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Category Archives: Insolite

Tonton laisse pas béton

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C’est une famille fort pacifique. Je veux dire océan Pacifique. Le 25 novembre 2011, Uein Buranibwe (53 ans) et Temaei Tontaake (26 ans) ont mis pied à terre, sur l’atoll de Namorik, dans l’archipel des Marshall. À bord de leur barque de pêche, ils avaient dérivé trente-trois jours, depuis leur minuscule île de Marakei, dans l’archipel des Gilbert, 376 milles au Sud-Est (à l’Ouest de l’état du Kiribati, juste au-dessus de l’équateur et à l’Ouest de l’antiméridien et de la ligne de changement de date).

 

 

Dans un état de fraîcheur étonnant, Uein Buranibwe (53 ans) et Temaei Tontaake (26 ans) n’ont pas l’air d’avoir passé trente-trois jours à la dérive, sur une barque sans aucune protection contre le soleil, les grains et les vagues. (© AFP / Giff Johnson)

 

 

On ne l’a appris que le 12 décembre, lors de leur passage dans la capitale des îles Marshall où ils avaient été rapatriés par cargo après dix-sept jours d’attente sur Namorik. Leur périple n’est pas terminé tandis qu’ils attendent pour rentrer chez eux le seul avion gouvernemental, actuellement en maintenance. Le Grand océan porte bien son nom. L’espace et le temps y conservent parfois des valeurs ancestrales.

 

Le 22 octobre, alors qu’ils sont partis acheter du carburant à Tarawa – la très étroite île capitale de l’État du Kiribati se trouve à 15 milles au Sud-Ouest de leur îlot -, la batterie de leur GPS portable se décharge. Ils se perdent dans la nuit, ce qui semblerait indiquer que le sens marin et la capacité millénaire des Océaniens à se diriger en mer suivant les étoiles, la houle et le vent, ne sont plus ce qu’ils étaient.

 

 

Les archipels des Gilbert et des Marshall (le premier est au Sud-Est du second) sont dans l’Ouest du Pacifique, juste au-dessus de l’équateur, loin au Nord-Est de l’Australie et de la Nouvelle-Guinée et juste à l’Ouest de l’antiméridien. (© MaxSea / MapMedia / Olivier Chapuis)

 

 

Rien n’est moins sûr, car après être tombés en panne d’essence dans cette zone subéquatoriale (par 2° N / 173° E), ils vont survivre avec une santé étonnante, dérivant vers le Nord-Ouest à moins d’un… demi noeud de moyenne. En effet, l’alizé de Sud-Est à Est (Nord-Est au fur et à mesure qu’on monte au-delà de 5° N) est ici très souvent perturbé par la proximité de la zone de convergence intertropicale (ZCIT), autrement dit le Pot-au-Noir. Dans cette partie occidentale du Pacifique, les gros amas convectifs de cumulonimbus peuvent atteindre… 2 000 kilomètres de diamètre (vous avez bien lu : kilomètres) ! Au moins cela résout-il le problème crucial de la soif puisqu’il pleut beaucoup.

 

En théorie du moins, car les naufragés reçoivent hélas peu d’eau du ciel et ils sont parfois contraints de boire de l’eau de mer. Avec leur matériel de pêche resté à bord, ils prennent du poisson (riche en eau également), essentiellement du thon. Ils connaissent aussi des périodes de disette, jusqu’à quatre jours consécutifs. Heureusement, la trajectoire des cyclones est à cette saison de l’autre côté de l’équateur, au Nord-Est de la Nouvelle-Guinée.

 

 

Des îles Gilbert aux îles Marshall, la dérive a couvert 376 milles vers le Nord-Ouest, en 33 jours, à 0,47 noeud de moyenne. (© MaxSea / MapMedia / Olivier Chapuis)

 

 

Autre coup de chance, le courant de dérive équatoriale qui porte vers l’Ouest bifurque au niveau des îles Gilbert en une branche secondaire partant vers le Nord, avec l’aide de la force de Coriolis. C’est la résultante de ces vents dominants très perturbés et de ce courant qui entraîne les naufragés au Nord-Ouest. Menées les trois premiers jours, les recherches aériennes ne permettent pas de les localiser. Quant aux nombreux gros navires de pêche qu’ils croisent, ils ne les voient pas.

