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Category Archives: Migrations

Ah Sahara, Sahara

Par

 

 

Deux kilos six, 330 X 250 mm, 400 pages, plus de 300 oeuvres inédites (contrairement aux autres chiffres, je ne les ai pas comptées, je cite ici l’éditeur), 39,90 euros. Retour à Tombouctou, remarquablement mis en page et imprimé sur d’excellents papiers, arrive en librairie ce 29 octobre, sous une belle reliure de carton rouge et une jaquette sublime. Une fois n’est pas coutume, la quatrième de couverture résume bien le propos : « Reprendre le fil de l’histoire de ces peuples touaregs, arabes, songhay, arma et peuls que j’ai bien connus et tant aimés au siècle passé. Retourner au Mali, partir en Mauritanie, au Niger, au Burkina Faso où ils sont réfugiés par centaines de milliers. Pour comprendre moi-même et ainsi mieux dépeindre une situation dramatique qui se répète comme si les balbutiements de la destinée étaient la marque du genre humain. » (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Alertez les bébés. Ceux désormais à la barre, dans le sillage de l’aîné qui les a fait rêver. Et tous les autres, qu’ils portent un joli prénom venu du Rif marocain ou qu’ils suivent simplement la carrière de l’artiste. Titouan Lamazou, le vainqueur du premier Vendée Globe, sort un nouveau livre.

 

 

Ici au portrait d’Assietou welet Mahandou (image suivante), Titouan Lamazou (60 ans l’été dernier) maîtrise des techniques aussi différentes que le dessin (essentiellement à la mine), l’acrylique (parfois mélangée au sable) mais aussi la gouache et le pastel, le tout sur papier, l’huile sur papier ou sur toile, la photographie, le mélange de ces deux dernières, etc. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Mais attention, hein, pas une énième déclinaison de ses portraits de femmes. Ils avaient fini par me lasser un peu, comme ces ouvrages sur les phares encombrant les librairies à chaque retour des guirlandes dans les arbres exfoliés de nos villes (je parle des mauvais, il y en a des bons).

 

 

Invitation au voyage, le visage est un paysage sous le pinceau de Titouan. Assietou welet Mahandou, 2013. Kel Doukaray, région de Tombouctou. Acrylique sur papier, 56 X 43 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 15)

 

 

Non, un superbe livre bilan pour lui-même et pour ce Mali qu’il avait connu avant l’islamisme et la guerre. Et dont les habitants ont essaimé alentour, de la Mauritanie et des confins de cet Atlantique que le marin a tant sillonné, jusqu’au Niger et au Burkina Faso. Réfugiés en des camps qui deviennent villes à force d’être provisoires, villes bidon, bidonvilles.

 

 

Les chercheurs d’or, 2014. Agadez, Niger. Huile et photographie sur toile, 62 X 95 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 252-253)

 

 

Et Titouan, soulignant l’effort considérable consenti par ces deux derniers pays, d’ajouter : “ Au même moment, des migrants envahiraient, paraît-il, le territoire de notre Union européenne comptant plus de 500 millions de ressortissants, comparativement beaucoup mieux nantis que les habitants du Sahel. En regard de l’accueil des réfugiés au Sud, l’affolement général des décideurs au Nord de la Méditerranée prêterait à rire. Seulement, leurs mesures, sécuritaires plutôt qu’humanitaires, faisant du migrant un clandestin, ont des conséquences tragiques. L’Europe, et spécialement la France, semble ignorer les responsabilités qui lui incombent. Après notre coup de force en Libye, nous ne sommes pas étrangers à la déstabilisation de toute la sous-région et à l’afflux de déplacés tous azimuts. ” (page 206)

 

 

Bataysa welet Ehya, 2015. De retour de Saagniognogo. Chez Haloulou ag Agali (oncle de Mohammed Ali et Aïcha). Acrylique et huile sur papier, 73 X 104 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 334-335)

 

 

Ralentis ta vie, prends ton élan. Titouan a repris le fil de la sienne et de tous ceux qu’il avait visités. Que vous dire d’autre, sinon que moi qui n’y suis jamais allé, je suis retourné à Tombouctou avec Lamazou.

 

O.C.

