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Category Archives: Course au large

Les Apaches

Par

 

Époustouflant. Les superlatifs vont vite manquer pour qualifier  la progression des performances autour du monde, en parallèle du Vendée Globe. Après Thomas Coville, le persévérant consacré, c’est au tour de Francis Joyon et de son équipage du Trophée Jules Verne d’aligner des journées d’anthologie (876, 871, 869 milles…).

 

 

Perche à selfie tenue par Gwénolé Gahinet avec Sébastien Audigane à gauche et Alex Pella à droite (et à la barre). Les pare-brise ont explosé depuis cette photo. (© Idec Sport)

 

 

Repartis le 16 décembre, Francis Joyon, Bernard Stamm, Alex Pella, Gwénolé Gahinet, Clément Surtel et Sébastien Audigane (remplaçant Boris Hermann) ont doublé sur Idec Sport, ce 4 janvier à 03h50 heure française, le South East Cape de Tasmanie marquant le passage de l’océan Indien dans l’océan Pacifique (voir l’article S-23 sur les délimitations officielles des mers et des océans).

 

En 18 jours 18 heures 31 minutes depuis Ouessant, contre 20 jours 4 heures 37 minutes en décembre 2015 pour Spindrift 2, ils comptent plus de mille milles d’avance sur le record de Banque populaire V (alias Spindrift 2, 40 mètres contre 31,50 mètres, 14 hommes contre 6 équipiers), tandis qu’ils vont bientôt atteindre la mi-parcours théorique du Trophée Jules Verne et l’antiméridien.

 

Ils comptaient une petite journée de retard au cap des Aiguilles, doublé le 29 décembre 2016 à 06h41 heure française, et cette performance a donc été construite ces derniers jours. Sur une trajectoire tendue (VMC remarquable), ils viennent ainsi de pulvériser le record de l’océan Indien (qu’ils détenaient déjà), le portant de 7 jours en décembre 2015 à 5 jours 21 heures 9 minutes (en attente d’homologation World Speed Sailing Record Council ou WSSRC) !

 

 

Dès que la mer n’est plus rangée, les chocs rendent la vie à bord à la limite du supportable. Mais le routage de Marcel Van Triest et la navigation du bord permettent d’optimiser les positionnements et les angles favorables à une glisse vertigineuse. (© Idec Sport)

 

 

J’ai affiché une vitesse maxi de 40 noeuds parce que les garçons exagèrent tellement qu’on était à la limite de l’autodestruction du bateau. J’ai dû calmer un petit peu le jeu. On était vent de travers et quand il y avait des rafales, il fallait ouvrir les voiles, les reborder et ainsi de suite ” rapporte Francis Joyon.

 

Dans la bonne humeur, malgré la fatigue qui s’accumule, le froid glacial (pas de chauffage à bord), l’humidité qui s’infiltre partout, les pare-brise qui explosent et les petites avaries qu’il faut traiter aussitôt afin qu’elles ne dégénèrent pas, la plateforme de l’ex Groupama 3 s’avère décidément remarquable, son “ petit ” gréement aussi et par dessus tout, ces Apaches là sont des braves !

 

O.C.

 

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Rosse

Par

 

Thomas Coville est en train de la longer. La mer de Ross (Antarctique) va accueillir la plus grande aire marine protégée (AMP) du monde. J’en parlerai dans un prochain article car je veux d’abord saluer la trajectoire exceptionnelle de Coville qui a flirté avec le 59ème parallèle, loin au Sud de la Tasmanie. Sa cinquième tentative de record autour du monde en solitaire, la première à bord de Sodebo Ultim’ (31 mètres), est pour l’instant une superbe chevauchée.

 

 

Thomas Coville a passé l’antiméridien dans la nuit du mercredi 30 novembre au jeudi 1er décembre (vers 3 h, heure française) si bien qu’il vit sa journée du jeudi 1er décembre une seconde fois. (© Thomas Coville / Sodebo Ultim’)

 

 

Parti le 6 novembre, comme le Vendée Globe même si son sponsor est aussi un partenaire majeur de la course, Thomas Coville (Sodebo Ultim’) comptait le 29 novembre, à la longitude de la Tasmanie, 2 jours 5 heures 4 minutes d’avance sur Francis Joyon (2007). Une avance qui était de 1 jour 5 heures 14 minutes au cap de Bonne-Espérance et de 23 heures 43 minutes à l’équateur.

 

Coville est le nouveau détenteur du temps de référence de l’océan Indien en 8 jours 12 heures 19 minutes, sous réserve d’homologation World Speed Sailing Record Council (WSSRC). Il appartenait depuis le 18 décembre 2007 à Francis Joyon en 9 jours 12 heures 6 minutes, soit une journée de gagnée par Thomas !

 

 

À l’Est de Kerguelen, la route de Sodebo Ultim’ (en orange) croise celle d’Idec (2007) et plonge sur l’orthodromie pour une trajectoire très tendue qui lui vaut le nouveau record de l’océan Indien en solitaire à la verticale de la Tasmanie sous laquelle se trouve encore Idec sur cette capture d’écran. On aperçoit en bas à droite, le début de la mer de Ross, dans le décrochement de l’Antarctique, continent que l’on retrouve de l’autre côté de cette immense baie qu’est la mer de Ross, à l’extrême Est. (© Sodebo)

 

 

Pour comparaison, l’équipage de Groupama 3 – actuel Idec Sport dont il va être question ci-après -, avait mis 8 jours, 17 heures 40 minutes en février 2010 et Banque populaire V (actuel Spindrift 2), 8 jours 7 heures 23 minutes le 12 décembre 2011. Joyon et ses hommes ont pulvérisé ce chrono l’an dernier en 6 jours 23 heures 4 minutes (7 jours est le temps retenu par le WSSRC) quand Spindrift 2 de Yann Guichard mettait 8 jours 4 heures 45 minutes, le 12 décembre 2015, à la même date que Joyon et ses équipiers, soit le même jour quatre ans après Loïck Peyron… Où l’on voit que Thomas Coville est parti tôt cette année et qu’il a bien fait.

 

C’est le deuxième tronçon de l’océan Indien – sur une route Sud proche de l’orthodromie et tendue (VMC remarquable) dans tous les sens du terme puisque motivée par la présence d’un anticyclone  au Nord si bien qu’il a fallu surveiller les icebergs -, qui a permis à Thomas Coville (routé par Jean-Luc Nélias et toute une équipe) de réaliser ce temps canon entre le cap des Aiguilles (ou Cape Agulhas par 20° 00’ E) et le cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) par 146° 49’ E (voir l’article S-23 sur les délimitations officielles des mers et des océans).

 

A contrario, la décision de ne pas sauter par la même fenêtre exceptionnelle du 6 novembre pour Francis Joyon et son équipage du Trophée Jules Verne apparaît désormais, quelle qu’en fut la raison véritable, comme d’autant plus dommageable que le départ précipité du 20 novembre au soir s’est soldé par un demi-tour dans le Pot-au-Noir, le 27 novembre, avec une remontée vers Brest fastidieuse dans un premier temps (pas de volta dans ce cas là) pour une nouvelle attente. C’est rosse.

 

O.C.

