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Category Archives: Histoire

Antarctique

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La plus grande aire marine protégée (AMP) du monde a été créée en mer de Ross. C’est le moment d’en parler tandis que la flotte du Vendée Globe est étalée autour de l’Antarctique, de l’entrée de l’océan Indien au milieu du Pacifique avec des écarts inédits dans l’histoire de la course !

 

 

Le 16 décembre 2016 au matin, les vingt-deux skippers du Vendée Globe s’étalent en longitude de 130° W à 50° E environ, le long de l’Antarctique. (© Vendée Globe)

 

 

Le 28 octobre 2016, à Hobart (Tasmanie), la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (Commission for the Conservation of Antarctic Marine Living Resources ou CCAMLR) a décidé la création d’une AMP de 1,55 million de kilomètres carrés dont l’entrée en vigueur sera effective en décembre 2017.

 

C’est l’aboutissement de négociations qui auront duré plus de six années, la proposition de la mer de Ross ayant été formulée par la Nouvelle-Zélande et les États-Unis et finalement acceptée par les vingt-cinq membres (vingt-quatre états et l’Union européenne). Petit bémol, cette AMP n’est établie que pour une durée de trente-cinq ans.

 

 

La mer de Ross occupe une baie immense de l’Antarctique. L’essentiel du continent blanc sur le Pacifique est ainsi concerné entre la longitude de la Nouvelle-Zélande et celle du milieu du Grand océan en direction du cap Horn, de part et d’autre de l’antiméridien (en bleu). La diagonale de la capture d’écran couvre 5 062 milles. (© MaxSea Time Zero)

 

 

La mer de Ross doit son nom à l’explorateur britannique James Clark Ross (1800-1862) qui – un an après Dumont d’Urville en Terre Adélie -, fit une reconnaissance fondamentale du continent Antarctique autour de l’antiméridien, découvrant en janvier 1841 la mer qui porte aujourd’hui son nom.

 

Ross était descendu au-delà de 77 degrés Sud avant d’être arrêté par la barrière de glace qui serait également baptisée de son patronyme. Sept ans plus tard, Ross commanderait l’une des innombrables expéditions de secours envoyées à la recherche de John Franklin, l’homme qui mangea ses bottes dont on vient de retrouver le second navire.

 

 

En Péninsule antarctique (à l’extrême Est sur la carte précédente, en vis-à-vis du cap Horn), survolée ici le 10 décembre 2016 par un DC8 de la Nasa, la plateforme glaciaire Larsen C (glace continentale) est parcourue d’une faille longue de 110 kilomètres, large de 90 mètres et profonde de… 530 mètres ! Elle témoigne du réchauffement climatique. Un iceberg d’au moins 5 000 kilomètres carrés s’en détachera un jour ou l’autre (quelques années quand même). Cela ferait monter le niveau moyen des mers de 3 centimètres et devrait poser pas mal de problèmes aux futures navigations dans les mers australes ! Dans le même temps, le déficit observé de la banquise (glace de mer) est de 2 millions de kilomètres carrés en Antarctique pour novembre 2016 par rapport à la moyenne du même mois sur la période 1981-2010… (© Nasa)

 

 

La mer de Ross est l’une des dernières zones maritimes du monde encore intactes. Elle accueille des populations considérables de pingouins d’Adélie, de manchots empereurs, de pétrels d’Antarctique et de phoques de Weddell. Mais la menace est à sa porte tandis que les hautes latitudes australes ne sont plus préservées des pollutions, notamment en plastiques.

 

Plus que les glaces (compte tenu de la zone d’exclusion du Vendée Globe), autour de l’Antarctique comme dans l’océan Atlantique, les collisions avec les OFNI et autres animaux marins font ainsi partie des risques majeurs pour les skippers actuellement en course (voir mon article OFNI soit qui mal y pense et le dernier commentaire posté à ce sujet).

 

 

Ce zoom sur la mer de Ross montre qu’elle est bordée à l’Ouest par la Terre de Victoria et à l’Est par la Terre Marie Byrd, du 70ème Sud au Nord jusqu’à la Barrière de Ross vers 80 degrés Sud. La diagonale de la capture d’écran couvre 2 744 milles. (© MaxSea Time Zero)

 

 

Avec une superficie de 1,55 million de kilomètres carrés (presque trois fois la France métropolitaine), l’AMP de la mer de Ross est donc la plus grande du monde à ce jour. De peu, puisqu’après le quadruplement de sa surface annoncé par les États-Unis, le 26 août 2016, celle de Papahanaumokuakea au Nord-Ouest d’Hawaii dans le Pacifique comptera 1,51 million de kilomètres carrés contre 1,3 million de kilomètres carrés pour le Parc naturel de la mer de Corail (Nouvelle-Calédonie), fondé en avril 2014, la troisième AMP du monde en superficie (672 969 kilomètres carrés pour celle en cours d’extension des Terres australes et antarctiques françaises).

 

La décision d’Obama sera-t-elle remise en cause par Trump ? Pour contourner le Congrès républicain, hostile, Barack Obama avait retenu la formule originale du National Monument (Antiquities Act de 1906, loi sur les monuments anciens) qu’il a d’ailleurs utilisée récemment dans l’Atlantique Nord… non loin de l’endroit où les États-Unis balancent leurs métros à l’eau !

 

O.C.

 

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Anticyclone (2)

Par

 

Pour en faire le tour, Thomas Coville est descendu au-delà du 43ème parallèle avant de mettre franchement le cap à l’Est. L’anticyclone de Sainte-Hélène est très Sud et, après une dépression brésilienne, ce sera bientôt au tour des leaders du Vendée Globe de s’attaquer à ce phénomène clairement perçu, sinon compris, par Edmund Halley (1656-1742) (voir la mention “ variable winds ” sur sa carte des alizés de 1686 que j’avais présentée dans l’un de mes articles sur le Pot-au-Noir). Il est donc temps d’exposer la seconde partie de cet article sur la notion d’anticyclone et l’usage du vocable.

 

 

 L’anticyclone, tel que le nomment les Anglais, est d’abord continental (et thermique) dans les préoccupations des Français qui subissent les rigueurs des hivers du début de la décennie 1870. En témoigne ce bulletin de situation de l’Observatoire de Paris paru dans le journal La Presse du 11 décembre 1873.  (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Un petit rappel préalable. Tout déplacement à la surface de la terre est soumis à l’effet de la rotation terrestre, qui se matérialise par la force de Coriolis, décrite par Gustave-Gaspard Coriolis (1792-1843) en 1835. Celle-ci est maximale près des pôles et elle est nulle à l’équateur. Perpendiculaire au mouvement – dans le cas présent, il s’agit du déplacement d’air – elle le dévie sur sa droite dans l’hémisphère Nord et sur sa gauche dans l’hémisphère Sud. Notons que Coriolis ne s’applique qu’aux phénomènes d’une vitesse assez élevée, d’une ampleur suffisante dans le temps (plus de six heures à nos latitudes) et dans l’espace.

 

Au lieu d’une ligne droite qui serait perpendiculaire aux isobares, dans le cas d’un écoulement direct, l’air suit la “ pente ” de l’anticyclone, en spirale et du centre vers sa périphérie. Il en fait le tour, dans le sens des aiguilles d’une montre (ou sens horaire) – pour l’hémisphère Nord (dans l’hémisphère Sud, c’est le contraire) – avant de s’enrouler dans la dépression, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le sens anti-horaire caractérisant le sens cyclonique.

 

D’où le principe fondamental édicté par la loi de Buys-Ballot. Dans l’hémisphère Nord, face au vent, un observateur a toujours les hautes pressions sur sa gauche et les basses pressions sur sa droite. Dans l’hémisphère Sud, où se trouvent Coville et les leaders du Vendée Globe, c’est l’inverse. Il s’agit ici du vent synoptique lié aux centres de pression et nous n’évoquons pas toutes les subtilités qui s’ajoutent à la règle avec des phénomènes locaux et du frottement au sol.

 

Le Hollandais Christophorus Henricus Dedericus Buys Ballot (1817-1890) n’est pas le premier à formuler cette loi qu’il publie en 1857. L’Américain William Ferrel l’aurait théorisée avant lui mais l’important n’est pas là et Buys Ballot écrivit à Ferrel en 1886 pour lui proposer de la rebaptiser de son nom. C’était trop tard, elle était déjà mondialement passée à la postérité dans ce vaste mouvement foisonnant de la météorologie moderne en train de naître, un long accouchement dans la douleur et les conflits qui ne furent pas réservés aux seules masses d’air.

 

 

Témoignage du bouillonnement créatif autour de la situation synoptique, des isobares et du vent, cette carte d’analyse tracée pour le 7 septembre 1863 serait la première figuration d’une dépression même si elle n’est représentée qu’à moitié pour la partie Sud du centre à 740 millimètres de mercure. La carte est publiée en supplément du bulletin international de l’Observatoire de Paris du 10 septembre 1863. Le flèches indiquent la direction du vent mesuré aux stations d’observation, associé à la pression atmosphérique mesurée, symbolisée par des nombres à deux chiffres correspondant à la pression enregistrée (exemple : 68 pour 768 mm de mercure). Les isobares ont été tracées par interpolation entre ces quelques points encore peu nombreux. (© Météo-France)

 

 

En cette décisive année 1857, les communications de Buys-Ballot évoquées dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences française ne mentionnent pas le mot anticyclone. En 1870, on ne le trouve pas plus dans les comptes rendus relatifs à des publications relatives à la pression atmosphérique, ni en 1871 dans une correspondance de Buys Ballot demandant l’installation d’une station météorologique aux Açores pour faciliter la prévision météo en Europe.

 

Et ainsi de suite jusqu’en 1884 où il est toujours question de “ cercle des hautes pressions ”. C’est en 1888 que je trouve dans ces comptes rendus la première mention explicite du mot : “ Ces centres peuvent être envisagés comme cyclones et anticyclones moyens de l’hémisphère boréal ” dans une note Sur le déplacement des grands centres d’action de l’atmosphère envoyée de Saint-Pétersbourg en mars de la même année.

 

Pourtant, quinze ans auparavant, le grand quotidien La Presse du 11 décembre 1873 (voir la première image) mentionne clairement le mot : “ C’est ce que les Anglais nomment un anticyclone mais la rotation directe sur les bords s’explique naturellement par l’action des bourrasques qui circulent autour et que des cartes plus complètes permettent d’étudier en détail ”. L’origine britannique que je mentionnais dans mon premier article, pour le tout début de la décennie 1870, est-elle la seule avérée ?