 

 

Au large de Tombouctou (Mali) en 2014, sous la protection de l’opération française Serval. L’ouvrage comporte des annexes très intéressantes par des historiens, des géographes, des anthropologues, des linguistes et des musicologues, notamment sur les Touaregs et le mythe qu’ils incarnent en Occident mais aussi sur l’Azawad (Nord Mali) et son mouvement de libération, très présents dans le livre. Dommage que les échelles ne figurent pas sur les cartes joliment dessinées : elles sont ainsi amputées d’une donnée essentielle à la compréhension de ces espaces immenses. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

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Made in China (sous la tente de réfugiés), 2013. Camp UNHCR de Mentao, Burkina Faso. Huile sur toile, 104 X 146 cm. Il y a du Gauguin ici comme on trouve un hommage à Van Gogh dans les quatre versions de La nuit étoilée à Tiguidit. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 68-69)

 

 

 

 

L’exode

Par

 

C’est une réalité qu’il est impossible d’ignorer lorsqu’on navigue en Méditerranée. Dans l’ombre de l’Italie submergée par les migrants, essentiellement économiques, la Grèce fait face depuis le début de l’année 2015 à un afflux de réfugiés fuyant principalement la guerre en Syrie.

 

 

Dans l’île de Samos (Sporades de l’Est), aux confins orientaux de la mer Égée face à la Turquie. Des dizaines de gilets de sauvetage laissés à l’ombre d’une pinède par des migrants arrivés dans des conditions précaires. En témoignent les innombrables vêtements trempés qui ont été abandonnés là, y compris de précieuses chaussures de marche. Pourtant, la route sera encore terriblement longue et semée d’embûches jusqu’à l’Europe de l’Ouest ou du Nord en passant par les Balkans (Macédoine, Serbie) puis la Hongrie. (© Olivier Chapuis)

 

 

L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) en recense désormais plus de 1000 par jour pour un total de 77 100 personnes entre le 1er janvier et le 3 juillet 2015, dont 60 % de Syriens et 40 % d’Afghans, d’Irakiens, d’Érythréens et de Somaliens.

 

Pas une île grecque de l’Est de la mer Égée – parmi celles situées juste en face des côtes turques – qui ne reçoive son lot quotidien de migrants ayant tenté qui une traversée sur un engin de fortune, type pédalo ou pneumatique de plage, qui via des passeurs.

 

Et cela se termine parfois très mal, comme le 7 juillet dernier, lorsqu’un bateau a chaviré au Sud de l’île d’Agathonisi avec 40 personnes à bord dont 5 n’ont pas survécu avant l’arrivée des secours organisés par les Grecs et les Turcs, 19 autres ayant été portées disparues.

 

 

Un pédalo à demi submergé sans aucune trace de vie alentour, à vingt milles de la côte turque, au Sud de l’île grecque d’Agathonisi (entre les Sporades de l’Est et le Dodécanèse). Un cas de plus en plus fréquent malgré les moyens déployés par la Grèce. (© Olivier Chapuis)

 

 

Les passeurs n’appartiennent pas nécessairement à un réseau mafieux tant il est évident que nombre d’individus se reconvertissent dans ce nouveau métier en plein boom. Les voiliers de plaisance n’échappent d’ailleurs pas à cette activité d’autant plus lucrative que les bateaux font ici de multiples allers-retours, de jour comme de nuit, sur des distances infiniment plus courtes qu’en Méditerranée occidentale, allant d’à peine plus d’un mille à guère plus d’une dizaine.

 

De toutes ces îles, ce sont ainsi des centaines de personnes qui embarquent chaque jour vers le Pirée, débarquant à Athènes au coeur d’un pays en proie à la crise que l’on sait. Les chiffres officiels communiqués le 9 juillet dernier par le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) donnent le vertige, témoignant que la Grèce n’est encore confrontée qu’au trop-plein débordant d’une Turquie aux premières loges.

 

Sur près de 22,5 millions de Syriens en 2011 – au début de la répression des manifestations par le gouvernement de Bachar el-Assad -, plus de 4 millions ont aujourd’hui fui leur pays. L’exode s’accélère à cause de Daech, 1 million d’habitants ayant gagné l’étranger dans les 10 derniers mois.

 

 

Échantillons d’embarcations plus ou moins improbables saisies par les coast-guards de Samos. Notez le pneumatique de plage. Quelques voiliers de plaisance ont également été confisqués aux passeurs. (© Olivier Chapuis)

 

 

L’ONU y voit ainsi “ la plus importante population de réfugiés générée par un seul conflit en une génération ”, situation inédite depuis vingt-cinq ans, sans compter les 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie. Au total, un Syrien sur deux ne vit plus chez lui tandis que la guerre aurait fait plus de 230 000 morts depuis mars 2011 selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) dont 69 500 civils (parmi eux, 11 500 enfants).