 

 

Francis Joyon, son routeur Marcel Van Triest, et l’équipage – ici en intervention sur une écoute peu avant leur passage dans l’archipel du Cap Vert (mode lancée cette année par Alex Thomson avec efficacité venturi à la clé) – peuvent regretter d’avoir fait la fine bouche sur la fenêtre du 6 novembre, préférant (officiellement) attendre un scénario parfait jusqu’au cap de Bonne-Espérance… qui ne l’était pas plus le 20 novembre. (© Idec Sport)

 

 

P.S. Si vous ne l’avez pas encore fait, allez voir les fabuleuses images des deux leaders du Vendée Globe tournées le 30 novembre au large de Kerguelen depuis l’hélico du Nivôse de la Marine nationale, en mission de surveillance aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Deux manières de naviguer et d’attaquer : Armel Le Cléac’h (Banque populaire VIII) sous grand-voile à un ris et J2, rapide mais plutôt sûr et stable ; Alex Thomson (Hugo Boss) sous grand-voile à deux ris, petit gennaker et trinquette, d’autant plus chargé en toile et gîté que le foil tribord brisé (invisible) ne sustente plus. Ce qui n’empêche pas l’incroyable gaillard de sortir de son abri (sans omettre de refermer soigneusement le zip du rideau de cockpit) pour arborer l’Union Jack devant la Royale sous des embruns pas trop rosses mais quand même…

 

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Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif (suite et fin)

Par

Cette fois, l’océan Indien est bien dans le sillage (voir l’article précédent) et le record est effectivement atomisé. D’abord avec Spindrift 2 qui a doublé la pointe Sud de la Tasmanie ce samedi 12 décembre 2015 à 08h39 UTC, par 146° 49’ E et 50° 13’ S, avec un record de l’océan Indien en 8 jours 4 heures 35 minutes. Idec Sport est passé à son tour à 10h21 UTC, par 146° 49’ E et 50° 56’ S, en 6 jours 23 heures 4 minutes. Il pulvérise le record de Banque populaire V (8 jours 7 heures 23 minutes) de 1 jour 8 heures 19 minutes et celui de Spindrift 2 qui aura tenu… 01 h 42’, de 1 jour 5 heures 31 minutes.

 

Entre Ouessant et la pointe Sud de la Tasmanie qui marque la sortie de l’océan Indien et l’entrée dans le Pacifique, Spindrift 2 affiche un temps de 20 jours 4 heures 37 minutes, soit 2 heures 34 minutes de moins que Banque populaire V qui avait mis 20 jours 7 heures 11 minutes 33 secondes en 2011 (Spindrift 2 avait 12 minutes et 44 secondes de retard sur Banque populaire V au cap des Aiguilles). Quant à Idec Sport, son temps de passage est de 20 jours 8 heures 18 minutes 36 secondes, affichant 3 h 41’ 36” de retard sur Spindrift 2 mais n’ayant plus que 1 heure 7 minutes 3 secondes de retard sur Banque populaire V contre 1 jour 9 heures 24 minutes au cap des Aiguilles, c’est dire l’Indien d’anthologie réalisé par Francis Joyon et ses cow-boys !

 

Ces comparaisons ont le mérite d’être fiables par rapport à la réalité du chronomètre qui tourne pour les challengers et pour le défenseur depuis leurs départs respectifs d’Ouessant, étant entendu qu’en ce qui concerne le defender, son départ a été synchronisé avec celui de leur poulain par chacun des deux programmes informatiques qui le suivent à la trace.

 

Sur ces deux sites – Idec et Spindrift -, Banque populaire V rejoue bien la route qu’il a réellement réalisée en 2011-2012, suivant la chronométrie réelle de l’époque simplement calée sur l’heure de départ de chacun des challengers 2015-2016 (des bruits ont couru comme quoi la route de Banque populaire V sur le site de Spindrift aurait été forcée à certains points de passage, notamment sous Sainte-Hélène, cela m’a été catégoriquement démenti par René Boulaire). De même, la distance au but de ce défenseur est donnée en fonction de ses positions de l’époque (interpolées quand le pas de temps correspondant à celui du challenger n’est pas disponible dans les archives).

 

Dans les deux cas également, le challenger et le défenseur sont considérés comme étant en course si bien que la distance au but est proposée sur la seule route théorique choisie pour le challenger, l’avance/retard découlant de la différence calculée entre les deux distances au but, celle du challenger et celle du défenseur. Le programme recalcule donc en permanence la distance au but comme si Banque populaire V repartait en course sur la route théorique imaginée pour le challenger. Reste donc à évoquer ce qu’est cette route théorique et comment elle est établie.

 

 

Au moment du passage à la pointe Sud de la Tasmanie (en haut de la carte dans le logo représentant le globe), Spindrift 2 (en brun) est en avance de 2 h 34’ sur le temps de passage de Banque populaire V mais sa cartographie affiche un retard de 25 milles par rapport à ce dernier (en bleu). En effet, ce calcul se base sur une route théorique calquée sur celle de Banque populaire V qui était alors plus Sud et plus proche de l’orthodromie que Spindrift 2. (© Spindrift)

 

 

La distance théorique d’un tour du monde est de 21 639 milles (arrondis à 21 600 milles) qui correspondent à la circonférence terrestre à l’équateur, soit 40 075 kilomètres, dans le système géodésique WGS 84. Mais cette orthodromie (arc de grand cercle) impliquerait un tour de l’Antarctique par… 63° Sud, ce qui n’est évidemment pas réaliste. Pourtant, ce fut longtemps la route de référence entrée dans les programmes informatiques de suivi des records du Trophée Jules Verne ou du record autour du monde en solitaire et c’est la distance officielle (21 600 milles) sur laquelle le WSSRC calcule la moyenne du Trophée Jules Verne et des records en solo, ce qui n’était pas encore le cas en 2011 et je l’avais déploré.

 

Un mot concernant la géométrie de la sphère et les degrés de longitude (et non les milles) avalés d’autant plus vite qu’on navigue près des pôles comme on l’a vu avec Idec. La valeur de la minute de longitude est fonction de la latitude. Dans l’ellipsoïde international du système géodésique WGS 84, une minute de longitude vaut à l’équateur, 1,0018 mille soit 1 855,3 mètres. À 30° de latitude, elle est de 0,8684 mille, soit 1 608,3 mètres. Sur le 45ème parallèle, cette minute de longitude ne vaut plus que 0,7096 mille, soit 1 314,2 mètres. À 60° de latitude, elle est de 0,5022 mille, soit 930,1 mètres. Autrement dit, à 30 noeuds soit 30 milles par heure, sur le 45ème parallèle on parcourt plus de 42 minutes de longitude en une heure (presque 17 degrés en une journée) mais sur le 60ème parallèle on avale dans le même temps près de 60 minutes de longitude (24 degrés en une journée).

 

Pour cette tentative 2015-2016, la route théorique retenue pour Idec Sport par Yann Groleau de Géovoile (suivi cartographique) et Marcel Van Triest (routeur) est très exactement de 22 461.32 milles que l’on peut retrouver à chaque instant en additionnant la distance au but et la distance parcourue rapportées à cette orthodromie théorique, comme on l’a vu dans le précédent article. Il y a quatre ans pour Banque populaire V, ils avaient retenu, avec René Boulaire, les 21 600 milles de l’orthodromie pure théorique. Mais ils ont souhaité limiter cette fois l’orthodromie à 60° S au lieu de 63° S (jamais atteinte) et ils ont aussi modifié les waypoints (points de route) de l’anticyclone de Sainte-Hélène (on peut parler de “ subjectivité climatologique ” en l’espèce même si elle est largement objectivée par l’expérience et des données statistiques). Mais ils l’ont fait avant le départ et ils s’interdisent de modifier la route de référence une fois le bateau parti même si la com’ le souhaiterait parfois…

 

C’est d’ailleurs dès l’anticyclone de Sainte-Hélène – point névralgique de la climatologie et de la prévision météorologique du tour du monde puisqu’il détermine notamment la fenêtre de départ d’Ouessant que l’on calcule jusqu’au cap de Bonne-Espérance -, donc bien avant la question de la valeur de la minute de longitude dans les hautes latitudes que se pose le problème des comparaisons de distance au but et les polémiques qui en découlent suivant la position des waypoints que l’on fixe sur le contournement de la bulle anticyclonique.