 

En 1863, deux ans avant son suicide, Robert Fitzroy – l’homme de l’autre cauchemar de Darwin -, n’employait pas le mot anticyclone (il est vrai moins usité en anglais qu’en français). Dans son fameux traité The Weather Book. A Manual of Practical Meteorology, il évoque de la manière suivante les grands centres de pression en Atlantique : “ It is known, that over the Atlantic Ocean a low mean annual pressure exists near the equator, and a high pressure at the N. and S. borders of the torrid zone (23 to 30 degrees N. and S. latitudes). ”

 

Ces zones de haute pression centrées à peu près entre le tropique et le trentième parallèle selon les observations de l’époque sont respectivement l’anticyclone des Açores et l’anticyclone de Sainte-Hélène. Et Fitzroy de supposer à juste titre qu’il en va de même dans l’immense Pacifique même si on manque encore de données à cet égard, tandis qu’il souligne le situation différente de l’océan Indien avec le phénomène de la mousson (voir commentaire en Pot-au-Noir 3/3).

 

 

L’anticyclone peut être aussi bien maritime que continental comme le confirme le bulletin météo paru dans le Journal des débats politiques et littéraires du 7 juin 1878. (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Dix ans plus tard, la terminologie anticyclone/dépression devient commune, tant en français qu’en anglais. Le tournant est bien autour de 1870-1871 même s’il est très difficile d’en déterminer l’origine précise qui est très vraisemblablement multiple et simultanée dans différents pays, en Europe et aux États-Unis. L’une des oeuvres les plus anciennes qui mentionne le vocable dans son titre est due au météorologue écossais Ralph Abercombry (1842-1897). Elle est intitulée On the general character, and principal sources of variation, in the weather at any part of a cyclone or anticyclone et elle paraît en 1878 dans le numéro 4 de la Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, à Londres.

 

De ce côté de la Manche, les Annales du Bureau central météorologique de France ne proposent pas le terme en 1877, année de leur création. Mais dès l’année suivante, en 1878, on trouve deux occurrences du mot anticyclone : “ deux anticyclones amènent ensuite le beau temps jusqu’au 13 ” et “ le 20, un anticyclone couvre la France ”.

 

Le caractère continental est clairement central en 1874 dans L’Année scientifique et industrielle : “ On a appelé ce phénomène anticyclone. Nos hivers sont étroitement liés à la situation de cette zone des calmes et à son étendue. ” Le terme se généralise alors dans la presse, comme dans Le Temps en 1875. La distinction entre anticyclones dynamiques – tels que les anticyclones permanents des Açores et de Sainte-Hélène -, et anticyclones thermiques, essentiellement continentaux et saisonniers, est d’ores et déjà perçue.

 

O.C.

 

P.S. La réponse semble donnée à la question posée dans le précédent article  quant au record autour du monde en solitaire : la fenêtre était effectivement exceptionnelle – non seulement en Atlantique Nord et pour le Pot-au-Noir mais aussi autour de l’anticyclone de Sainte-Hélène (sous réserve qu’il ne bouche pas la route de Bonne-Espérance tant il est Sud-Est) -, si l’on en juge par l’avance de Thomas Coville sur Francis Joyon. Celui-ci avait pourtant eu une descente remarquable de l’Atlantique Sud, en diagonale, beaucoup plus courte. Joyon qui regrette peut-être de ne pas l’avoir saisie pour le Trophée Jules Verne ?

 

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Tambora

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Un été pourri, une année pourrie, une année sans été. L’année sans été n’est pas seulement une expression pour désigner l’an 1816 aux États-Unis, c’est aussi le titre du passionnant livre de Gillen D’Arcy Wood qui vient de paraître à La Découverte (24 X 15 cm, 304 p, 22 €). Il est sous-titré Tambora, 1816. Le volcan qui a changé le cours de l’histoire, ce qui est peut-être un tout petit peu excessif. L’édition originale, parue à Princeton University Press en 2014, s’intitule Tambora. The Eruption that Changed the World : c’est plus exact puisque cet événement changea bel et bien sinon l’Histoire, du moins le monde, temporairement, en l’occurrence le climat d’une bonne partie du globe pendant près de trois années.

 

 

Le beau livre de Gillen D’Arcy Wood revisite l’histoire des dérèglements climatiques consécutifs à l’explosion du Tambora en avril 1815. (© La Découverte)

 

 

Il faudra attendre la mise au point d’instruments capables de mesurer les retombées radioactives au temps des essais nucléaires intensifs de la Guerre froide pour que l’on commence à quantifier les aérosols d’origine volcanique dans l’atmosphère, en l’occurrence les sulfates filtrant le soleil. Le 5 avril 1815, dans l’île indonésienne de Sumbawa, le volcan Tambora entre en éruption puis explose, projetant une quantité considérable de particules en altitude jusque dans la stratosphère. Les magmas s’écoulant vers la mer intensifient les nuages lorsque les laves brûlantes entrent au contact de l’eau.

 

La plus dévastatrice éruption volcanique – digne de l’Atlantide et du Vésuve dans les mémoires (celle, pourtant fameuse, du Krakatoa en 1883, aura une magnitude deux fois moindre que celle du Tambora) -, fait environ cent mille morts alentour dans les semaines suivantes. Les conséquences plus lointaines donnent tout autant le vertige, même si elles ne seront expliquées qu’avec les carottes glaciaires pratiquées à partir des années mil neuf cent soixante. L’on découvrira alors qu’une autre éruption majeure d’un volcan resté inconnu avait chargé l’atmosphère de sulfates en 1809 et qu’avec celle de 1815, les années 1810-1819 furent ainsi les plus froides jamais enregistrées avec une baisse de 1 °C de la température sur cette décennie pour l’ensemble du monde, en plein petit âge glaciaire (1250-1850).

 

 

Weymouth Bay est peinte par John Constable (1776-1837) en 1816. Cette huile sur toile (203 X 247 mm) reflète bien l’ambiance crépusculaire de l’année 1816 où le soleil apparaît rarement derrière les amas nuageux, une image romantique par excellence. (© Victoria and Albert Museum)

 

 

Les conséquences climatiques du Tambora furent multiples un peu partout dans le monde, l’ouvrage reconstituant a posteriori la connexion entre autant d’événements et le volcan. En Europe, l’année 1816 fut ainsi marquée par une météo particulièrement tempétueuse (en ce qui concerne la France, non évoquée dans ce livre, où les ingénieurs hydrographes débutent en 1816 leurs levés des côtes dans des conditions bien mauvaises, voir le très intéressant article de Météo-France). Bien que documentés, certains exemples de l’ouvrage de D’Arcy Wood n’échappent pas à des assimilations manifestement abusives, un cumulonimbus dantesque par ci ou un coup de sirocco par là. Les mêmes réserves peuvent à mon avis être apportées à la mise en avant du choléra (né de l’humidité au Bengale, elle-même due aux conséquences de l’éruption) dans les révolutions européennes du XIXème siècle dont les causes sont autrement nombreuses et complexes, tandis que les famines aux quatre coins du monde sont bel et bien en relation directe avec les effets climatiques de l’éruption.

 

Fort pertinent est le parallèle fait par l’auteur, spécialiste de l’art et de la littérature de la période, entre des créations telles que les ciels chargés de William Turner ou le Frankenstein de Mary Shelley (1818) et le caractère crépusculaire de l’année 1816. Les artistes le subissent comme les autres, sinon un peu plus puisqu’ils ont la chance de voyager et qu’ils constatent ainsi le même dérèglement climatique dans les Alpes suisses, en Italie ou en Grande-Bretagne.

 

 

William Turner (1775-1851) sera profondément marqué par l’atmosphère trouble des années suivant l’éruption du Tambora, ici une étude de ciel vers 1816-1818, aquarelle sur papier, l’une des nombreuses contenues dans son carnet d’études de ciel (125 X 247 mm). (© Tate)

 

 

Les météores observés à cette époque sont une aubaine pour la météorologie moderne en train de naître (même s’il faudra encore attendre un peu). Mais il n’est pas exact de considérer que le mauvais temps issu du Tambora en est le déclencheur, les besoins croissants à satisfaire tandis que la révolution industrielle décolle en Grande-Bretagne et que les sciences et techniques sont en plein essor y suffisent amplement. C’est là l’écueil que n’évite pas le livre, tout revisiter à l’aune de son sujet, par un prisme nécessairement réducteur.

 

L’un des chapitres les plus riches est consacré au passage du Nord-Ouest. En effet, la quête effrénée d’une route maritime plus courte vers l’Asie devient centrale à l’Amirauté britannique juste après la fin des guerres de l’Empire, pendant que le Tambora fait neiger dans le Nord-Est des États-Unis les 6 et 7… juin 1816 ! Au même moment, l’Arctique radoucit à la faveur de la circulation globale thermohaline qui réchauffe les eaux autour du Groenland – la circulation méridienne de retournement Atlantique (AMOC pour Atlantic Meridional Overturning Circulation) -, plus intense après l’éruption (sans que l’auteur, soit très clair ni très convaincant sur les liens de causalité, n’y aurait-il pas également une concomitance dans le cycle de l’AMOC ?). Quoi qu’il en soit, la banquise connaît une débâcle aussi soudaine que prometteuse. Dans les colonnes de la prestigieuse Quarterly Review, le télescopage, au sens propre comme au sens figuré, de la propagande pour les expéditions polaires et de la critique virulente de Frankenstein est à cet égard l’un des rapprochements savoureux de ce livre qui en comporte d’autres.

 

 

Bien après les années Tambora, Turner restera le peintre du soleil couchant dans un ciel chargé en particules, ici vers 1840 : Sun Setting over a Lake, huile sur toile, 911 x 1 226 mm. Il sera ainsi non seulement l’inspirateur de l’impressionnisme (notamment de Claude Monet) mais aussi d’une quasi abstraction, comme avec ce coucher de soleil sur un lac. (© Tate)

 

 

Ironie tragique de l’histoire, l’ouverture provisoire de cette fenêtre dans les glaces de l’Arctique aura des conséquences fâcheuses dès qu’elle se refermera à la fin des années 1810 et jusque trente-sept ans plus tard pour l’homme qui mangea ses bottes. Ces pages sont d’autant plus passionnantes à lire au regard du réchauffement climatique en cours et de l’ouverture du passage du Nord-Ouest (à condition de ne pas verser dans l’anachronisme, jamais très loin). L’auteur conclut judicieusement en rappelant les projets de la géo-ingénierie visant à modérer le réchauffement climatique à coups d’aérosols de sulfate injectés artificiellement dans la stratosphère. Les apprentis sorciers feront-ils autant de bruit que le Tambora quand il explosa ?

