien régime (avec bien des exceptions pour les cartes marines), l’orientation des cartes au Nord, l’adoption du nivellement au niveau de la mer, l’abandon de la vue en perspective (sauf pour les vues de côtes), en tout cas le refus de la mélanger à la vue en plan, la normalisation des écritures en fonction de l’échelle et enfin, la création de signes conventionnels. Ces décisions sont immédiatement effectives en topographie.

 

Ainsi, la carte de Cassini présente une échelle en mètres, pour ses planches publiées après l’Empire, à l’instar de la Feuille n° 175 de la carte de France, imprimée en 1790 mais disponible pour le public après 1815. En effet, le 21 septembre 1793, les militaires avaient fait main basse sur les feuilles de Cassini qu’ils avaient transférées de l’Observatoire de Paris au Dépôt de la Guerre où elles furent interdites à la vente et le restèrent, partiellement ou totalement, jusqu’à la fin de l’Empire, afin d’éviter qu’elles puissent favoriser les descentes anglaises, tout un symbole ! Cette véritable nationalisation marquait l’assujettissement de la science au stratégique.

 

 

Bien que tardive dans l’histoire de la carte de Cassini, la légende est détaillée et le site de l’EHESS l’organise de façon très claire. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

La prise de pouvoir des militaires sera encore plus éclatante avec la carte de France au 1 : 80 000 – dite carte d’état-major parce qu’elle est levée par les officiers du corps d’état-major et publiée au Dépôt de la Guerre. Novatrice, elle est la première à être conçue directement avec une échelle métrique en fraction. Son canevas de méridiens et de parallèles est tracé toutes les dix minutes centésimales, la latitude et la longitude par rapport au méridien de Paris étant données d’une part en degrés et minutes, et d’autre part en degrés et en grades. Reprenant notamment le cadastre créé par Napoléon, ses levés commencent dès 1818 et dureront jusqu’en 1866. Les deux cent soixante-treize feuilles de la carte seront publiées de 1832 à 1880 avec une gravure très homogène.

 

La carte d’état-major était déjà disponible ici sur Géoportail, comme celle de Cassini ici. Mais cette dernière a également fait l’objet d’un remarquable site développé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), par son Laboratoire de démographie et d’histoire sociale dans le cadre du projet collaboratif GeoHistoricalData. Avec le nouveau site Remonter le temps, le numérique permet de comparer les positions et les tracés qui ont été géoréférencés de la même manière. À l’écran, ces palimpsestes virtuels – d’autant plus virtuels qu’il ne s’agit pas de cartes manuscrites et qu’on ne les superpose pas -, sont la marque troublante d’un voyage dans l’espace et le temps de notre pays. Sans oublier la France de l’estran.

 

O.C.

 

 

L’île d’Ouessant telle qu’on peut la visualiser sur le site Cassini de l’EHESS. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, l’absence de triangulation au-delà de l’estran explique le mauvais positionnement des îles et leur trait de côte aléatoire. Il faudra attendre pour cela les travaux des ingénieurs hydrographes à partir de 1816. Pour pouvoir juger de l’évolution du terrain dans le temps, il faut d’abord évaluer les cartes que l’on utilise afin d’isoler la part des évolutions liées à leur imprécision ou à leurs erreurs. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

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