 

 

Suivant une route plus Nord, Spindrift 2 (ici le 10 décembre) a parcouru plus de milles et n’a que très peu repris à Banque populaire V sur le tronçon de l’océan Indien entre l’Afrique et l’Australie. (© Yann Riou / Spindrift)

 

 

Pour Spindrift 2, Jean-Yves Bernot (routeur) et René Boulaire (responsable du suivi satellitaire ou tracking et du calcul, Addviso s’occupant de la cartographie) ont retenu 24 000 milles soit 1 539 milles en plus que pour Idec Sport (7 %). Mais là où ça se corse, c’est que comme il le faisait déjà voici quatre ans pour Banque populaire V, René Boulaire ne s’interdit pas de modifier ses waypoints en cours de route, notamment de raccourcir la route théorique si les prévisions météorologiques y sont favorables (c’est d’ailleurs pour cela qu’il n’évoque plus le VMC, ses waypoints étant parfois glissants). Cela modifie peu le total de 24 000 milles mais cela a une réelle incidence sur les quelques dizaines de milles de retard ou (plutôt) d’avance (c’est le but pour la com’) qui s’affichent sur le site de Spindrift même si l’on a pu constater dans le cas de la pointe Sud de la Tasmanie que cela avait joué en la défaveur du challenger (voir la capture d’écran ci-dessus). Cela avait par contre joué en faveur de Spindrift à la fin du contournement de Sainte-Hélène lorsque les waypoints ont été déplacés sur le site au vu de prévisions favorables pour un virage vers le Sud-Ouest plus serré que prévu.

 

Considérant que l’objectif n’est pas seulement d’améliorer un record mais de battre le bateau qui le détient, René Boulaire revendique une route de référence qui s’éloigne de l’orthodromie théorique (contrairement à Idec) et annonce s’être basé sur la route effective de Banque populaire V en 2011-2012 avec une orthodromie ne descendant pas au-dessous de 55° S. J’y mets un certain bémol car celui-ci avait alors parcouru 29 002 milles (26,52 noeuds) soit quand même 5 000 milles de plus que la route théorique de 24 000 milles retenue par Spindrift, plus longue de 21 % tout de même – souvenons-nous notamment de la grande volta accomplie très à l’Ouest en Atlantique Nord pour contourner l’anticyclone des Açores au retour. Notons néanmoins qu’aussi bien Spindrift 2 qu’Idec Sport ont finalement navigué dans l’océan Indien sur une route proche de leur route théorique (loin de l’orthodromie pour le premier, proche de celle-ci pour le second) ce qui n’est pas illogique puisque leurs skippers et routeurs ont réalisé l’une et prédéfini l’autre suivant leur vision climatologique et stratégique du tour du monde.

 

Ayant travaillé ensemble pour le Trophée Jules Verne 2011-2012 de Banque populaire V, avec Marcel Van Triest qui était alors le routeur de Loïck Peyron et Juan Vila, René Boulaire et Yann Groleau disposent chacun de la trace complète de Banque populaire V avec des données toutes les 15 minutes. Pour l’instant, on ne descend pas au-dessous de ce pas de temps sur les sites internet (15’ pour Spindrift, 30’ pour Idec) afin de ne pas permettre à une équipe adverse de reconstituer finement les polaires de vitesse de la concurrence, même si le vent réel est désormais donné en noeuds par Spindrift ce qui n’était pas le cas auparavant (voir mon article Les coulisses d’un record).

 

Compte tenu de tous ces outils, on peut regretter qu’à l’exception des grands points de passage (équateur, cap des Aiguilles, Leeuwin non reconnu par le WSSRC mais bien par le Trophée Jules Verne, South East Cape en Tasmanie, Horn et équateur) où l’on dispose d’un chrono fiable comme c’était déjà le cas lors des tentatives d’avant l’ère de la géolocalisation grand public, la notion d’avance et de retard sur le record doive être prise avec des pincettes pour ne pas dire des cisailles à couper les haubans. Ce sera le cas tant que la méthodologie de chacun ne sera pas clairement exposée dans une notice des cartographies présentées.

 

En fait, je pense que le Trophée Jules Verne en la personne de Titouan Lamazou – qui après la mort de Florence Arthaud vient d’en reprendre la présidence avec comme vice-présidents Olivier de Kersauson et Robin Knox-Johnston -, devrait imposer les waypoints d’une orthodromie climatologique pour permettre enfin des comparaisons dignes des données numériques à notre disposition. Alors, cher Titouan, arbore l’étoile du shérif, et réunis les experts concernés pour définir cette route de référence qui deviendrait unique à tous les sites des cow-boys prétendant au prestigieux trophée dont tu as désormais la charge.

 

O.C.

 

PS. Mon ami Jacques Vapillon, excellent photographe de mer que je n’ai pas besoin de présenter, et non moins excellent camarade avec lequel j’ai vécu quelques moments savoureux de par le monde, a été volé de tout son matériel photo professionnel dans le TGV, au retour du Salon nautique. Vous pouvez l’aider ici , faites passer le message et le lien, le garçon le mérite !

 

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Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif

Par

 

Avec ces géants là, il ne faut jurer de rien. Tandis que nous bouclions le numéro de janvier de Voiles et voiliers (VV 539) qui sera disponible sur le Salon nautique dès ce week-end et en kiosque dans la foulée, j’écrivais lundi 7 décembre au matin que le Trophée Jules Verne serait plus difficile pour Francis Joyon et ses cinq équipiers qui comptaient alors 750 milles de retard, et même 800 milles quelques heures plus tôt.

 

C’est effectivement plus exigeant pour eux que pour Yann Guichard et ses treize équipiers, néanmoins sur un bateau plus grand (40 mètres contre 31,50 mètres), mais c’était compter sans ces cow-boys qui viennent de réaliser un truc énorme sur l’Indien. Entre le cap des Aiguilles et le cap Leeuwin, Joyon et ses hommes n’ont mis que 5 jours 11 heures 23 minutes. Suivant une route Sud proche de l’orthodromie et assez tendue (VMC remarquable), ils ont cravaché pour ne pas se faire piéger par la dépression descendue de Madagascar. Ils ont ainsi réussi à passer devant elle, contrairement à ce qui s’était passé avec le front froid de l’Atlantique Sud qu’ils n’avaient pu “ surfer ” comme Spindrift l’avait fait (voir notre article Ras le front ! dans VV 539 précité).

 

Au prix d’une certaine roulette russe avec les glaces (en dépit de la surveillance satellitaire effectuée et de la route validée par le routeur Marcel Van Triest), Idec Sport met donc 12 heures et 45 minutes de moins que Loïck Peyron et l’équipage de Banque populaire V (décembre 2011) en 6 jours 8 minutes. Pour les six hommes du bord, la satisfaction doit être à la hauteur de l’énergie qu’il a fallu dépenser pour revenir dans le match, malgré un froid vif et une fatigue qui se fait sentir du fait de la part très réduite laissée au sommeil. Ils auraient ainsi effacé presque tout leur retard, 800 milles en quatre jours !