 

O.C.

 

P.S. Il a construit en bois et composite époxy le trimaran sur lequel il a réalisé un tour de l’Atlantique avec sa compagne, après une belle carrière de Ministe (il avait entre autres terminé quatrième de la Mini-Transat 1997 sur le proto Pierre Rolland, construit en contreplaqué/époxy par Ollivier Bordeau, qu’Alessandro di Benedetto avait ensuite modifié pour son incroyable tour du monde en solo par les Quarantièmes, en 2009-2010). Pierre-Marie Bourguinat, ancien rédacteur en chef adjoint de Voiles et voiliers, a entamé une nouvelle vie débutée par un passage à la prestigieuse école Boulle. Allez voir le site élégant et sobre de sa nouvelle société Craft (ébénisterie créative et agencements sur mesure). Outre le petit bateau qu’il pourrait vous construire, ses meubles et ses aménagements sont superbes. Pierre-Marie a de l’or dans les mains.

 

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La Terreur

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On vient de retrouver le navire de l’homme qui mangea ses bottes. Comme l’a annoncé The Guardian, hier 12 septembre, l’épave de la Terror de John Franklin a été inventée par une équipe de l’Arctic Research Foundation, le 3 septembre 2016, par vingt-quatre mètres de fond dans la baie de la Terreur, au Sud-Ouest de l’île King William, sur la côte Nord du Canada, dans le passage du Nord-Ouest. Elle serait dans un état remarquable.

 

 

C’est bien dans la baie éponyme qu’a été trouvée l’épave de la Terreur (cercle rouge) mais à une cinquantaine de milles au Sud de là où on l’attendait. L’échelle du Grand Nord canadien est ici donnée par la diagonale de l’écran : 1 616 milles. (© Olivier Chapuis /MaxSea Time Zero)

 

 

La Terror et l’Erebus étaient parties de Grande-Bretagne le 19 mai 1845. Au début d’août 1845, elles furent aperçues pour la dernière fois par un européen (les Inuits les virent par la suite, jusqu’à leur naufrage, comme la tradition orale permit de le savoir), puis on n’eut plus de nouvelle des navires commandés par Franklin (mort le 11 juin 1847), ils avaient sombré le 22 avril 1848, pris par les glaces depuis septembre 1846, comme on l’apprendra onze ans plus tard lorsque deux messages seront retrouvés dans un cairn, le 5 mai 1859.

 

 

La cloche de la Terreur sur l’épave qui repose par vingt-quatre mètres de fond. (© Arctic Research Foundation) 

 

 

Aucun des cent vingt-neuf hommes ne reviendra bien que, pour retrouver la plus prestigieuse expédition polaire de l’Amirauté britannique, celle-ci ait envoyé pas moins de cinquante-cinq missions de sauvetage (sans compter les baleiniers qui fréquentaient ces eaux pendant l’été), jusqu’en 1859, à la recherche du neveu du fameux Matthew Flinders, remarquable premier circumnavigateur de l’Australie.

 

 

Lancé en 1813, le HMS Terror (environ 330 tonneaux) eut d’abord une carrière militaire en tant que bombarde avant de participer à des expéditions polaires, la première en 1836-1837 avec George Back dans le Nord de la baie d’Hudson où il fut pris par les glaces (ici), puis manqua couler au retour vers l’Irlande. Il alla ensuite en Antarctique avec James Clark Ross et l’Erebus (1839-1843) puis il fut affecté à l’expédition Franklin en 1845. Il était notamment équipé d’une machine à vapeur provenant d’une locomotive et d’un arbre de transmission avec hélice rétractable. (© DR)

 

 

Après de multiples tentatives tout au long des XIXème et XXème siècles, l’Erebus avait été retrouvée le 7 septembre 2014 dans le détroit de Victoria, près de Cambridge Bay, par onze mètres de fond. La découverte de la Terror à plus de cent cinquante milles au Nord de l’Erebus, mais à une cinquantaine de milles plus au Sud de l’endroit où on la cherchait, vient clôturer une série d’innombrables travaux archéologiques. Elle pose aussi un tas de nouvelles questions pour les spécialistes et les passionnés. La Terreur commence tout juste à parler.

 

 

La double barre à roue de la Terreur telle qu’elle a été découverte sur l’épave le 3 septembre 2016. (© Arctic Research Foundation)

 

 

O.C.

 

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BB

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Au-delà d’une icône des Trente glorieuses, ces initiales BB sont celles d’un homme né voici deux siècles et demi, auquel j’ai consacré dix ans de ma vie, il y a longtemps. À l’occasion de cet anniversaire que je pouvais difficilement passer sous silence, voici un extrait de mon livre À la mer comme au ciel relatant par quel coup de pouce du destin, assorti de solides connexions familiales, un petit gars des confins de la Champagne pouilleuse monta à Paris pour devenir le père de la cartographie marine moderne.

 

 

L’original de cette miniature lithographiée est dû à l’ingénieur hydrographe Portier, dessinateur de talent au Dépôt général de la Marine. Il  figure Beautemps-Beaupré en 1808, à l’âge de 42 ans. Sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François Beautemps-Beaupré est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps. Il semble (le seul témoignage disponible est très nettement postérieur puisqu’il date de la fin de la vie de Beautemps-Beaupré), que le nom de Beaupré y soit couramment accolé dès l’enfance. C’est ce que l’intéressé lui-même affirmera à plusieurs reprises, notamment en 1831 et en 1848 lors de l’établissement de certificats de notoriété. Ceci se vérifie sur les archives de l’époque, à partir du 11 août 1785, lorsque Fleurieu évoque le “sieur de Beaupré”. Ce surnom est souvent utilisé seul comme un véritable pseudonyme. Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, il arrive à Beautemps-Beaupré de signer Beaupré. Il est aisé d’imaginer combien ce terme maritime plaît au navigateur qu’il est alors devenu. D’autant plus qu’il complète un nom dont la consonance musicale n’a d’égale qu’une symétrie assise sur une composition fleurant bon sa noblesse, d’esprit sinon de sang. Dès l’expédition d’Entrecasteaux, beaucoup de tiers ne le désignent d’ailleurs qu’ainsi et très rarement par son seul patronyme de Beautemps (plutôt réservé aux pièces d’état civil). (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

En Champagne, la mer n’est qu’un lointain souvenir du temps où l’homme n’était pas encore homme. C’est pourtant là que Charles-François Beautemps (ultérieurement dit Beautemps-Beaupré), vient au monde, le 6 août 1766. À peine plus d’une lieue au Nord-Ouest de Sainte-Menehould, au creux du cours sinueux de l’Aisne, se blottit la bourgade de La Neuville-au-Pont, forte de 341 feux et près de 1 200 âmes. Au Nord-Est, sur la rive droite, la forêt de l’Argonne est une invitation aux grandes découvertes de l’enfance. Au Sud-Ouest, en direction du village de Valmy dont le nom claquera à la face de l’Europe alors que Beautemps-Beaupré sera dans l’hémisphère austral, c’est le pays champenois. Ici, les seules côtes sont façonnées par les talus qui sillonnent le plateau du septentrion au midi.

 

Comme le veulent la tradition et de sages précautions, l’enfant est baptisé le jour même de sa naissance par le père Frérion, curé de la paroisse. Le parrain est François Perot et la marraine est la soeur du nouveau-né, Marie-Charlotte Beautemps. Celle-ci mourra jeune et célibataire. L’autre soeur – Marie-Françoise – épousera un maréchal ferrant de La Neuville-au-Pont dénommé Jean-Nicolas Collard. Charles-François est le fils de Jean-François Beautemps (sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps) et de Marie-Claude Collin tous deux âgés de trente-six ans, époux légitimes depuis treize ans et originaires de la même paroisse. Le père de Charles-François en est le chapelier, sa mère appartenant, comme son époux, à une grande famille de cultivateurs. Artisanat et agriculture sont ainsi les deux “ mamelles ” de la famille Beautemps.

 

Des dix premières années de la vie de Beautemps-Beaupré, rien n’est vraiment connu. Seule l’imagination permet de considérer cette petite enfance au sein du foyer paternel, puis peut-être de l’école de la paroisse de Sainte-Menehould, tandis que la famille ne peut envisager une “ éducation supérieure ” pour son fils “ intelligent et laborieux ”. D’un tempérament robuste, Charles-François aime se dépenser physiquement sur les quelques parcelles de vigne et d’arbres fruitiers que possèdent ses parents. Un jour, il joue avec la corde de la cloche paroissiale et tombe. Blessé à la tête il subit “ l’opération du trépan ” réalisée par le chirurgien Buache, un parent surnommé “ la Lancette ” dans le pays (probablement le médecin Philippe Buache). En quelques jours, l’enfant est sur pied. Telle sera du moins la version sculptée par Chassériau, Élie de Beaumont puis l’abbé Buache.

 

 

“ Plusieurs ingénieurs du Dépôt ont été employés dernièrement à lever le plan de l’Escaut. Il vient d’être entièrement mis au net sur une échelle de 6 lignes pour 100 toises et on va le réduire à 2 lignes dans 3 ce qui formera 3 feuilles grand aigle. ” (90 X 61 cm). François-Étienne de Rosily annonce ainsi la réalisation de la première carte levée sur le terrain européen par Beautemps-Beaupré en 1799, après le retour de l’expédition d’Entrecasteaux. Mise en couleurs pour Bonaparte et l’état-major, cette Reconnoissance du cours du Hont ou Wester Schelde (Escaut occidental) depuis Antwerpen (Anvers) jusqu’à l’embouchure résulte de l’assemblage de trois feuilles sur une seule et même toile (1 : 41 200). Le présent titre couvre tout le cours de l’Escaut (stratégique dans la guerre contre la Grande-Bretagne), depuis Anvers en bas à droite (troisième feuille) jusqu’à son embouchure à gauche (première feuille), la portion figurant ici étant à peu près à mi-chemin, avec Terneuse sur la rive gauche et la pointe sud de l’île de Walcheren sur la rive droite, où des amers figurent en perspective. Alors que la carte représente avec une grande précision les nombreux bancs qui parsèment le lit du fleuve, l’avertissement donne des indications sur la nature des fonds et précise que les sondes, en pieds de France, sont rapportées aux plus basses mers d’équinoxe. Signe de la grande importance accordée par Beautemps-Beaupré à la méthode, il donne aussi des précisions sur les instruments employés pour les levés : “ Les opérations principales qui servent de fondement à ce plan ont été faites avec un cercle de réflexion de Borda, construit par le citoyen Lenoir. Les bancs, sondes et hauts fonds ont été fixés au moyens d’opérations faites, tant avec le cercle de réflexion qu’avec un bon sextant. Le détail topographique a été levé au graphomètre. ” Cette carte est aussi l’une des très rares, levées sous le Consulat et l’Empire par Beautemps-Beaupré, qui aient été aussitôt gravées (en 1800), les autres ayant été conservées secrètes au profit des militaires. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Comme souvent dans la vie des hommes, le destin repose sur une rencontre. En 1776, à la faveur d’un séjour estival de Jean-Nicolas Buache, l’existence de celui qui aurait pu ne jamais dépasser les confins de sa vallée natale accroche la vague de l’inconnu. En 1882, l’abbé Buache a encore une vision très concrète de ce qu’aurait pu être l’autre destin de Charles-François Beautemps-Beaupré : “ Beaupré se contentera de cultiver la terre et de travailler à la vigne ou bien, comme tant d’autres de ses compatriotes, il taillera la pierre et s’il le faut, chaque année, au retour du printemps, il quittera lui aussi parents et amis pour aller gagner sa vie dans de vastes chantiers. Puis quand reviendra la saison des pluies et des frimas, il reprendra le chemin du village, rapportant avec bonheur au foyer domestique le fruit de son épargne et de ses labeurs ”. Plus qu’à “ sa physionomie intelligente et expressive [et à...] son regard vif et pénétrant ”, l’intéressé attribue modestement à la douceur de ses cheveux, le fait d’avoir été remarqué par son grand cousin ! Favorisée par la verve du bon abbé Buache, la légende fera le reste.