 

À elle seule, la Turquie accueille 45 % des réfugiés syriens, soit 1,8 million, le Liban en recueillant 1,17 million, la Jordanie 630 000, l’Irak 250 000, l’Égypte 132 000 et l’Afrique du Nord 24 000. Plus de 270 000 demandes d’asile déposées en Europe par des Syriens ne sont pas inclues dans ces statistiques.

 

 

Tous les jours, les coast-guards grecs sauvent des dizaines de personnes. Comme celles parvenues saines et sauves dans les îles par leurs propres moyens ou par le biais des passeurs, elles sont enregistrées par la police locale avant d’être dirigées vers les ferries qui rallient le Pirée. Athènes en crise marque le début d’une nouvelle traversée, celle de l’Europe, après celle de la Syrie en guerre et celle de la Turquie. Sans doute parce que les conditions de ces traversées sur des petits bateaux restent dures (embarquements et débarquements dans l’eau), nombre de réfugiés sont des hommes entre 15 et 35 ans : ils sont les plus visés par les enrôlements des différents camps et beaucoup d’entre-eux ont vraisemblablement déjà combattu. Même s’il n’est pas impossible que d’anciens membres de Daech (voire des membres toujours actifs) se cachent dans la masse, on ne peut rester insensible à la volonté de ces jeunes d’échapper à un pays détruit et au fanatisme quand d’autres jeunes quittent l’Europe pour faire le chemin inverse. (© Olivier Chapuis)

 

 

La Commission européenne propose d’accueillir sur deux ans 60 000 demandeurs d’asile syriens (et érythréens fuyant la dictature en Érythrée), sur lesquels la France en recevrait… 9 127. Même si le contexte n’est guère favorable pour le dire, comment ne pas souligner que c’est une goutte d’eau pour un continent et notre pays dont l’histoire est aussi faite d’exodes tragiques ?

 

O.C.

 

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L’Indien avant Vasco

Par

 

Un océan monde, millénaire et pluriel. D’où le titre du livre majeur que publie Philippe Beaujard chez Armand Colin, Les mondes de l’océan Indien (2 tomes, 65 euros chacun). Il était passé un peu inaperçu il y a un an lors de sa parution. C’est d’autant plus étonnant et injuste qu’il s’agit d’une somme monumentale. Étonnant ? Pas tant que ça, lorsque l’ethnocentrisme a toujours menacé l’Europe, dont notre bonne vieille France.

 

Comme Beaujard l’inscrit en exergue de sa présentation géographique, Fernand Braudel écrit joliment dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVème – XVIIIème siècle) (1979) que “ [les moussons] organisent d’elles-mêmes les voyages des voiliers et les rendez-vous des marchands. ” On ne saurait mieux introduire l’exposé du régime des vents et des courants dans ce bassin océanique, si contrasté suivant les saisons (l’avancée du continent asiatique y génère une amplitude beaucoup plus importante de l’oscillation du Pot-au-Noir que dans les autres océans). Même si la reprise préalable des Instructions nautiques de l’Amirauté ou du SHOM n’aurait pas été superflue pour le lecteur.

 

Si l’on met de côté le Pacifique – dont l’extraordinaire navigation aux étoiles et aux éléments est en grande partie perdue, faute d’archives tangibles -, l’océan Indien est fondamental dans l’histoire de la navigation. C’est là que la boussole chinoise pénètre le monde musulman avant même qu’elle ne soit importée en Méditerranée. De même, bien auparavant, pour les instruments de mesure de la hauteur des astres, cette latitude que les pilotes hauturiers de l’Indien – Arabes ou Indiens – font tous varier comme suit dans leurs mesures de caps et distances : celles-ci sont définies à un cap donné pour faire évoluer d’un doigt la latitude (1° 45’).