 

 

9 842.2 milles parcourus sur l’orthodromie plus 12 619.1 milles en distance au but rapportée à cette même orthodromie théorique : celle-ci est donc de 22 461.3 milles pour la tentative Idec Sport 2015-2016. Notez que sous l’onglet Tableau de bord, on trouve aussi la route effectivement parcourue par addition de tous les segments des relevés satellitaires, route quasi égale à la route fond enregistrée à bord par le GPS (la différence provenant du pas de temps retenu pour l’un et pour l’autre). (© Idec Sport / Géovoile)

 

 

Mais attention, il ne s’agit pas encore du record de l’océan Indien ce qui n’enlève rien à la performance époustouflante. Sur son site, Idec évoque d’ailleurs le “ chrono de l’Indien ” et un “ temps de référence ”. Mais dans un communiqué de presse “ Alerte TV ” en cette mi-journée du 11 décembre, le service de presse de Joyon est nettement moins prudent et parle de “ Record du monde ”… diantre, la com’ n’a pas besoin d’en rajouter puisque cette traversée de l’Afrique à l’Australie est superbe ! Mais il est vrai qu’à la télé, sans sensationnalisme point de salut.

 

L’océan Indien est délimité à l’Ouest par le cap des Aiguilles (ou Cape Agulhas par 20° 00’ E) et à l’Est par le cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) par 146° 49’ E (voir l’article S-23). C’est bien cette longitude que retient à juste titre le World Speed Sailing Record Council (WSSRC) – le shérif de mon titre – dans ses règles 2015 sous l’égide de l’ISAF et qu’il prend en compte pour l’enregistrement des temps intermédiaires sur les records autour du monde. À cet égard, le seul record de l’océan Indien qui existe est celui entre les deux caps précités et non avec le cap Leeuwin.

 

Cependant, derrière la beauté de la géolocalisation en temps réel et d’une cartographie enrichie de nombreux outils dont je me suis déjà félicité à plusieurs reprises (ici et notamment, et tout récemment à propos de la Mini-Transat, ici et ), que signifient les distances affichées par la cartographie Géovoile ?

 

On constate que la distance au but en orthodromie était de 15 488.75 M le 05.12.15/11h30 UTC et de 12 619.11 M le 10.12.15/22h30 UTC, soit une différence de 2 869.64 M. En faisant jouer le retour arrière sur la cartographie, que nous dit l’entrée “ distance parcourue ” (celle-ci est bien la distance parcourue rapportée à l’orthodromie théorique comme le confirme le Tableau de bord du site) ? Le 10.12.15/22h40’17” UTC, la cartographie indique qu’Idec Sport a parcouru 9 842.2 M. Le 05.12.15/11h38’47” UTC, il en avait couvert 6 972.6 M, soit une différence de 2 869.6 M cohérente avec la donnée “ distance au but ” citée ci-dessus.

 

Cette distance orthodromique en WGS 84 entre les waypoints atteints par Idec Sport aux longitudes respectives du cap des Aiguilles (20° 00’ E), doublé le 5 décembre 2015 à 11h17 UTC par 51° 04’ S, et le cap Leeuwin (115° 08’ E) atteint le 10 décembre 2015 à 22h40 UTC par 51° 44’ S, est selon mes calculs de 3 290 milles avec un vertex par 61° 41.7’ S / 68° 11.5’ E (la moyenne tenue par Idec Sport rapportée à ces 3 290 milles couverts en 5 jours 11 heures 23 minutes est de 25.04 noeuds).

 

Les cow-boys ont navigué au plus près de cette orthodromie locale, descendant à 54° 27’ 56” S si l’on en croit le tableau, c’était le 08.12.15/20h30 UTC par 74°04’88” E, et même à 54° 31’ S pour l’empannage ce soir là selon le communiqué de presse du 9 décembre ; ils sont néanmoins restés bien loin du vertex et c’est triplement logique d’un point de vue climatologique, météorologique et océanographique quant aux glaces.

 

 

Au milieu de son équipage commando – composé du Suisse Bernard Stamm, de l’Espagnol Alex Pella, de l’Allemand Boris Herrmann et des Français Gwénolé Gahinet et Clément Surtel – Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait auparavant. (© Idec Sport)

 

 

La distance de 2 869 milles, inférieure de 420 milles à celle des 3 290 milles précités, n’est pas une erreur de la part de Géovoile. Son programme calcule une route orthodromique pour l’ensemble du tour du monde et non localement. La distance au but qui en résulte varie d’ailleurs peu ou prou à chaque tentative du Trophée Jules Verne en fonction des desiderata des équipes et de leurs routeurs quant aux waypoints de cette route théorique (Marcel Van Triest pour Idec, Jean-Yves Bernot pour Spindrift). D’où la grande prudence qui s’impose quant aux chiffres annoncés par les uns et les autres relativement à l’avance/retard de leur poulain vis-à-vis du défenseur (Banque populaire V en l’occurrence) dont ils synchronisent la date et l’heure de départ afin de pouvoir comparer son parcours passé à la performance du challenger.

 

Je renvoie à ce sujet à mon article Les coulisses d’un record. Écrit voici près de cinq ans, il reste plus que jamais d’actualité tandis que les sites des deux tentatives actuellement en mer ont leurs propres calculs de segments d’orthodromie sur des routes climatologiques affinées en fonction des polaires de vitesse de chacun des deux trimarans et de la communication qui y est associée. Ce que ne peut traduire la cartographie unique proposée par Volodia (très pauvre, elle a au moins le mérite d’exister), en complément de la cartographie de Géovoile pour Idec, à mon avis beaucoup plus claire et ergonomique que celle d’Addviso pour Spindrift. Les riches contenus multimédia concoctés sur ce site par Yann Riou sont par ailleurs difficilement égalables, même si Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait précédemment.

 

Rendez-vous au South East Cape en Tasmanie pour le vrai record de l’océan Indien qui sera à comparer avec celui de Banque populaire V en décembre 2011 : il était de 8 jours 7 heures 23 minutes le 12 décembre 2011. Le prochain article fera ainsi le point sur l’avance/retard véritable des uns et des autres et sur les stratagèmes parfois utilisés par certains pour améliorer artificiellement celle-ci…

 

O.C.

 

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Anne, sa soeur Anne

Par

 

Du noir sur le code orange. Tandis que Francis Joyon est en attente à Brest, pour un départ sur le Trophée Jules Verne, Anne Caseneuve, amie de Francis et compagne de Christophe Houdet, bras droit du skipper d’Idec Sport, est morte ce jeudi 19 novembre 2015 à l’âge de 51 ans (elle était née le 12 avril 1964).

 

 

Le 19 novembre 2014, Anne Caseneuve remportait la Route du Rhum. C’était sa cinquième participation à l’épreuve. Elle avait annoncé que ce serait aussi sa dernière, heureuse d’avoir réussi une superbe trajectoire et de finir en beauté sa belle histoire avec le Rhum. Elle est la femme qui a disputé le plus d’éditions de la transat Saint-Malo/Pointe-à-Pitre. (© Alexis Courcoux / Route du Rhum Destination Guadeloupe)

 

 

Francis lui a aussitôt rendu hommage : “ Sa disparition touche au coeur tous ceux qui ont navigué avec elle, travaillé avec elle, régaté avec ou contre elle à travers les océans. Tous ceux qui ont simplement côtoyé cette femme dynamique et passionnée. Anne n’était pas seulement un grand marin, elle avait la mer chevillée au corps. Et elle aimait transmettre son amour de la nature, du vent, des océans. ”

 

Anne Caseneuve était atteinte d’un cancer qui la rongeait déjà l’an dernier lorsqu’elle remporta la Route du Rhum dans la catégorie Rhum, à bord de son trimaran Aneo (50 pieds, 15,24 mètres). C’était le 19 novembre 2014, un an jour pour jour avant sa mort. Christophe et elle sont les parents de Djamina Houdet-Caseneuve (31 ans) et d’Aubin Houdet-Caseneuve (29 ans) qui naviguent eux aussi, depuis leur naissance ou presque.