 

Sous l’Ancien régime, la consécration scientifique s’accommode parfois d’origines modestes et rurales – incultes mais alphabétisées (il ne s’agit évidemment pas ici de misère paysanne) – pour peu qu’elles trouvent protection. Le plus célèbre géodésien du début du XIXème siècle, contemporain de Beautemps-Beaupré, est de ceux-là. Orphelin dès son plus jeune âge et recueilli par un protecteur, Louis Puissant débute comme arpenteur avant d’entamer une brillante carrière d’ingénieur géographe militaire. En outre, même si nombre de grands savants maritimes sont du littoral (Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette est du Havre, Pierre Bouguer du Croisic, Pierre Lévêque de Nantes, Alexis-Marie Rochon de Brest, etc.), il n’est pas toujours nécessaire de voir le jour en bord de mer pour devenir un maître de la science nautique. Nicolas-Louis de La Caille est né en Champagne, Charles Romme à Riom, Étienne Bezout est le fils d’un procureur de Nemours, Jean-Baptiste Degaulle est de Rethel dans les Ardennes… Sans oublier, en ce qui concerne les officiers savants, les origines lyonnaises de l’un des plus grands, Charles-Pierre Claret de Fleurieu.

 

Dans le cas du jeune Beautemps, l’apparence ordinaire du cercle familial champenois ne saurait masquer l’éclatante réussite parisienne de certains de ses membres. Charles-François Beautemps-Beaupré est lié à l’une des plus grandes lignées géographiques du siècle, telle que l’Ancien régime peut en produire par la combinaison des charges étatiques et des liens du sang. Géographe de Louis XIII, Nicolas Sanson est le professeur de Claude Delisle – originaire de Vaucouleurs (à moins de quatre-vingt kilomètres de La Neuville-au-Pont) – qui devient historiographe royal et professeur d’histoire et de géographie du Régent. Son fils aîné, Guillaume Delisle (frère de l’astronome Joseph-Nicolas Delisle) enseigne la géographie au futur Louis XV, tandis que son autre frère, Louis Delisle, joint la Russie à l’Amérique du Nord, avec le Danois Behring, et y laisse la vie (en 1741).

 

Après la mort de Guillaume Delisle, Philippe Buache – qui a commencé des études d’architecture avant de devenir son élève – continue d’exploiter le fonds de la boutique du maître, dont il épouse la fille unique en 1729, année de son entrée au Dépôt des cartes et plans de la Marine comme dessinateur et de sa nomination comme premier géographe du roi. Le contrat de mariage est signé en présence du souverain. La jeune femme meurt sans enfant dès l’année suivante, alors que le titre d’adjoint-géographe est créé pour Buache à l’Académie des sciences (1730). De son second mariage en 1746, avec Elisabeth-Catherine de Mirmont, fille d’un ingénieur des Ponts et chaussées, il n’a pas plus d’enfant, d’où la quasi adoption du neveu Jean-Nicolas Buache. Tous ces honneurs n’empêchent pas le fondateur de la dynastie Buache d’être un homme de terrain – notamment aquatique (déjà dans la famille…), en Manche ou sur les rives de la Seine – et non seulement le grand savant de cabinet qu’on connaît.

 

 

Ce frontispice de la première partie du Pilote français de Beautemps-Beaupré (publié en octobre 1823) offre l’une des très rares gravures représentant les ingénieurs hydrographes au travail, en l’occurrence un ingénieur (Beautemps-Beaupré ?) en train de prendre des relèvements sur une roche à peine émergée, tandis qu’un second note les valeurs sur son cahier de levés. Les opérations de sondages et de positionnement des dangers sont faites dans ces lourds canots à avirons, soumis aux contraintes du vent et du courant (l’homme de sonde est à l’avant). Même si aucun phare n’y apparaît clairement, cette Vue du goulet de Brest est aussi une excellente illustration de l’importance croissante accordée aux amers dont les constructions se multiplient. On distingue ainsi une balise, sur un écueil, un clocher sur la première pointe de terre à gauche, un moulin sur la seconde pointe et deux sémaphores de part et d’autre de l’entrée du goulet, cartographié par Beautemps-Beaupré il y a deux cents ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Lorsque Jean-Nicolas Buache revient au pays en 1776, il a trente-cinq ans, soit vingt-cinq de plus que son cousin Beautemps-Beaupré. À Paris, on l’appelle couramment Buache de la Neuville pour le distinguer de son oncle. Jean-Nicolas est le fils de Bernard Buache, jeune frère de Philippe et agriculteur à La Neuville-au-Pont, et de Marie-Catherine Collin, soeur de Marie-Claude (mère de  Beautemps-Beaupré). Bernard est rentré en Champagne après quelques années passées à Paris, où son père Claude est maître serrurier et bourgeois de Paris au début du XVIIIème siècle. Peut-être faute de travail pour tous dans l’atelier familial. Plus probablement parce qu’il y a une terre à exploiter au village. De Sainte-Menehould où il passe les premières années de sa scolarité, Jean-Nicolas est envoyé chez un parent de sa mère. Il n’a que dix ans lorsque Marc-Dieudonné Collin l’accueille dans sa pension de Picpus. Faute du soutien immédiat de son oncle, il y reçoit – ainsi qu’au collège – l’essentiel de sa formation, avant d’être enfin admis chez Philippe Buache à la fin de son adolescence. Tandis qu’il devient professeur dans l’institution de Collin, son oncle lui ouvre les portes d’une grande dynastie géographique.

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas assiste régulièrement Philippe à Versailles. Philippe Buache est le professeur de géographie des enfants du Dauphin (Louis, 1729-1765) depuis 1755. Le duc de Berry (futur Louis XVI, né le 23 août 1754), le comte de Provence (futur Louis XVIII, né le 17 novembre 1755) et le comte d’Artois (futur Charles X, né le 9 octobre 1757), trois rois en devenir, se trouvent ainsi les élèves de la famille Buache et s’en souviendront lorsque Beautemps-Beaupré sera devenu le premier hydrographe de France. Sans doute influencé par la passion de son grand-père pour l’astronomie et la cartographie, laquelle fut très précoce, le futur Louis XVI manifeste déjà son intérêt pour la géographie et la mer. Grâce aux maquettes du dessinateur brestois Nicolas Ozanne, chargé de son éducation maritime, un parfum d’océan plane sur le grand canal de Versailles. Philippe Buache meurt en 1773 alors que l’éducation des enfants de France est terminée. Elle vaut une pension annuelle de cinq cents livres à Jean-Nicolas, “ géographe ordinaire du roy, [...] accordée sur le Trésor royal, par brevet du 27 octobre 1773, en considération de ses services , comme ayant été chargé, sous les ordres du [...] précepteur du roy, de la composition des cartes qui ont servi aux études de Sa Majesté et des princes ses frères ”, cette faveur étant confirmée le 1er janvier 1780.

 

Les fonctions de Jean-Nicolas Buache sont importantes lorsque Charles-François prend avec lui la route de la grande ville. L’alcoolisme du père Beautemps aurait conduit la famille à prendre cette décision mais ce témoignage n’est pas très sûr lorsqu’il fait du père un vigneron. De là à penser, parce que Jean-François Beautemps possède effectivement de la vigne, que l’ivrognerie coule de source… (cela dit, il existe peut-être bien une fêlure relative à la petite enfance de Beautemps-Beaupré, laquelle pourrait expliquer aussi la destruction de ses souvenirs par le feu, à la veille de sa mort).

 

L’adolescent est accueilli à Paris par la femme du grand cousin. Celle-ci est très vite adoptée comme une vraie mère. Le couple considère Charles-François tel l’enfant qu’il n’a pas eu. La vie s’organise alors autour de la boutique de la rue des Noyers Saint-Jacques – dans la paroisse Saint-Séverin – héritée de Philippe qui la tenait lui-même de Guillaume Delisle. Celle-ci est installée en plein quartier des marchands d’estampes, sis autour de la rue Saint-Jacques, parce que les imprimeurs en taille douce sont eux mêmes établis à deux pas de là, rue de l’Université. Parmi les cartes et les plans qui envahissent le moindre recoin, l’enfant est immédiatement à l’école du globe. Au-delà de la légende dorée, le premier contact avec la géographie est plus physique qu’intellectuel, ne serait-ce que par le classement et l’entretien quotidiens de ces piles impressionnantes…

 

 

Ce portrait fait partie d’une série officielle destinée à illustrer toutes les grandes figures de l’Institut royal de France. Réalisée par Auguste Lemoine et éditée par Lemercier en 1823, la lithographie est tirée du portrait dessiné par Julien Boilly, en 1821, alors que Beautemps-Beaupré a cinquante-cinq ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

 

Dès son arrivée dans la grande cité, Charles-François rend aussi de fréquentes visites au Dépôt des cartes et plans de la Marine, dont le nouvel Entrepôt général est confié à Buache quelques semaines plus tard. Bien que tardive, la spécialisation hydrographique de Jean-Nicolas Buache est un signe supplémentaire du destin de son petit protégé. Elle intervient l’année même de l’accueil de Charles-François (lequel n’est pas un hasard, vu le surcroît de travail au magasin).