 

 

Le premier tome (305 X 230 millimètres, 624 pages) couvre rien moins que 4 500 ans d’histoire. Comme le second, il est enrichi de multiples cartes (42 en couleurs pour ce premier volume, 24 pour le suivant), figures, tableaux et chronologies, mais aussi de nombreuses illustrations, pertinentes et soigneusement légendées (40 planches couleurs pour ce premier volume, 56 pour le suivant). (© Armand Colin)

 

 

Beaujard montre que dès le 2ème millénaire avant Jésus-Christ, des routes maritimes côtières sont bien établies en mer Rouge, le long de la péninsule arabique et de la côte orientale d’Afrique, dans le golfe Persique et vers l’Inde, avec de plus hypothétiques contacts en direction de celle-ci depuis les archipels indonésien et philippin. Au 1er millénaire avant notre ère, tandis que les comptoirs grecs s’établissent tout autour de la Méditerranée (aux 8ème et 7ème siècles), c’est un véritable système afro-eurasien qui se met progressivement en place pour émerger à l’ère chrétienne avec une division du travail entre les différentes zones du bassin océanique et des échanges complexes entre celles-ci.

 

Au tournant de notre ère, les routes du large sont bien ouvertes dans l’océan Indien entre l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est, plus ou moins directes selon la saison. Même si elles empruntent surtout des voies maritimes côtières ou terrestres, les migrations de populations (dans un monde qui dépassera à peine les 250 millions d’habitants en l’an 1000) sont déjà si importantes qu’elles génèrent de grandes épidémies, en Chine comme à Rome dès la seconde moitié du IIème siècle, juste avant la récession économique du IIIème siècle (en 100 après JC, Rome compterait un million d’habitants et serait la première ville du monde, la deuxième étant en Chine mais cinq des dix premières dépendant de l’Empire romain).

 

Ces tableaux s’appuient notamment sur toutes les preuves fournies par l’archéologie, l’ethnologie, la démographie, la numismatique, la linguistique, la climatologie, l’agronomie, la botanique et bien d’autres disciplines croisées avec l’histoire et la géographie. Le nombre de concepts envisagés rend l’index analytique fort précieux (l’ouvrage propose pas moins de 92 pages de divers index sur l’ensemble de ses deux volumes), par exemple pour rechercher des informations sur les bateaux utilisés (entrées “ gouvernail ” et “ voile ” notamment).

 

Ainsi, ces navires transocéaniques de l’Asie du Sud-Est qui dès le IIIème siècle peuvent mesurer jusqu’à 60 mètres de long, transporter 700 personnes et 250 à 1 000 tonnes de fret ! Leur coque est faite de planches cousues par des fibres, sans clous (contrairement aux Chinois qui les utilisent) mais avec des chevilles en bois, et calfatées à la résine (Vasco de Gama observera celle-ci au Mozambique en 1498, d’autres Portugais verront ces navires plus tard dans le détroit de Malacca).

 

Depuis la seconde moitié du Ier siècle, les Chinois ont déjà des flottes considérables de bâtiments à plusieurs ponts, coques étanches, voiles lattées et gouvernail central. Des caractéristiques qui évolueront au fil des grands cycles de leur histoire, avec par exemple l’apparition du tissu à voiles vers 900-950, remplaçant les feuilles tressées. Sans oublier bien sûr les multicoques à balancier et autres praos d’Indonésie et d’ailleurs. Au gré de la mousson, les navires chinois du XIIème siècle commercent chaque année jusqu’en Arabie et jusqu’en Afrique de l’Est. En 1370, la Chine possède 15 000 navires de mer, dont les plus gros déplacent 1 000 tonnes et transportent 1 000 passagers.

 

 

Extraite du Livre des merveilles (1412), riche manuscrit contenant notamment le récit de Marco Polo (1298) cette planche montre l’arrivée d’un navire à Ormuz (Perse). Le chameau et l’éléphant sont ici symboles d’échanges dans l’océan Indien. (© BNF / Manuscrits)

 

 

Bien au-delà de ces données navales, cette histoire comparative et totale fait la synthèse impressionnante d’une bibliographie mondiale considérable (154 pages de sources, provenant de toutes les écoles historiographiques, dont bien évidemment celles des pays limitrophes de l’océan Indien). Chaque information y est étayée par une ou plusieurs référence(s), éventuellement commentée par une note de bas de page.

 

L’analyse est également le fruit des recherches de terrain de l’auteur. Philippe Beaujard est ingénieur agronome, ethnologue et historien, spécialiste de Madagascar et directeur de recherches émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Son travail de toute une vie, ou presque, s’appuie sur une pratique pour mettre en lumière la centralité de l’océan Indien dans la globalisation (ne disons pas mondialisation puisqu’en sont alors exclus une grande partie du Pacifique et les Amériques).