 

Toute la famille a d’ailleurs souvent partagé du grand large, par exemple pour convoyer le trimaran Idec de Francis Joyon au retour du Rhum 2010. Un an auparavant, les parents avaient fait de même au rebours du record de l’île Maurice, vers Lorient via le cap de Bonne-Espérance. Ce fut aussi le cas en course, sur la Transat Jacques Vabre. Anne y a eu successivement pour équipiers Christophe (2003, 2005), Djamina (troisièmes en 2007 sur Multi 50) et Aubin (tentative d’être au départ en 2011). Comme son père, celui-ci travaille dans l’école de croisière Caseneuve Maxi Catamaran.

 

 

Depuis 1982, Anne Caseneuve n’a cessé de traverser l’Atlantique au fil des saisons d’école de croisière aux Antilles sur catamaran et en course, notamment pour cinq éditions de la Route du Rhum sur trimaran. Elle est ici à la table à cartes d’Aneo, avant sa victoire de 2014. (© Aneo)

 

 

L’enfance d’Anne se passe entre l’Afrique, durant l’année scolaire, et le Morbihan pour les vacances. Le dénominateur commun ? La voile ! Sur le Requin de son père toute l’année, au Gabon et au Sénégal notamment, avec le plan Costantini de son grand-père pendant l’été. À peine 18 ans et c’est une première transat ; entre croisière, convoyages et courses elle en réalisera plus de cinquante… Puis elle passe le brevet Marine marchande, le PPV (Patron Plaisance Voile de la Jeunesse et sports) et le BEES voile, avant de créer leur société avec Christophe dans les années 1990, mus par la même passion exclusive du multicoque, comme leur ami Francis.

 

 

Comme Francis Joyon à ses débuts, Christophe Houdet est un artiste en matière de puzzle composite. Avec Jack Mitchel, il a récupéré la coque centrale de l’ORMA Fujicolor et les flotteurs de Groupama, les assemblant avec de nouveaux bras pour en faire un trimaran de 50 pieds très costaud et marin, offrant beaucoup de volume dans ses flotteurs. Aneo est ici dans le dernier bord de la Route du Rhum 2014. (© Alexis Courcoux / Route du Rhum Destination Guadeloupe)

 

 

La course au large débute en 1998 avec le Rhum – poussée par Christophe ce qui n’est pas rien dans un milieu qui laisse plutôt les femmes à la maison. Lors de l’édition dantesque de 2002, elle terminera deuxième classe 2. Dure au mal, Anne est un marin qui sent ses bateaux et sait les ménager.

 

Installée à Arradon, son jardin était le golfe du Morbihan et l’Île-aux-Moines, la baie de Quiberon et les îles d’Houat et d’Hoëdic qu’elle cultivait depuis toujours. Élargi à l’Atlantique Nord qu’elle a labouré en tous sens, son sillon demeurera emprunté par sa famille et ses proches. Pour apaiser leur chagrin, ils n’auront que ces larmes de sel qui vous montent au coin de l’oeil quand le vent apparent s’emballe. Des larmes de jubilation de vivre cette vie là et de l’avoir bien vécue jusqu’au bout.

 

O.C.

 

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Mini bombes

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Quelques tableaux valent mieux qu’un long discours. J’ai récemment parlé de ceux proposés par Géovoile sur la Mini-Transat. Au vu des performances hallucinantes réalisées par les leaders de la course en approche de la Guadeloupe, j’y reviens en quatre captures d’écran afin de bien en prendre toute la mesure.

 

 

Rapportée à la distance effectivement parcourue en orthodromie ce 10 novembre à 08h00 UTC, soit 2140,53 milles pour le leader des protos (77,12 % de la distance totale de cette seconde étape), la moyenne de celui-ci est de 9,2 noeuds. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Sur le fond, ce même leader a parcouru au même moment 2567,59 milles, soit une moyenne effective de 11 noeuds ! Le deux leaders en série affichent quant à eux 10 noeuds de moyenne sur leur route fond… mon tout sur des bateaux de 6,50 mètres. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Si le record des 24 heures n’est pas encore tombé chez les protos avec 295,57 milles à 12,3 noeuds (sauf erreur de ma part, il appartient toujours à Bertrand Delesne sur Les Sables/Açores/Les Sables en 2010 avec 304,9 milles), il vient d’être battu en séries avec 278,77 milles à 11,6 noeuds pour Julien Pulvé (Novintiss) détrônant ainsi Xavier Macaire sur cette même édition de Les Sables/Açores/Les Sables. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 Avec respectivement 56 et 41 pointages en tête, les chiffres proposés par Géovoile sont sans appel : Frédéric Denis (Nautipark) et Ian Lipinski (Entreprise(s) innovante(s)) sont les maîtres de cette seconde étape. Même si Frédéric Denis est le seul à avoir creusé un véritable écart (42,34 milles et c’est au classement de ce 10 novembre à 08h30). Les maîtres statistiques en tout cas, en attendant le classement final. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 

O.C.

 

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Elle a tout d’une grande

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J’ai déjà dit tout le bien que je pense du travail de Yann Groleau sur Géovoile. J’avais parlé pour la première fois de ce remarquable suivi cartographique au large, il y a près de cinq ans, lorsque j’avais analysé de ce point de vue les coulisses du record autour du monde en solitaire ou du Trophée Jules Verne en équipage. Depuis, Géovoile s’est imposée comme la référence, en France et à l’étranger, son Race Management System (RMS) étant utilisé par la plupart des directions de courses, comme je l’avais raconté l’an dernier ici et .

 

 

Adoptée par la majorité des grandes courses au large, dont la Mini-Transat, la cartographie Géovoile se reconnaît en un coup d’oeil. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Je souhaite en reparler aujourd’hui à propos de la Mini-Transat avec laquelle tout avait commencé pour Yann (en ce qui concerne la voile), voici dix ans tout juste. Car le remarquable site internet de la Mini propose une cartographie très complète accompagnée de statistiques et de graphiques qu’on avait vu apparaître sur la Barcelona World Race l’hiver dernier.

 

Outre les fondamentaux qui sont la marque de la qualité Géovoile, un graphisme épuré et lisible (y compris pour le vent GFS) avec toutes les fonctionnalités souhaitées – dont l’outil de calcul de distance très pratique pour mesurer des décalages en latéral et le cercle de visibilité théorique permettant de savoir si des concurrents peuvent s’apercevoir -, l’algorithme de routage à cinq jours, très léger, peut être joué de manière tout à fait fluide pour les trois premiers de chaque flotte (protos et séries) comme l’on peut rejouer tout ou partie du parcours d’un skipper ou de la flotte avec la même facilité.

 

 

Où l’on voit sur les graphiques que l’avance de Davy Beaudart ne cesse de progresser depuis le 21 septembre. L’échelle des distances n’est pas assez détaillée sur une course où les écarts sont plus en dizaines qu’en centaines de milles. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Sous l’onglet Classements, les données sont fort bien présentées et très complètes avec les données route fond et vitesse fond – et au-dessous la VMC (Velocity Made on Course) c’est-à-dire la vitesse de rapprochement vers la marque -, sur une heure, quatre heures et vingt-quatre heures. Auxquels s’ajoutent l’heure UTC de référence, la position et la distance au but ainsi que l’écart au premier. La cartographie est mise à jour six fois par jour, à 6, 9, 12, 15, 18 et 21 heures (heure française), soit 4, 7, 10, 13, 16 et 19 heures UTC.