 

Néanmoins, les leçons prodiguées à l’élève comportent de larges pans de cette géographie classique que Jean-Nicolas affectionne tant. Elles sont l’oeuvre d’un compilateur, d’un homme de cabinet dans la grande tradition des Delisle et des Buache. L’adolescent a peut-être pour manuel L’enfant géographe de Jacques-Nicolas Bellin ou les toutes récentes Considérations générales sur l’étude et les connoissances que demande la composition des ouvrages de géographie de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1777), “ véritable méthodologie cartographique ” selon Numa Broc (il convient d’ajouter de cabinet).

 

Ou bien, plus vraisemblablement, Beautemps-Beaupré utilise-t-il l’ouvrage de son cousin ? Lequel n’est autre que la leçon dispensée par Jean-Nicolas à Picpus (rédigée de 1769 à 1772), là-même où celui-ci avait suivi les cours de Collin. Cette Géographie élémentaire, qui paraît en 1772, se décompose en une première partie consacrée aux principes de base de la “ géographie astronomique ”, de la “ géographie physique ou naturelle ” et de la “ géographie politique et historique ”, toute la seconde partie proposant une description du monde. Contrairement à Philippe Buache, Jean-Nicolas place en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques. Une évolution qui ne peut que renforcer le caractère de précision dans la formation scientifique de Beautemps-Beaupré. Beaucoup plus que le fonds géographique de la famille, au sens matériel du terme, celle-ci est le plus précieux et unique capital d’un enfant “ né dans la classe la plus indigente, sans fortune et sans autre ressource que l’éducation qu’il a reçue ” (le texte est écrit dans le contexte de la Révolution et Buache insiste sur le caractère désargenté de la famille).

 

Une fois de plus, la protection – quand elle n’est pas familiale, elle est relationnelle et transcende bien souvent l’appartenance sociale – tient lieu d’apprentissage. François de Dainville le souligne parfaitement : “ Au XVIIème siècle, pendant la première moitié du siècle [suivant], et même au-delà, la formation des “géographes” de tous ordres s’est essentiellement faite sur le tas, par tradition familiale ou corporative. [...]. Tel est le mode habituel de formation des cartographes de toute espèce. Formation pratique “sur le tas”, préparée dans le meilleurs cas, par une initiation théorique reçue au collège en suivant un cours de mathématiques ou dans des leçons particulières ”.

 

 

(© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

Bien qu’issu d’aucun collège, Beautemps-Beaupré est dans la lignée d’un d’Après de Mannevillette formé par Guillaume Delisle, d’un Méchain protégé de Lalande, d’un Messier débutant avec Joseph-Nicolas Delisle, et de tant d’autres savants en dehors du domaine spécifique de l’astronomie et de l’hydrographie. Il n’est pas plus dans la norme – certes récente – puisqu’il n’intègre pas les grandes écoles apparues depuis le milieu du siècle. Malgré l’époque tardive, ce n’est guère anachronique dans la mesure où l’enseignement de l’hydrographie, au sens moderne du terme, reste à inventer. Guère connue dans le détail (en dehors du cours déjà évoqué), son éducation géographique est forcément de premier choix, grâce à l’élite qu’il côtoie. Comme celles de Philippe puis de Jean-Nicolas Buache avant lui. Le parallèle est d’ailleurs frappant entre les trois enfances au sein d’une famille qui oscille entre la Champagne et Paris. Le dessin planimétrique occupe certainement une place prépondérante dans son activité quotidienne. Toute sa vie, à partir de l’expédition d’Entrecasteaux, il fera des esquisses de côtes (vues de profil et du dessus) avant ses cartes. Quant à l’art du terrain, l’intelligence et le talent devront l’inventer à partir des bases théoriques…

 

O.C.

 

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Prise de bec

Par

 

Il y a deux cents ans, à l’été 1816, les ingénieurs hydrographes débutaient une tâche immense, la refonte complète des cartes des côtes de France suivant les nouvelles méthodes de l’hydrographie moderne inventées par Beautemps-Beaupré. Les cartes marines ainsi produites dureraient dans le portefeuille du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) jusqu’à l’introduction du GPS civil en 1989.

 

 

Figurant les grands triangles basés sur les points primaires, la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (1 : 1 234 670 environ à 46° N,  59,5 X 42,5 cm, ici le quart Nord-Ouest) paraît en 1829 au Dépôt général de la Marine, en tête de l’ouvrage de Beautemps-Beaupré intitulé Exposé des travaux relatifs [aux...] côtes occidentales de France. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Outre le zéro observé sur l’échelle de marée du port de Brest qui fut retenu cet été là comme zéro hydrographique et qui est resté en vigueur jusqu’au 1er janvier 1996, les levés des cartes furent précédés d’une mesure indispensable sur le littoral. Dirigée par Pierre Daussy (1792-1860) de 1816 à 1829, puis Pierre Bégat (1800-1882) de 1830 à 1839, la triangulation des côtes débuta à la tour de Crozon, en direction de la Loire.

 

Ce fut le gage de la précision, en latitude et en longitude, des points principaux et secondaires sur lesquels furent dressées les cartes. Une seule position absolue (en latitude et en longitude) suffit alors pour démarrer les triangles depuis Brest jusqu’à la frontière espagnole. À partir de celle-là, deux canevas de points relatifs (ou positions relatives les unes aux autres) furent constitués par triangulation.

 

 

Le Plan du port du Conquet (1 : 14 600, 23 X 31,5 cm, ici la minute finale) est levé dès l’été 1816 par Beautemps-Beaupré. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Un premier réseau – dit de points primaires – fut établi pour l’ensemble du littoral, par une triangulation principale de grands triangles. Tandis que ce réseau primaire progressait le long de la côte, un maillage affiné du terrain se mit en place à l’arrière. À chaque portion de rivage, correspondait un réseau de points secondaires, liés par des petits triangles, nécessaires pour le levé des détails de la côte. Alors que les points primaires débordaient largement dans l’intérieur des terres, ces points secondaires furent essentiellement des amers visibles de la mer.

 

Offrant un point de vue d’autant plus apprécié que la côte était basse, toutes les constructions existantes furent utilisées : clochers – édifices remarquables les plus nombreux alors que le balisage était encore très peu développé -, moulins à vent, tours, phares, sémaphores… tout ce qui se dressait était bienvenu. On construisit aussi des signaux artificiels, telles ces pyramides blanches qui subsistent aujourd’hui en de nombreux points du littoral (même si beaucoup de signaux seront détruits ce qui posera des problèmes aux successeurs pour se caler sur ses triangles ou les corriger).

 

 

Un tableau des triangles accompagne la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (image 1 ci-dessus). En dépit d’une petite erreur initiale sur la longitude de Crozon déduite de celle de Brest, ce travail sera salué par les géodésiens du XIXème siècle. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

La triangulation secondaire fut également rattachée à la triangulation principale, les points primaires visibles depuis des points secondaires, étant systématiquement relevés. Les deux réseaux furent ainsi liés entre eux. D’Ouessant à la frontière espagnole, Pierre Daussy établit entre 1816 et 1826 inclus, la position de 368 points géodésiques dont 111 points primaires.

 

En 1844, entre Dunkerque et Nice (exclue), les côtes de France comptaient plus de 1 400 positions définies avec précision, grâce à ce double réseau géodésique. Qu’il s’agisse des points primaires ou des points secondaires, cette densité du maillage par triangulation assurait non seulement les positions absolues (latitude-longitude) de la carte, plus fiables que celles résultant d’observations astronomiques, mais aussi son dessin. À cet effet, des jalons placés sur tous les points saillants du rivage (ou points de station intermédiaires) furent relevés depuis les points secondaires.

 

 

Mise au propre par Charles-Louis Gressier à partir de 1849, cette minute définitive de la feuille de l’île d’Ouessant (1 : 14 400, 71 X 100 cm) pour la Carte particulière des côtes de France. Partie septentrionale du chenal du Four et environs de l’île d’Ouessant est construite sur les levés effectués par Beautemps-Beaupré dès l’été 1816. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Outre le positionnement précis d’un nombre considérable d’amers et de sondes, le bilan des récifs découverts ou reconnus par Beautemps-Beaupré et ses hommes fut tout de suite impressionnant, dès l’été 1816, à l’instar de la basse de l’Iroise, levée le 29 juillet, ou de la reconnaissance du passage du Petit Léac’h qui offrit un accès plus rapide au goulet de Brest par le Sud.

 

Cela se passait cent cinquante ans après la création de l’Académie des sciences dont on célèbre cette année le trois cent cinquantième anniversaire (1666). Celle-ci fut à l’origine de la première carte de France dont le tracé des côtes s’approchait de celui que l’on connaît aujourd’hui. Déjà, la Bretagne y redressait le bec.

 

O.C.

 

P.S. Les archives du SHOM (auxquelles appartiennent les deux cartes manuscrites ci-dessus) vont être numérisées et seront mises en libre accès sur internet : à lire ici. C’est une excellente nouvelle. Je me réjouis d’appartenir à la génération charnière des historiens qui auront travaillé sur les originaux – plaisir incomparable des sens (regarder mais aussi sentir et toucher ces documents dont certains n’avaient plus quitté leurs cartons depuis que leurs créateurs les y avaient remisés) -, et qui bénéficient désormais de la puissance du numérique. Un peu comme d’avoir connu la gonio et le sextant avant de passer au Satnav et au GPS.

 

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L’homme frappé

Par

 

Lorient et Rochefort célèbrent cette année leurs trois cent cinquante ans. L’une fut l’implantation de la Compagnie des Indes, l’autre d’un arsenal majeur de la Marine de Louis XIV que l’on appela “ le Versailles de la mer ”. Leur création nécessita d’importants travaux cartographiques, comme je l’ai raconté dans mon livre Cartes des côtes de France. Dans le cas de la seconde, cela donna lieu à une carte étonnante.

 

 

Petit extrait de l’immense Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc par La Favolière (1674), échelle 1 : 70 000 sur l’original ; ici entre la pointe de Châtelaillon (en haut) et l’embouchure de la Charente (en bas), avec l’île d’Aix à l’Ouest. Le Nord est en haut mais les écritures font que la carte se lit en réalité tournée de 90 degrés vers la droite, avec l’Ouest vers le haut. Les deux sceaux visibles ici ne sont qu’une toute partie des plusieurs dizaines de cachets de cire rouge couvrant l’ensemble de la carte (celle-ci mesure 1 040 X 2 560 millimètres). (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

À l’origine des deux ports on retrouve un même homme. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) est devenu le modèle de ce que notre pays appelle un “ grand commis de l’État ”. Intendant (1661) puis contrôleur général des Finances (1665), il a la haute main sur l’administration de la France, au point qu’il dirige officieusement la Marine avant même d’en être officiellement chargé, fin 1665, et d’en devenir le secrétaire d’État en 1669.