 

Du côté de leur pacifique famille comme d’eux-mêmes, tout espoir n’est pourtant pas perdu. Les égarements en mer font partie du paysage de ces îles noyées en plein océan, battues par un vent fort et une mer dure. Toute barque dont l’unique moteur hors-bord rend l’âme est condamnée à la dérive et il y a eu nombre de cas de survie au préalable. Sans doute est-ce l’atavisme des grands navigateurs océaniens qui leur fait prendre tant de risques puis espérer encore un miracle après des semaines. Parfois, on “ enterre ” les disparus trop tôt. Il y a un an, en novembre 2010, ce fut le cas pour trois adolescents de 14 et 15 ans ayant dérivé cinquante et un jours depuis Atafu jusqu’au large des Fidji, sauvés par un thonier néo-zélandais revenant justement des Kiribati. Peut-être l’un de ces navires usines qui n’ont pas vu les deux naufragés cette fois. Entre mars et juillet 2002, le Tahitien Tavae Raioaoa (56 ans) avait survécu cent dix-huit jours, de Papeete aux îles Cook, à 650 milles.

 

 

La minuscule île de Marakei où vivent les deux naufragés est à 15 milles au Nord-Est de Tarawa, l’île capitale du Kiribati. C’est là qu’ils se rendaient le 22 octobre, pour acheter du carburant, lorsqu’ils se sont perdus dans la nuit après la panne de leur GPS. (© MaxSea / MapMedia / Olivier Chapuis)

 

 

Lorsqu’ils atterrissent sur l’atoll corallien de Namorik (800 habitants), ils ne parviennent pas à se faire comprendre. Malgré les distances considérables entre les trois archipels composant l’état de Kiribati (dont les Gilbert ne sont que la composante occidentale), sa population parle majoritairement une langue micronésienne, le kiribati, qui appartient au domaine austronésien du groupe malayo-polynésien oriental. Le marshall a beau relever du même groupe et y être étroitement apparenté, Uein et Temaei ne partagent pas le langage des gens qui les recueillent dans cette île de la République des Marshall.

 

S’ils appartiennent aujourd’hui à deux états distincts, les deux archipels sont pourtant liés par l’Histoire, bien avant que Japonais et Américains ne s’y affrontent pendant la Seconde guerre mondiale. Ils ont tous deux été nommés par le grand explorateur russe Ivan Krusenstern (1770-1846), lors de sa circumnavigation (1803-1806). En hommage aux navigateurs britanniques Thomas Gilbert et William Marshall qui les avaient redécouverts en 1788, sans les reconnaître en détail. Lors de son tour du monde de trois ans (1822-1825), Louis-Isidore Duperrey (1786-1865) confirma le nom des Gilbert.

 

 

Le pilot chart de novembre (case du haut au milieu) montre que les vents dominants (rose des vents en bleu), sur les Kiribati du Nord-Ouest, sont d’Est (43 %) et de Sud-Est (32 %). Notez aussi la branche du courant (en vert) qui porte plein Nord vers les îles Marshall, sur le méridien 170° E. Enfin, la note à droite de l’antiméridien 180° précise que les vents et les courants sont très changeants dans toute la zone et que ces valeurs statistiques sont à prendre avec prudence. Ceci explique la moyenne très faible de la dérive qui masque les zigzags effectués bien involontairement par les naufragés. Ceux-ci ne disposaient pas de voile. Une lacune sur ces barques qui devraient toutes embarquer de quoi en gréer une, en cas de panne de moteur ! (© NOAA)

 

 

Je reviens à Namorik le 25 novembre. Une femme est appelée. Elle entend leur langue. Après les premiers secours, ils parlent tant et si bien qu’elle s’avère être cousine du jeune Temaei Tontaake. Descendante de l’oncle de ce dernier, lequel avait vécu la même dérive… cinquante ans auparavant ! On le croyait mort en mer, il était vivant aux Marshall (décédé depuis) où il s’était marié et avait fondé une famille. Tonton n’avait pas laissé béton.

 

O.C.

 

PS. J’avais prévu de vous parler de Roald Amundsen qui a atteint le pôle Sud il y a tout juste cent ans, le 14 décembre 1911. L’équateur a pris le pas sur le pôle. Ce sera pour une autre fois.

 

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Les femmes, les enfants et les poètes d’abord !