 

Sous l’onglet Graphiques, les courbes d’analyse permettent de visualiser la vitesse fond point à point, sur quatre ou vingt-quatre heures, ainsi que les écarts et les places occupées au classement, le déplacement du curseur sur les courbes affichant les données correspondantes dans des étiquettes. Si les réponses sont pertinentes en tant que telles, elles deviennent encore plus intéressantes en les corrélant à la météo rencontrée et aux coups stratégiques et tactiques joués, ce qui nécessite d’afficher ces données en écrans multiples. La lisibilité des graphes n’est d’ailleurs pas évidente lorsque les couleurs sont trop ressemblantes et l’idéal serait que des teintes contrastées soient ici affectées aux rangs consécutifs et non à un coureur donné.

 

 

Vendredi 25 septembre à 15h00, le routage fait arriver Davy Beaudart en vainqueur ce samedi 26 à 16h26. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 

Enfin, l’onglet Statistiques propose les données suivantes dans l’ordre de défilement de la page. Le pourcentage effectué et restant à couvrir sur la route théorique de l’étape, calculée en orthodromie avec, en temps quasi réel, la vitesse moyenne tenue sur le temps écoulé depuis le départ, rapporté à cette même distance théorique. S’y ajoutent la distance réellement parcourue sur le fond, la distance et la vitesse maxi sur 24 heures, le hit-parade des leaders, la chronologie de leurs prises de pouvoir et les écarts maximaux par rapport à eux. Toutes ces fonctionnalités n’ont donc rien à envier à celles proposées sur les autres épreuves. Mais ça on le savait déjà… la Mini, elle a tout d’une grande !

 

O.C.

 

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La mer est vraiment noire

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Miraculée à la mer en 2011, emportée dans les airs le 9 mars 2015, à 57 ans. Avant de partir pour l’Argentine, Florence Arthaud avait bouclé, en collaboration avec Jean-Louis Bachelet, le manuscrit de Cette nuit, la mer est noire que les éditions Arthaud ont sorti le 19 mars (192 pages, 16 euros).

 

Ses obsèques ont eu lieu lundi 30 mars après-midi en l’église Saint-Séverin, à Paris, où nombre de navigateurs et d’anonymes entouraient la famille et les proches. Un nouvel hommage lui sera rendu par ses amis marins, le 28 avril, dans l’archipel de Lérins au large de Cannes, devant l’île Saint-Honorat. Puis les cendres de Florence seront inhumées dans l’intimité familiale, avec celles de son père, sur l’île Sainte-Marguerite, auprès de son frère Jean-Marie.

 

Tandis que nous retraçons la carrière de Florence dans le numéro d’avril de Voiles & voiliers, actuellement en kiosque, nous publierons les bonnes feuilles de l’ouvrage dans le numéro de mai, à paraître le 16 avril.

 

 

Les mémoires de Florence Arthaud ont cela d’étrange et de poignant qu’ils relatent une mort promise, le 30 octobre 2011, et qu’ils sont finalement publiés à titre posthume. (© Arthaud)

 

 

Ce livre bref est construit autour de l’interminable nuit du 29 au 30 octobre 2011 où Florence Arthaud est tombée à la mer de son voilier de croisière, au large du cap Corse. Dédié à son père, Jacques, décédé le 26 novembre 2014, le texte est construit en alternant le récit au coeur de ces ténèbres où elle aurait dû mourir et des retours sur sa vie y faisant écho.

 

La partie nocturne est si j’ose dire la plus intéressante, le reste ayant déjà été livré pour une large part dans son livre précédent. Si le travail éditorial n’était vraisemblablement pas achevé avant l’accident (d’où la collaboration du susnommé Bachelet), le témoignage est sincère et touchant, nourri de cette expérience très proche de la fin.

 

Florence en avait retiré l’envie d’aider des femmes à naviguer, projet qu’elle n’aura pu mettre à exécution. Le fait que le livre soit publié posthume ajoute évidemment beaucoup à l’étrangeté et à l’émotion de ce texte relatant une nuit d’agonie sous la voûte étoilée et de renaissance sous le projecteur de l’hélico salvateur. Hélas, un miracle dans une vie, c’est déjà inespéré.

 

O.C.

 

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Zoom

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Une langue de bois digne de l’ère soviétique. C’est ainsi que je qualifie la com’ insupportable de la Volvo Ocean Race dans le numéro de janvier de Voiles et voiliers qui vient de paraître, à propos de l’échouement le plus spectaculaire de ces dernières années en course au large (voir aussi l’édito bien senti de Didier Ravon). Celui de Team Vestas, survenu le 29 novembre au coeur de l’océan Indien, sur un récif proche de l’Île du Sud dans l’archipel Saint-Brandon (Cargados Carajos Shoals), à 230 milles au Nord-Nord-Est de l’île Maurice.

 

 

La carte scannée (raster) montre que même à très petite échelle (1 : 3 600 000, soit une diagonale d’écran couvrant 666,5 milles), les Cargados Carajos Shoals sont parfaitement visibles le long de la dorsale de l’océan Indien (Ridge), dans le Nord-Nord-Est de l’île Maurice et dans l’Est de l’îlot Tromelin. Madagascar est à l’Ouest du cadre. Côté bathymétrie, on voit qu’en arrivant par le Sud-Sud-Ouest, on passe rapidement de l’isobathe 3000 à moins de 50 mètres. Comme cela doit se faire systématiquement lorsqu’on prépare une route, en navigation hauturière comme en navigation côtière, le zoom est donc indispensable pour vérifier tout au long de celle-ci (même si c’est fastidieux sur plus de 5 000 milles) que la trajectoire programmée (y compris celles proposées par les routages) ne passe pas sur des dangers. Il faut donc afficher la plus grande échelle disponible (mais ne pas dépasser celle-ci : voir l’image 3), tracer la route pour une navigation aux plus basses mers, les waypoints devant être si possible à proximité d’amers, faciles à identifier et permettant un relèvement visuel, à une largeur de pouce (à l’échelle de la carte) du côté libre de danger (eaux saines) et sans utiliser un waypoint fourni par un fabriquant que l’on n’aura pas soi-même visualisé sur la carte, l’idée étant aussi d’éviter que tout le monde navigue avec les mêmes waypoints d’où des risques de collision (surtout si le pilote automatique est en mode GPS)… (© MaxSea Time Zero / Olivier Chapuis)

 

 

Depuis notre bouclage s’est tenue la conférence de presse à Abu Dhabi qui m’oblige à corriger mon premier jugement. Parce qu’il a été calibré pour vendre les héros du tour du monde comme les meilleurs marins de la planète et que le cas d’une erreur de débutant n’est pas prévu dans les éléments de langage formatés, le discours de la Volvo traduit plutôt le pire du business is business, celui qui ne fait jamais amende honorable et dont l’arrogance n’a d’égale que l’inconscience de sa propre vacuité.

 

Cette erreur est humaine – puisque contrairement à ce qui nous est vendu, les dits héros sont bel et bien des hommes et des femmes -, et elle mérite à ce titre l’indulgence. Mais ce qui tient du perseverare diabolicum, c’est bien la poursuite de la parole officielle dans laquelle les communicants de l’épreuve et de l’écurie concernée ont sans nul doute tenu les clés des multiples verrous tandis que les navigants avaient d’autres coraux à fouetter. La seule chose digne dans cette histoire tient dans le fait que l’Australien Chris Nicholson a aussitôt endossé sa responsabilité de skipper et qu’il n’a pas chargé outre mesure son navigateur, le Néerlandais Wouter Verbraak. Il est vrai que les faits l’ont fait pour lui mais un patron qui assume vraiment, c’est assez rare dans le monde d’aujourd’hui pour être souligné.