 

En 1664, Colbert crée une commission afin de trouver des lieux d’hivernage et de radoub pour la flotte de guerre. En pratique, un site susceptible d’accueillir un port arsenal pour remplacer Brouage qui s’envase irrémédiablement (voir la croisière autour des forts de Charente-Maritime dans le numéro 544 de Voiles et voiliers, juin 2016, en kiosque ce vendredi 20 mai). Cela passe par une inspection du rivage entre Dunkerque et la Seudre, au Sud de la Charente. Il en confie la direction à Charles Colbert du Terron, son cousin.

 

La rade de Port-Louis est retenue en 1666, pour l’implantation de la Compagnie des Indes et la création du port de Lorient. La Marine ne récupérera la propriété des installations lorientaises qu’en 1770 mais sa militarisation est envisagée dès 1685. Elle est effective par la réquisition de son chantier en 1689, afin de disposer d’un relais à mi-chemin entre Brest (l’autre grand port de guerre du Ponant) et la Saintonge. Cette création est décidée suite à la visite de Colbert du Terron en 1664.

 

Cependant, c’est à Rochefort que celui-ci décide de construire le nouveau port militaire, toujours en 1666. Le site bénéficie des pertuis protégés par les îles d’Oléron et de mais il subit les inconvénients de la Charente, même si celle-ci est essentielle au commerce de l’eau-de-vie de Cognac, de la pierre de taille, du bois, des noix et des châtaignes. Ses handicaps – cours fluctuent et envasement chronique -, s’avèrent si lourds qu’à peine atteint l’apogée de Rochefort en 1690, son lent déclin commencera.

 

Membre de la commission Colbert du Terron, Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677) s’occupe de la cartographie des côtes. Maréchal de camp en 1652, il est commissaire général des Fortifications dix ans plus tard, la charge étant créée pour lui par Jean-Baptiste Colbert (1662). Couvrant presque tout le littoral ponantais et méditerranéen, le chevalier de Clerville n’effectue pas personnellement toutes les missions sur le terrain, extrêmement rapides et succinctes au demeurant et n’insistant un tant soit peu qu’autour des ports importants. Il les confie souvent à des topographes qu’il dirige.

 

À cette époque, comme depuis Henri IV, ces topographes sont encore choisis parmi les ingénieurs des Fortifications autrement appelés les ingénieurs du Roi. Ils ne sont donc pas spécialistes de la cartographie marine d’où quelques déboires quant à la qualité des cartes produites. Jean-Baptiste Colbert veut ainsi les faire contrôler en matière de bathymétrie. Sur les instructions du ministre, la Carte de la partie de la rivière de Charente par La Favolière (1670) – qui comporte des sondes très denses en brasses et en pieds, essentielles pour connaître l’accessibilité du nouveau port de Rochefort aux bâtiments les plus importants -, est certifiée “ fidèle et fort juste ” par Colbert du Terron, intendant général de la Marine du Ponant à Rochefort, le 4 décembre 1670.

 

 

Zoom sur un détail de l’image précédente autour du cachet du bas avec l’île d’Aix. Le Nord est à droite, la carte ayant été pivotée dans le sens de la lecture. La densité des sondes est remarquable pour l’époque et comme le précise la légende incrustée, elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves. La brasse marine (à l’origine la distance entre les deux bras tendus) vaut alors cinq pieds de roi, en France, soit a posteriori 1,624 mètre. Dans le langage de l’époque, la profondeur de l’eau est couramment désignée sous le terme de brassiage. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Or, dans un mémoire de 1674 intitulé Remarques sur la carte qu’a faite le sieur de La Favolière de la rivière de Charente, depuis Tonnay-Charente jusqu’à l’isle d’Oléron, Pierre Massiac de Sainte-Colombe énumère en cinq pages tous les reproches qu’il fait à la carte de La Favolière, en particulier à sa partie hydrographique. Ce dernier reçoit l’ordre d’aller la rectifier dans l’estuaire, en compagnie d’officiers de Marine et de pilotes ex­perts, comme le précise une lettre de Colbert à son ingénieur, le 2 avril 1675.

 

Tandis que Sainte-Colombe critique son travail sur la Charente, La Favolière achève un travail autrement important par son ampleur, la Carte des côtes depuis Les Sables d’Olonne jusqu’au Médoc (1674), impressionnante dans son intégralité. Il s’agit de la carte étonnante que je vous annonçais et dont je vous présente ici des extraits. Ce document manuscrit, très coloré, est aujourd’hui conservé dans le fonds du Service hydrographique du département des Cartes et plans à la Bibliothèque nationale de France.

 

Comportant encore, dans certaines parties, un double carroyage au crayon rouge (carrés de quarante millimètres de côté sans aucune coordonnée), cette oeuvre maîtresse est une carte à point carré, c’est-à-dire une carte plate avec rhumbs. Publiée dans le Neptune françois en 1693, avec les autres cartes manuscrites levées sous Colbert, elle adoptera la projection de Mercator et les plus basses mers astronomiques pour la réduction des sondes.

 

Or, les sondes en sont justement le point fort, l’auteur effectuant en personne tous les sondages, à bord d’un bâtiment du Roi. Même lorsqu’on ne considère qu’une portion de la carte – par exemple à l’embouchure de la Charente, dans les parages de Fouras qui est l’extrait que j’ai choisi de vous montrer ici -, leur densité est élevée jusqu’à assez loin au large, et elle sont exprimées en brasses pour la mer et en pieds pour les fleuves.

 

Selon Charles Passerat qui l’avait étudiée en 1906, “ si l’on transforme en courbes bathymétriques les chiffres de la carte, on obtient une représentation des fonds marins tout à fait comparable à celle que donnent les cartes ac­tuelles. ” Cela dit, il y a deux grosses erreurs sur le banc du Grouin-du-Cou et la fosse de Gatseau, ce qui n’est guère surprenant compte tenu du mode de sondage très rudimentaire dont on dispose alors et qui n’évoluera guère jusqu’au XIXème siècle (ces erreurs sont néanmoins à pondérer : avec les sédiments transportés par les courants, l’évolution des fonds est très active dans la région).

 

 

Autre détail avec le bourg de Fouras en haut (à l’Ouest), la Charente à gauche (au Sud) et le platin de Fouras à la convergence des rhumbs. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Cette immense carte manuscrite (1 040 X 2 560 millimètres) au 1 : 70 000 est couverte de très nombreux sceaux de cire rouge apposés par les commissaires chargés de vérifier les travaux de La Favolière et qui sont aussi les auteurs des dix-sept certificats d’approbation annexés au mémoire accompagnant la carte. Il est intitulé Original de la description de ce que contient la grande carte qui comprend depuis l’anse de Saint-Gilles en Olonne, jusqu’à sept lieues au Sud de la tour de Cordouan, en la côte de Médoc (j’en rétablis l’orthographe comme partout dans cet article).

 

La vérification avait été ordonnée par Colbert le 23 mai 1671 : “ Pour parvenir à une connaissance parfaite de la disposition des rades, bancs et écueils, M. de La Favolière reconnaîtra toutes ces choses par lui-même sans se fier au rapport de personne, s’aidant seulement des notions grossières des pilotes côtiers. Il continuera à pousser ladite description jusque dans la mer autant qu’il se pourra, particulièrement dans les lieux remarquables par des îles, bancs, roches, raz et autres écueils dont la connaissance est nécessaire à la sécurité de la navigation. Qu’il fasse certifier la carte qu’il en aura faite par les plus experts pilotes en chaque gouver­nement. 

 

Si elle semble limitée par le qualificatif de “ grossières ” accolée à leurs connaissances, la confiance du ministre vis-à-vis des pilotes est suffisante pour les faire travailler d’une façon intelligente, en tant que spécialistes, aux côtés d’un ingénieur, certes scientifique et technicien, mais ne connaissant rien ou presque des choses de la mer. Ainsi, un contrôle opéré le 13 mai 1675 relève une contradiction entre la carte et les affirmations des pilotes au sujet d’un banc de sable de la rade des Trousses. Ce point fait alors l’objet d’une enquête sur place.

 

Cette carte est la meilleure de son époque pour les sondes dans la région, supérieure à la Carte topographique de l’Aunis, l’île de Ré, partie de l’île d’Oléron et des entrées de la Charente par Pierre Massiac de Sainte-Colombe (1676) qui le critique à propos de la Charente (voir ci-dessus). Le grand cartographe Claude Masse l’utilisera, notamment pour sa Carte de partie du Bas-Poitou, d’Aunis et Saintonge (1715), comme il le précisera dans l’avertis­sement du 15 juillet 1715 en tête du Mémoire de partie des côtes du Bas-Poitou, Aunis et Saintonge [...] en l’état que le pays était en 1715.

 

Masse y notera que la carte de La Favolière est “ bonne dans ses positions hydro­graphiques mais très mauvaise dans les géographiques ou intérieur des terres ” (c’est la partie de Masse qui est topographe et non hydrographe). Il confirmera enfin que ce sont surtout les sondes qui font ce document à tel point “ qu’il avait bardé sa carte de cachets les certifiant [ce qui] sent un peu l’homme frappé ”. Un commentaire fort peu amène et bien ignorant des recommandations de feu Colbert en la matière.

 

O.C.

 

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Palimpsestes

Par

 

Bluffant, le site Remonter le temps l’est totalement par sa fluidité, sa vitesse et son ergonomie. Cette nouvelle réalisation de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) – déjà auteur de l’excellent Géoportail qui n’a rien à envier à Google Maps, bien au contraire -, permet de comparer des cartes actuelles et anciennes et de visualiser un territoire à diverses époques.

 

Les cartes anciennes concernées sont deux séries fameuses dont la couverture est nationale, la carte de Cassini et la carte d’état-major, auxquelles s’ajoutent la carte IGN au 1 : 50 000 de 1950 et les photographies aériennes de la période 1950-1965. Elles peuvent être comparées à volonté entre elles et avec les cartes IGN actuelles (à toutes les échelles existantes) ou encore avec les toutes dernières photos aériennes disponibles.