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Le temps du poisson d’avril est révolu. Parlons donc de Julien Berthier – artiste plasticien -, et de son Love-Love, « image permanente et mobile d’un naufrage ». En trois dimensions l’image, puisqu’il s’agit rien moins que d’un vrai Love-Love tronçonné et doté d’un nouvel appendice quelque peu décalé…

 

 

 

Non ce n’était pas le radeau de la Méduse… mais médusés les gens l’étaient, en croisant Julien Berthier chevauchant son oeuvre. Notez les détails du gréement qui pendouille volontairement. (© Julien Berthier / www.julienberthier.org) 

 

 

Et tout cela flotte. Cela navigue même, voyez vous. En un équilibre certes précaire mais l’éphémère n’est-il pas le lot de quiconque prétend aller sur l’eau ? Dans le même genre, j’avais beaucoup aimé le Bateau mou échoué aux bords de Loire.

 

 

 

Au ponton dans le port de Hérel, à Granville, Love-Love ne passe pas vraiment inaperçu. Il est vrai qu’il se dévoile généreusement ! (© Julien Berthier / www.julienberthier.org)

 

 

Pour Love-Love, ce fut Granville. Il y a quatre ans déjà. Ceux qui le croisèrent s’en souviennent encore. J’aurais bien voulu être un petit rat de cale, le jour de la visite des Affaires maritimes. Histoire de me dilater la rate.

 

O.C.

 

 

Le temps du grutage… ou les dessous d’une oeuvre ! (© Julien Berthier / www.julienberthier.org) 

 

Le bateau mou

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Le lieu est d’une poésie inouïe. En aval de Nantes, le canal de La Martinière – ou canal maritime de la Basse-Loire – servit de cimetière aux derniers grands voiliers français. Après des temps industrieux où leurs mâtures avaient tutoyé les nuages et leurs étraves fendu tous les océans du monde, ils y reposèrent des décennies dans la vase de l’après Première guerre mondiale. En 2007, l’écluse verrouillant le canal sur le fleuve séduisit l’artiste autrichien Erwin Wurm. Pour la biennale Estuaire, il y a réalisé une oeuvre extraordinaire intitulée Misconceivable.

 

 

 

 

« Échoué » à l’écluse qui ferme le canal de La Martinière sur la Loire, Le bateau mou - le Misconceivable d’Erwin Wurm – anime le site depuis bientôt deux ans (© Olivier Chapuis).

 

 

 

 

Inconcevable, cette installation le fut hélas pour beaucoup. Bel et bien solide – ni mou ni ardent bien qu’il ait l’ardeur des oeuvres provocantes J – on l’appelle volontiers Le bateau mou. Le bateau ivre c’était déjà pris… La sculpture dont l’étrave incline à retrouver son élément tandis que la coque se cambre au bord de l’écluse suscita la controverse dès que se posa la question de sa pérennité. Entre-temps, promeneurs et visiteurs, toujours plus nombreux, se sont appropriés l’oeuvre qui s’est intégrée au paysage. Pourtant, certains amoureux du site classé ne le voient pas de ce coup d’oeil !

 

 

 

Le bateau mou a été installé en 2007 sur l’écluse du canal de La Martinière (dont on voit le départ à gauche de la carte) en rive Sud de Loire sur la commune du Pellerin (© SHOM).

 

 

 

Les autorités (ministères de l’Environnement et de la Culture, commission nationale des Sites, architecte des Bâtiments de France, commission départementale des Sites, perspectives et paysages, direction régionale de l’Environnement… n’en jetez plus !) ont décidé en décembre dernier que Le bateau mou serait déséchoué, autrement dit viré comme un malpropre… sauf pendant les deux éditions à venir de la biennale artistique (cet été 2009 et en 2011).

 

 

 

 

Son équilibre sera-t-il stable ou instable ? Le bateau mou est au coeur de la bataille de l’estuaire de la Loire (© Olivier Chapuis).

 

 

 

Cependant, la résistance s’organise en pays de Retz – population et élus bord à bord – pour conserver à l’éphémère guimauve un équilibre pérenne, à cheval sur son parapet. Les bateaux n’ont d’ailleurs pas fini de faire parler d’eux sur l’estuaire d’Estuaire. Rien de surprenant pour un lieu qui se prête à tant d’histoires d’eau. Cette année, le Muscadet n° 103, sorti du chantier Aubin en 1966, est ainsi mis en vedette par le plasticien nantais François Delagnes. Mais c’est une autre aventure, celle d’un petit voilier enfoui sous les sables de la Loire…

 

O.C.