 

 

Au 1 : 1 200 000, bien qu’étant trois fois plus détaillée que la carte électronique de l’écran précédent (ici, la diagonale couvre 223,4 milles), la carte vectorielle (C-Map Jeppesen dans le cas présent) ne détaille nullement les Cargados Carajos Shoals. Il est donc impératif de zoomer si on prétend entrer dans cette zone ou même seulement la tangenter. C’est d’autant plus indispensable que l’on peut y observer des erreurs importantes sur des cartes dont une partie des levés date ici de… 1825. Cela, sans même parler des décalages considérables (plusieurs centaines de mètres) pouvant exister entre les systèmes géodésiques locaux et le WGS 84. Bref, même si Wouter Verbraak avait zoomé sur sa cartographie électronique, il n’aurait pu s’engager dans cette zone sans des précautions redoublées nécessitant notamment de croiser les sources d’information – GPS et cartographie mais aussi sondeur (tout en sachant que l’instrument a ses limites sur une barrière de corail qui remonte d’un coup, la vision avec des verres polarisants de jour et l’ouïe de nuit sont plus fiables… les oiseaux pouvant aussi aider), radar (mais les îlots très bas renvoient un faible écho)… -, et surtout de largement augmenter les marges de sécurité. (© MaxSea Time Zero / Olivier Chapuis)

 

 

Quid de l’erreur de navigation ? Nicholson : “ Dans les deux jours précédant l’accident, Wouter et moi-même avions noté qu’il y aurait des hauts-fonds sur la route planifiée par le routage. Je lui ai donc demandé quelles seraient les profondeurs, ainsi que les courants et l’état de la mer ”. Et le skipper de continuer : “ Wouter m’a répondu qu’on passerait de 3 000 à 40 mètres – que ce seraient les deux limites bathymétriques en l’espèce -, que le courant était négligeable et que pour les vagues, on en reparlerait en s’approchant ”.

 

Verbraak : “ Avec le recul, nous aurions dû zoomer beaucoup plus sur la zone. Ne pas l’avoir fait constitue la grosse erreur que j’ai commise. Mais le bon côté c’est que nous n’en avons plus fait [des erreurs]. ” Vous avez bien lu. Ce “ but the good thing is that we did not make any more ” est-il de l’humour ? Pourquoi pas ? Après tout, il n’y a même pas eu de blessé léger, à 19 noeuds ! Tout en étant amorti par le corail (au moment de monter dessus), c’était loin d’être gagné, une rupture des cervicales est vite arrivée. Est-ce du fatalisme : maintenant que le bateau ne bouge plus de sa patate de corail, pas de danger de faire une autre bêtise ? Verbraak veut-il plutôt rendre hommage à son skipper et à la manière dont il a mené l’équipage pour évacuer en sécurité (concernant l’impact écologique, voir les avis des commentateurs) ?

 

 

Au 1 : 75 000 (la diagonale d’écran couvre 13,66 milles), la carte vectorielle (C-Map Jeppesen) offre ici un détail de la partie Sud-Ouest des Cargados Carajos Shoals : Vestas s’est échoué par 16° 48.30’ S / 059° 34.53’ E, dans le coin inférieur droit de cet écran. Notez qu’il y a du courant indiqué, jusqu’à 2 noeuds dans l’Ouest du banc. Cette carte me permet d’attirer l’attention sur deux autres dangers liés au zoom. L’hyperzoom est nécessaire pour détailler un passage mais il ne doit pas être systématique comme beaucoup trop de gens le pratiquent en naviguant sur de très petits écrans qui les condamnent à ce niveau de détail. En effet, pour conserver une vision synoptique de sa navigation et avoir une idée juste de son environnement à moyen et long terme autant que dans l’immédiatement à vue, il est indispensable de zoomer arrière. Ne serait-ce que pour rester pénétré de ces « relèvements mentaux » qui font une bonne nav’ et permettent à l’esprit (assisté du compas, de la règle Cras et de la carte papier) de prendre le relais de l’électronique à tout moment. Enfin, le plus dangereux est l’overzoom, c’est-à-dire le zoom au-delà de l’échelle réelle de la carte la plus détaillée : l’absence de pixellisation sur la carte vectorielle est en effet un piège (qu’ont résolu nombre de fabricants en bloquant celui-ci ou en le signalant en rouge) car sans vous en rendre compte, vous dépassez l’échelle à laquelle les hydrographes ont levé la carte, donc la réalité qu’ils ont mesurée sur le terrain. Cette virtualité est d’autant plus risquée que vous êtes en train de progresser sur une mer mal pavée de dangers bien réels… Ultime conseil, ne négligez pas de contrôler régulièrement dans le menu adéquat de votre récepteur, l’état de précision du système GPS, liée à la configuration géométrique des satellites visibles. Dans une zone aussi dangereuse que celle évoquée ici, cela peut vous sauver la vie. Le sens marin – mélange d’analyse réfléchie de toutes les informations du bord, d’observation de l’environnement maritime et de veille sensorielle permanente – consiste d’abord à ne jamais se reposer sur un seul instrument. Lorsque les récifs surgissent devant l’étrave, il est trop tard pour se demander si la position affichée à l’écran est bien exacte… (© MaxSea Time Zero / Olivier Chapuis)

 

 

Ou bien est-ce encore un effet collatéral d’une com’ qui ne s’entend même plus parler ? Elle s’adresse au grand public via les médias généralistes – genre “ après tout ce n’est qu’un incident de parcours ”. J’avoue que je privilégie cette dernière hypothèse quand je vois que le communiqué de presse d’où proviennent ces informations s’intitule “ Nous reviendrons ” et que la phrase suivant ce que je viens de rapporter ne parle déjà plus de “ crash ” mais d’un “ incident ” ce qui se traduit par “ péripétie ”…

 

Résumons. L’euphorie de la régate a pris le pas sur la nav’ au point d’en oublier de zoomer sur la carte… Et peu importe si cet archipel était initialement dans la zone d’exclusion, ce n’est pas une circonstance atténuante. Clin d’oeil de l’Histoire, ce naufrage a eu lieu non loin de l’îlot Tromelin, cadre d’une catastrophe aux conséquences autrement funestes. À un peu plus de trois cents milles dans l’Est de celui-ci, pour être précis. Autant dire une poussière… que l’on efface d’un zoom arrière.

 

O.C.

 

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Bob & Jacques

Par

 

Ils n’ont pas grand chose en commun sinon d’être morts à deux jours d’intervalle, d’avoir eu la mer pour passion – ce n’est pas rien -, et d’avoir joué un rôle dans ma vie. C’est nettement plus anecdotique, j’en conviens, mais pas mal de gens étant dans mon cas, cela justifie amplement de rendre ici hommage à ces deux hommes.

 

L’Anglais Bob Salmon a appareillé le 24 novembre, suite à un cancer du poumon. Il avait 78 ans. Il restera dans l’Histoire comme le génial inventeur de la Mini-Transat. C’était en 1977, l’année suivant le gigantisme du Club Méditerranée d’Alain Colas dans la Transat anglaise 1976 à laquelle Salmon avait participé. Les Britanniques allaient limiter la taille des bateaux à 60 pieds et cela devait amener la création de la Route du Rhum en 1978. De son côté, Bob avait choisi 21 pieds arrondis à 6,50 mètres pour sa nouvelle course.