 

 

La pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec la carte d’état-major à gauche et la carte de Cassini à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. Vous verrez que le zoom est d’une rapidité impressionnante avec une grande fluidité et une synchronie totale entre les deux cartes dont on peut varier la présentation avec les outils de la colonne de droite, la répartition à l’écran se gérant avec le curseur en bas. Attention au dépassement de l’échelle (overzoom) qui intervient un peu avant pour Cassini (1 : 86 400) par rapport à l’état-major (1 : 80 000). (© IGN / Remonter le temps)

 

 

La Carte générale et particulière de la France – plus connue sous le nom de carte de Cassini – fut commandée par Louis XV en 1747 et privatisée en une société de la carte de France en 1756, année de la parution de sa première feuille. Elle fut forte de vingt-sept ingénieurs dès l’année suivante, sous les ordres de César-François Cassini, et ils seront quatre-vingt-trois à y travailler jusqu’en 1780, les publications continuant après 1815 (voir ci-dessous).

 

L’échelle de la carte est d’une ligne pour cent toises c’est-à-dire 1 : 86 400, supérieure à celle des cartes de provinces de cette époque, mais un peu trop petite (pas assez détaillée) pour qu’on puisse la qualifier de véritable carte topographique. La topographie se définit comme la figuration du détail d’un lieu, par opposition à la chorographie qui décrit l’ensemble d’une partie de la terre, d’un pays, d’une région ou d’une province. Par extension, la topographie englobe toute cartographie terrestre à grande ou à moyenne échelle d’une portion de territoire (et non seulement l’image de son relief).

 

 

Toujours la pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec une photo aérienne actuelle à gauche et la carte d’état-major à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Le point fort de cette première carte géométrique de l’ensemble du territoire métropolitain réside dans sa triangulation. Elle repose sur des objets géodésiques aussi importants que les clochers, véritables amers à l’intérieur des terres et sur les côtes. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, ces triangles ne débordent pas sur le domaine maritime, ses auteurs ne s’étant pas aventurés au-delà de l’estran.

 

La carte de Cassini néglige les éléments de la topographie, comme la petite voirie, les usages du sol et le trait de côte. Des signes conventionnels sont bien utilisés, mais jusqu’à très tardivement, avec l’apparition des derniers tableaux d’assemblage, il n’y aura pas de légende propre à la carte.

 

 

Zoom sur Camaret avec une photo aérienne actuelle à gauche – on voit nettement les pontons du port de plaisance – et une vue de 1952 à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Aussi, du 15 septembre au 15 novembre 1802, une commission se réunit-elle à Paris, sous la direction de Nicolas-Antoine Sanson (1756-1840), directeur du Dépôt de la Guerre et d’Alexandre Berthier, le fils du célèbre Jean-Baptiste. Elle doit définir les signes et conventions en usage dans les cartes topographiques, en présence de représentants des divers dépôts cartographiques, dont Pierre-Nicolas Le Roy (1737-1815) qui est à cette époque le spécialiste du dessin au Dépôt général de la Marine, l’ancêtre du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM).

 

En substituant des symboles abstraits, mais étalonnés et quantifiables, à des modes de représentations purement figuratifs, cette assemblée – passée à la postérité sous le nom de Commission de topographie de 1802 -, instaure une référence en matière de signes conventionnels, en se souciant de leur simplification et de leur uniformisation, ce que n’avait pas fait Cassini.

 

 

Marseille vue par Cassini (à gauche) et par la carte d’état-major (à droite) dont on voit qu’en dépit de son échelle à peine plus grande, elle est nettement plus riche en détails, notamment grâce à une gravure plus fine. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Parmi les décisions les plus spectaculaires de la Commission de 1802 figurent la promotion du système métrique au détriment des anciennes mesures de l’Ancien régime (avec bien des exceptions pour les cartes marines), l’orientation des cartes au Nord, l’adoption du nivellement au niveau de la mer, l’abandon de la vue en perspective (sauf pour les vues de côtes), en tout cas le refus de la mélanger à la vue en plan, la normalisation des écritures en fonction de l’échelle et enfin, la création de signes conventionnels. Ces décisions sont immédiatement effectives en topographie.

 

Ainsi, la carte de Cassini présente une échelle en mètres, pour ses planches publiées après l’Empire, à l’instar de la Feuille n° 175 de la carte de France, imprimée en 1790 mais disponible pour le public après 1815. En effet, le 21 septembre 1793, les militaires avaient fait main basse sur les feuilles de Cassini qu’ils avaient transférées de l’Observatoire de Paris au Dépôt de la Guerre où elles furent interdites à la vente et le restèrent, partiellement ou totalement, jusqu’à la fin de l’Empire, afin d’éviter qu’elles puissent favoriser les descentes anglaises, tout un symbole ! Cette véritable nationalisation marquait l’assujettissement de la science au stratégique.

 

 

Bien que tardive dans l’histoire de la carte de Cassini, la légende est détaillée et le site de l’EHESS l’organise de façon très claire. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

La prise de pouvoir des militaires sera encore plus éclatante avec la carte de France au 1 : 80 000 – dite carte d’état-major parce qu’elle est levée par les officiers du corps d’état-major et publiée au Dépôt de la Guerre. Novatrice, elle est la première à être conçue directement avec une échelle métrique en fraction. Son canevas de méridiens et de parallèles est tracé toutes les dix minutes centésimales, la latitude et la longitude par rapport au méridien de Paris étant données d’une part en degrés et minutes, et d’autre part en degrés et en grades. Reprenant notamment le cadastre créé par Napoléon, ses levés commencent dès 1818 et dureront jusqu’en 1866. Les deux cent soixante-treize feuilles de la carte seront publiées de 1832 à 1880 avec une gravure très homogène.

 

La carte d’état-major était déjà disponible ici sur Géoportail, comme celle de Cassini ici. Mais cette dernière a également fait l’objet d’un remarquable site développé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), par son Laboratoire de démographie et d’histoire sociale dans le cadre du projet collaboratif GeoHistoricalData. Avec le nouveau site Remonter le temps, le numérique permet de comparer les positions et les tracés qui ont été géoréférencés de la même manière. À l’écran, ces palimpsestes virtuels – d’autant plus virtuels qu’il ne s’agit pas de cartes manuscrites et qu’on ne les superpose pas -, sont la marque troublante d’un voyage dans l’espace et le temps de notre pays. Sans oublier la France de l’estran.

 

O.C.

 

 

L’île d’Ouessant telle qu’on peut la visualiser sur le site Cassini de l’EHESS. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, l’absence de triangulation au-delà de l’estran explique le mauvais positionnement des îles et leur trait de côte aléatoire. Il faudra attendre pour cela les travaux des ingénieurs hydrographes à partir de 1816. Pour pouvoir juger de l’évolution du terrain dans le temps, il faut d’abord évaluer les cartes que l’on utilise afin d’isoler la part des évolutions liées à leur imprécision ou à leurs erreurs. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

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Deuxième bureau

Par

 

Dans mon précédent article, j’appelais de mes voeux la mise en ligne des Annales maritimes et coloniales. Le Bureau des longitudes vient juste de le faire pour les procès-verbaux de ses séances tenues entre 1795 et 1932. Deuxième bureau numérique, ces manuscrits constituent 22 000 fichiers consultables non seulement en mode Image – où le papier et l’encre fleurent bon le XIXème siècle -, mais aussi en mode Texte, précieux pour des recherches avancées sur tel ou tel pan précis de la question, par exemple en ce qui concerne la science nautique (pour l’instant, ce mode Texte n’est disponible que jusqu’en 1853 inclus, le reste est en cours de transcription).

 

Créé le 25 juin 1795, le Bureau des longitudes – tandis que le problème de la longitude à la mer, solutionné depuis à peine plus de trente ans, n’était pas encore maîtrisé par tous les navigateurs au long cours -, fut notamment chargé de la rédaction de la Connaissance des temps en lien direct avec la question du méridien origine. Le bureau qui est installé de nos jours dans les locaux de l’Institut, quai Conti, avait alors sous sa responsabilité l’Observatoire de Paris.

 

 

Daté du 18 Messidor an III de la République (5 juillet 1795), le premier procès-verbal du Bureau des longitudes, établi le 7 Messidor an III de la République (25 juin 1795), est signé de haut en bas par Borda, Lalande, Lagrange, Laplace, Caroché et Buache. (© Bureau des longitudes)

 

 

Parmi les dix membres fondateurs du Bureau des longitudes – dont nombre ont déjà été évoqués dans ce blog comme le rappellent les liens ci-après (mais j’ai déjà utilisé pour d’autres l’appellation « hommes brillants ») -, il y eut d’abord des astronomes, avec Joseph-Jérôme Lefrançais de Lalande et Pierre-Simon de Laplace dont on connaît le rôle majeur dans l’histoire de la compréhension de la marée. Laplace a également été l’un des fondateurs du système métrique décimal, comme Jean-Baptiste Delambre qui s’est aussi beaucoup investi dans la mesure de la méridienne avec Pierre-François Méchain, faisant oeuvre de géodésiens. Méchain fut par ailleurs le seul véritable ingénieur hydrographe de terrain avant la Révolution française, ainsi que je l’ai raconté dans mon livre À la mer comme au ciel.

 

Il a notamment assisté un autre membre fondateur du Bureau des longitudes, Jean-Dominique II Cassini, lors de la mesure de différence de longitude entre les méridiens origine de Paris et de Greenwich. Cette opération remarquable fut réalisée avec le tout nouveau cercle astronomique de Jean-Charles de Borda. Borda que l’on retrouve parmi les dix premiers sociétaires du bureau, tout comme le circumnavigateur Louis-Antoine de Bougainville. Restent le mathématicien Joseph-Louis Lagrange, le fabricant d’instruments d’optique Noël-Simon Caroché et le géographe Jean-Nicolas Buache auquel j’ai consacré une partie du livre précité.

 

Né à La Neuville-au-Pont (actuel département de la Marne), le 15 février 1741, Jean-Nicolas Buache (souvent appelé à l’époque Buache de la Neuville) était le neveu du géographe du Roi, Philippe Buache, gendre et successeur du géographe Guillaume Delisle. Jean-Nicolas fut envoyé à Paris, en 1751, chez son parent Marc-Dieudonné Collin, qui tenait une pension à Picpus. Dans cet établissement privé d’enseignement secondaire – tel qu’il en existait beaucoup en marge des collèges, dans les faubourgs parisiens au XVIIIe siècle – la direction était assurée par un maître répétiteur, agréé par l’Université. Buache y reçut l’essentiel de sa formation, avant d’y enseigner lui-même et d’être admis chez son oncle Philippe.