 

 

English Harbour à Antigua, en 1981. Bob Salmon (au centre) préside la remise des prix effectuée par le Premier ministre de l’île. (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

Je l’appelle Bob même si je ne l’ai pas revu depuis longtemps, c’était l’une des fois où il était venu saluer ses successeurs, coureurs et organisateurs puisqu’il avait passé la main aux Français en 1985, en la personne de Jean-Luc Garnier. Ayant été le benjamin de la Mini-Transat 1981, à 21 ans, je garde le souvenir d’un Britannique pur jus, digne jusque dans l’ébriété, à bord de son voilier de croisière avec lequel il suivit les deux éditions auxquelles j’ai participé (1981 et 1983), alors qu’il avait couru les deux premières tout en les organisant.

 

Si nous étions tous fort occupés à Penzance (Cornouailles anglaises) qui était le port de départ, l’escale de Santa-Cruz de Tenerife (Canaries) était l’occasion de refaire le monde jusque tard dans la nuit. Nous bénéficions du bar bien garni de son Moody, tenu par Beryl sa femme, quand celui du yacht-club local en avait assez de recevoir dans son atmosphère guindée, encore très marquée par l’époque de Franco, ces “ skippers ” hirsutes et chahuteurs.

 

 

Penzance (toujours en 1981). Dans ce petit port des Cornouailles anglaises – proche de leur Mont-Saint-Michel et du redoutable cap Lizard où certains concurrents ont perdu la vie en ralliant le départ -, l’ambiance était chaleureuse et amicale. La Mini l’est restée jusqu’à aujourd’hui, faute d’avoir jamais intéressé les grands médias. Quant aux quelques gros budgets, ils ont rarement gagné et c’est tant mieux. L’épreuve s’est ainsi imposée comme l’incontournable premier rendez-vous du large pour une foule d’anonymes, expérience initiatique pour certains, tremplin espéré pour d’autres. Nombre de skippers célèbres y ont fait leurs premières armes. La liste en est beaucoup trop longue pour les citer ici. J’ai un faible pour un certain Loïck Peyron, récent vainqueur du Rhum, qui m’a fait découvrir le Mini avec son Alcor, sur plan Laurent Cordelle, qu’il préparait avec des bouts de ficelle à La Rochelle en 1979, après que son père, alors commandant du plus grand pétrolier du monde, lui avait rendu le grand service de le foutre (momentanément) dehors. Belles parties de rigolade assurées avec Loïck et Vincent Lévy. Le succès de la Mini-Transat est tel que la course refuse du monde depuis des années, la Classe Mini ayant mis au point un mode de sélection aussi juste que rigoureux pour les 84 skippers admis au total (protos et séries dont l’importance a considérablement augmenté ces dernières années). (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

L’idée répondait à un vrai besoin qui n’a fait que croître puisque la 20ème édition de cette course magique aura lieu en 2015 et que depuis sa création il y a 37 ans, ce sont pas moins de 1 010 femmes et hommes qui doivent à Salmon d’avoir traversé l’Atlantique en course et en solitaire (solo essentiellement même si une catégorie double a aussi existé un temps) ! Et ce, à bord de bateaux fantastiques : les Minis 6.50 sont très tôt devenus le laboratoire de la course au large et de beaucoup d’innovations majeures que l’on a retrouvées ensuite sur des voiliers de toutes tailles, notamment les 60 pieds IMOCA.

 

Après ses années Mini-Transat, Bob Salmon s’est tourné vers la Whitbread Round the World Race (devenue la Volvo Ocean Race). Il y a skippé le maxi Norsk Data en 1985-86 (il y a fini douzième) puis Liverpool Enterprise dans celle de 1989-90 (quinzième). Il continuait de vivre sur Mewstone Avenue, à Wembury près de Plymouth, une adresse restée gravée dans la mémoire de tous ceux qui lui ont écrit entre la fin des années mil neuf cent soixante-dix et le milieu des années mil neuf cent quatre-vingt.

 

 

S’élancer seul sur l’Atlantique à bord d’un voilier de 6,50 mètres (ici le départ de l’édition 1993 remportée par l’excellent Thierry Dubois mais marquée par la tempête et la disparition d’un grand régatier, Pascal Leys) est une expérience inoubliable, de celles qui vous révèlent à vous-même et vous forgent une vie, qu’elle s’éloigne ensuite de l’océan ou qu’elle lui soit vouée corps et âme. À l’école du soi, il est des surfs existentiels qui valent bien au-delà d’une ligne d’arrivée au soleil. Il faut avoir connu l’ivresse de se sentir vivre si frêle au milieu des éléments immenses, un petit rien du tout – implorant Dieu sait qui de le sortir de ce gigantesque merdier -, souriant aux étoiles dans des glissades à n’en plus finir, le coeur en fête, le dos en vrac, les fesses en feu et les pieds pourris de mariner dans leur jus. À force de tenir le manche jour et nuit pour ne pas amener le spi, on finit par halluciner de fatigue et l’on se retrouve les barres de flèche dans l’eau, à pouvoir marcher sur sa quille, dessalé comme en voile légère mais à mille milles de la première plage, larguant la toile, la ramenant plus ou moins intacte et repartant de plus belle jusqu’au prochain distribil. Cela vous forge le caractère et vous trempe la manière de naviguer pour toute une vie ! (© Olivier Chapuis)

 

 

L’autre disparu de la semaine est Jacques Arthaud qui s’est éteint le 26 novembre. Je n’ai pas connu personnellement le père de Florence Arthaud mais je me souviens l’avoir souvent aperçu, avec sa femme, aidant à préparer les bateaux de leur fille sur les grandes courses au large des années mil neuf cent quatre-vingt. Il restera comme le fondateur de la mythique collection “ Mer ” des éditions Arthaud qui a fait rêver tant de générations d’apprentis navigateurs, dont je fus, dévorant Tabarly, Moitessier, Colas, Janichon, Chichester et beaucoup d’autres…

 

 

L’une des couvertures les plus fortes et les plus connues de la collection « Mer » de la grande époque. Dans le genre, on n’a jamais fait mieux ! (© Arthaud)

 

 

Y travaillant depuis les années cinquante, tout en s’évadant le  temps d’une expédition en Arctique avec Roger Frison-Roche qu’il a racontée dans Nomades du grand Nord (1956), Jacques a dirigé la maison d’édition de 1974 à 1977, à la suite de son propre père Benjamin (1896-1983) – fondateur en 1924 des éditions Arthaud, nées de la fusion de la librairie grenobloise éponyme et des éditions Jules Rey spécialisées en beaux livres sur les Alpes (Benjamin étant le gendre de Jules) -, et jusqu’à la cession à Flammarion.

 

Eu égard aux origines dauphinoises de la maison de la rue de Mézières dans le sixième arrondissement de Paris, Benjamin s’intéresse d’abord à la montagne. Avec Maurice Herzog et son très controversé Annapurna, premier 8000 (1951) commence une série de récits des exploits des grands alpinistes français et étrangers. Le père s’étant accaparé les cimes, le fils surfera les vagues.

 

Grand pratiquant lui-même, Jacques est aussi celui qui a initié ses enfants à la voile. Deux d’entre-eux sont devenus des professionnels. Jean-Marie, qui s’est suicidé en mer Méditerranée en 2001, et Florence qui a commencé sa carrière dans la Route du Rhum 1978. La victoire historique dans l’édition 1990 est sans nul doute l’un des titres maison dont son père fut le plus fier.

 

O.C.

 

 

Jacques Arthaud sur son bateau, vers 1974, avec Florence à la barre. (© Collection Florence Arthaud, extrait de Florence Arthaud, Un vent de liberté, Arthaud, 2009)

 

 

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