 

 

Jean-Nicolas Buache est le seul géographe parmi les dix membres initiaux du Bureau des longitudes. La géographie de position est alors en plein essor, toutes les cartes marines et terrestres devant être corrigées des longitudes qu’on ne cesse de calculer ou de recalculer avec précision. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas l’assista régulièrement à Versailles, en dressant les cartes pour les leçons aux futurs Louis XVI, Louis XVIII, et Charles X. Après la mort de Philippe, le 24 janvier 1773, son neveu hérita de sa boutique parisienne et en racheta le fonds géographique. Jean-Nicolas venait de publier sa Géographie élémentaire, cours qu’il avait dispensé à Picpus. Il y plaçait en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques, renouvelant ainsi le point de vue de son oncle.

 

S’intéressant dès cette époque au passage du Nord-Ouest, il perpétuait une longue tradition familiale des Delisle et des Buache, non sans répéter quelques errements. Ces grandes questions géographiques – marquées d’arrière-pensées géostratégiques, d’ego et de prestige national, souvent dans le cadre d’une rivalité franco-britannique (sans oublier le renseignement pur et simple qu’évoque le titre de ce billet) -, étaient alors au coeur de ses préoccupations, à l’instar des îles Salomon, sur lesquelles il communiquait à l’Académie des sciences en janvier 1781 et polémiquait encore lorsque Fleurieu – à la fois novateur et génial, et dont il était très proche -, reprit le sujet en 1790.

 

Buache était entré en 1775 au Dépôt des cartes et plans de la Marine (l’actuel Service hydrographique et océanographique de la Marine, le SHOM), dont il gérait l’Entrepôt général pour la vente des cartes et des ouvrages, dès sa création le 30 septembre 1776. Il fut ingénieur hydrographe en chef le 1er octobre 1779 et garde adjoint (vice-directeur administratif et financier) en mai 1780, revendant, le 5 juin, son fonds géographique à Jean-Claude Dezauche (il lui céderait aussi l’Entrepôt général, la même année).

 

En 1782, après la mort de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, Buache le remplaçait à l’Académie des sciences et devenait à sa suite, premier géographe du roi. Il serait le dernier à porter ce titre prestigieux. Nommé professeur de géographie du Dauphin en février 1783, il fut chargé, au printemps 1785, de la préparation des cartes de Lapérouse, avec Charles-François Beautemps-Beaupré comme dessinateur (Buache et Beautemps-Beaupré étaient deux fois cousins, par leurs mères qui étaient soeurs – Marie-Claude et Marie-Catherine Collin – et par la seconde femme de Jean-Nicolas, Marie-Louise Collin, fille d’un frère de leurs mères, Bernard Collin). En y incluant les Collin, cette lignée Buache (Delisle) / Collin / Beautemps-Beaupré s’affirmait ainsi comme l’une des plus importantes dynasties de géographes, où la transmission du savoir se faisait essentiellement en famille.

 

 

Pour illustrer les instructions de Fleurieu à Lapérouse, rédigées pour le compte de Louis XVI, la carte manuscrite de l’océan Pacifique a été dressée par Jean-Nicolas Buache en 1785, puis dessinée par Beautemps-Beaupré sous sa direction au 1 : 10 000 000. Compilant l’état des meilleures connaissances du Pacifique après les trois voyages de Cook dont les routes figurent, elle est en trois sections – septentrionale (ici, format original : 62,5 x 182 cm), équatoriale et australe -, de deux feuilles chacune, soit six feuilles format grand-aigle pour l’ensemble. Cinq exemplaires de la carte ont été réalisés. Ils sont destinés à Louis XVI, au ministre de la Marine de Castries, à Fleurieu, à Lapérouse et à Fleuriot de Langle, les commandants des deux navires de l’expédition. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

Jean-Nicolas Buache fut donc le seul géographe parmi les dix premiers membres du Bureau des longitudes. La même année 1795, il devint professeur de géographie à la jeune École normale, et membre de l’Institut. Malgré quelques difficultés sous la Terreur, il fut confirmé, le 26 août 1795, dans ses fonctions d’hydrographe de la Marine et de conservateur du Dépôt. Jusqu’à sa mort, le 21 novembre 1825, celui qui publia relativement peu mais eût une activité influente dans les institutions (il imagina la future Société de géographie dès 1785), fut ainsi le garant de la continuité du service hydrographique de la France, notamment dans la gestion du portefeuille cartographique et la qualité de la gravure. Dans ce domaine, avec Étienne Collin, comme dans d’autres secteurs du Dépôt, il avait imposé des membres de sa brillante tribu. Un véritable deuxième bureau.

 

O.C.

 

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Dans les Annales

Par

 

Il y a deux cents ans, en janvier 1816, naissait la première revue nautique française, les Annales maritimes et coloniales. On la doit à Louis-Marie Bajot (1775-1855 environ). Grâce à son initiative, cet administrateur sera chargé des bibliothèques de la Marine dès 1821. Il sera officiellement nommé conservateur de celle du ministère, en 1837, en cet Hôtel de la MarineMaupassant s’ennuiera tant, entre la rue Royale et la place de la Concorde. L’état-major vient d’en partir pour Balard. Bajot y supervisera toutes les autres bibliothèques de la Marine et des Colonies en France, avant d’en être promu conservateur général en 1843. Il sera mis à la retraite en 1848.

 

La revue se composait d’emblée de deux volumes in-octavo par année. Le premier en était la “ partie officielle ”, publiée annuellement jusqu’au 31 décembre 1847, date de la dernière parution (il y eut deux volumes officiels en 1827 et en 1830). Pour la période 1809-1815, un récapitulatif fut publié rétroactivement en 1818, faisant suite au Recueil des lois relatives à la Marine et aux Colonies qui avait traité des années 1789-1808.

 

 

Frontispice du premier volume (partie officielle) des Annales maritimes et coloniales paru en janvier 1816. (© DR)

 

 

Cette partie officielle des Annales maritimes et coloniales rassemble les “ lois et ordonnances royales, règlements et décisions ministérielles ”. Elle constitue un instrument irremplaçable pour toute recherche relative aux législations et réglementations concernant la marine au sens large, dans la première moitié du XIXème siècle. Des tables récapitulatives en ont été publiées, en 1843, pour la période 1809-1841, et en 1851, pour les années 1842-1847. À partir de 1848, la partie officielle des Annales maritimes et coloniales sera remplacée par le Bulletin officiel de la Marine.

 

Mais c’est surtout la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales que l’on peut considérer comme la première véritable revue nautique française diffusée à l’échelle nationale. Pendant toute la première moitié du siècle, elle dispense de l’information maritime en général – d’un point de vue “ encyclopédique ” selon le souhait de son rédacteur -, et des renseignements pour la navigation en particulier, tels que des Instructions nautiques ou des Avis aux navigateurs.

 

Même si les articles ne sont pas des communications du gouvernement (contrairement à la partie officielle), l’État encourage la diffusion de la partie non officielle auprès des navigateurs de la Marine marchande et de la pêche, par le biais des chambres de commerce en France et des consuls de France à l’étranger. Outre des récits maritimes – que l’on pourrait assimiler au “ Ça vous est arrivé ” de Voiles et voiliers et dont j’ai déjà donné des extraits à propos d’un orage dantesque -, les mutations scientifiques et techniques constituent l’essentiel des sujets (y compris les plus triviales comme le branle-bas). Ils fournissent des indications précieuses, non seulement sur le développement des théories et des pratiques par les élites, mais aussi sur leur utilisation par la masse des marins.

 

 

Le tout premier article du premier volume de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales de janvier 1816 est la reproduction des Instructions du génial et considérable Fleurieu à Lapérouse, datées du 26 juin 1785. Cela témoigne du traumatisme qu’a laissé dans les mémoires la perte de l’expédition, survenue vers le 10 juin 1788. Même si Louis XVI n’a probablement pas demandé des nouvelles de Lapérouse au pied de l’échafaud, la Révolution française n’a pas effacé le souvenir de cette catastrophe nationale. (© DR)

 

 

Jusqu’au 31 décembre 1847 inclus, date de sa dernière parution, cette partie non officielle – dont la parution est mensuelle en fascicules -, se compose chaque année d’un volume in-octavo, doublé en 1822 puis triplé après 1843 (voire quadruplé ou quintuplé), soit un total de soixante-huit volumes (tables exclues). Des tables analytiques existent mais elles sont incomplètes. La première est parue en 1844, pour la période 1816-1841, et la seconde en 1851, pour les années 1842-1847.

 

À partir du 1er juillet 1843, la partie non officielle est séparée en deux sections, respectivement intitulées Sciences et arts et Revue coloniale. La première de ces sections est réactivée dès 1849 : l’éditeur Paul Dupont décide d’en reprendre le principe afin d’évoquer tout ce qui touche à la marine et à la navigation. Ainsi naissent au début de 1849 les Nouvelles annales de la Marine et des Colonies. Leur périodicité est mensuelle et les articles sont reliés en deux volumes chaque année. En 1859, elles deviennent Nouvelles annales de la Marine et revue coloniale (jusqu’en 1862) puis Nouvelles annales de la Marine en 1863-1864, l’ensemble totalisant trente-deux volumes sans table.

 

 

Dans le volume de 1828 de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales paraissent les toutes premières nouvelles de la découverte des restes de l’expédition Lapérouse à Vanikoro par le Britannique Peter Dillon, en septembre/octobre 1827. Quarante ans après le naufrage, le sujet passionne encore tous ceux qui s’intéressent à la mer. Nombre d’articles suivront dans les Annales maritimes et coloniales sur ce feuilleton à rebondissements qui occupe toujours la presse et l’édition de nos jours. (© DR)

 

 

Quant à la Revue coloniale, apparue à l’arrêt des Annales maritimes et coloniales, elle survit jusqu’en 1858, avant de devenir la Revue maritime et coloniale en 1861 puis, après 1896, la Revue maritime jusqu’en 1971. Ces titres successifs masquent une revue généraliste de marine.

 

Enfin, la cartographie marine est traitée, dès 1848, par les Annales hydrographiques, après l’avoir été dans la section Sciences et arts de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales. Une première série comprend les volumes I-XLI, de 1848 à 1878 (les Avis aux navigateurs en sont détachés en 1856). Une deuxième série va de 1879 à 1916 et comporte des volumes numérotés de I à XXXVI. Une troisième série commence en 1917 et une quatrième en 1950. Le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) continue de les éditer aujourd’hui et l’on peut les lire en ligne ici ainsi que les sommaires de nombre des volumes d’archives des Annales maritimes et coloniales. Celles-ci ont été numérisées intégralement et j’espère que le SHOM les mettra prochainement à disposition du public dans leur totalité.

 

O.C.

 

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