 

Plusieurs millénaires avant notre ère apparaissent – en Mésopotamie, en Égypte, dans la vallée de l’Indus et en Chine -, des états et des cités. Servis par les progrès techniques et cognitifs (dont l’écriture et les mathématiques), des échanges s’organisent. Des initiatives privées s’affirment, donnant leur essor aux premières économies-mondes, chères à l’historiographie du capitalisme. Des systèmes-mondes ouverts les uns aux autres selon Philippe Beaujard, s’opposant ainsi à la thèse de Fernand Braudel qui les voyait fermés. Braudel, dont le chef-d’oeuvre La Méditerranée est ici un étalon à l’aune duquel ce livre peut prétendre se mesurer pour l’océan Indien.

 

 

L’Atlas catalan aurait été compilé en 1375 par Abraham Cresques, cartographe de l’école de Majorque (Baléares) qui régnait alors sur les portulans. On voit ici les deux feuilles orientales (65 X 25 centimètres chacune), depuis l’Est de l’Inde jusqu’à la Chine, dont les côtes témoignent d’une activité intense. (© BNF / Manuscrits)

 

 

Le système-monde afro-eurasien se structure du Ier au XVIème siècle autour de cinq coeurs successifs qui sont la Chine (le plus largement et le plus longtemps, nonobstant les grands cycles économiques), l’Inde, l’Asie occidentale, l’Égypte et l’Europe, au Sud (la Grèce et Rome) puis au Nord-Ouest (comprenez avec la péninsule ibérique).

 

Étant entendu que l’Europe – contrairement à ce qu’elle a très longtemps pensé et que certains croient encore -, n’a vraiment dominé qu’entre le Ier et le IIIème siècles, puis à partir du XVème siècle. Les flux sont bien connus, ce sont les routes terrestres de la soie puis celles maritimes des épices que l’on a trop souvent considérées chez nous du seul point de vue… européen, pourtant aussi tardif que longtemps marginal.

 

Ce ne sont pas les Grecs et les Romains qui font de l’océan Indien un centre du monde mais c’est bel et bien “ parce que l’océan Indien abritait les centres de gravité du système-monde que les Méditerranéens se sont dirigés vers l’Est. ” (t. I, p. 363) au 2ème siècle avant notre ère. Unifié par Auguste en 31 avant JC, avec la prise de contrôle de l’Égypte, l’Empire romain est omniprésent en mer Rouge et ses navires atteignent la côte Est d’Afrique. Par voie de terre, les Romains étaient depuis longtemps en Asie (bien après les Grecs et Alexandre le Grand) où il est même possible que certains de leurs prisonniers chez les Parthes aient été pris par les Chinois, lorsque ceux-ci s’emparèrent d’une partie du Khirgizistan en 36 avant JC.

 

D’où l’importance de contourner ces difficultés par la mer. Concernant la navigation romaine, une source très précieuse reste aujourd’hui le Périple de la mer Érythrée (c’est-à-dire de la mer Rouge), rédigé en grec à l’époque romaine (vers le milieu du Ier siècle, même si la copie la plus ancienne encore conservée est un manuscrit byzantin du Xème siècle). Dans ce texte d’instructions nautiques et de renseignements commerciaux, mais aussi de descriptions de navires – ancêtre des portulans méditerranéens (qui furent des textes avant d’être des cartes) -, l’océan Indien est très présent, notamment les ports d’Inde en relation avec le golfe Persique et la mer Rouge. Philippe Beaujard nous rappelle que c’est d’ailleurs à cette époque, autour de l’an zéro, que la notion d’Orient se forge réellement, par opposition au monde gréco-romain. Pline l’Ancien (23-79) serait ainsi le premier auteur classique à désigner “ l’océan Indien ”.

 

 

Le second tome (305 X 230 millimètres, 800 pages) couvre les neuf siècles allant de la naissance de l’Islam à l’arrivée des Portugais dans l’océan Indien. Comme le premier, il est solidement relié. Vu son poids, la grande qualité de son papier et de son impression, ce n’est pas un luxe. (© Armand Colin)

 

 

Un mot sur le titre de mon article : c’est bien de l’Indien avant les Portugais que traite Beaujard. Car les Européens sont très présents dans les contacts avec cet ensemble afro-eurasien, Grecs et Romains donc, puis – pour aller vite – Vénitiens à partir du XIIIème siècle, au moment même où Venise et la Méditerranée développent aussi leurs échanges maritimes avec l’Europe du Nord jusqu’aux villes hanséatiques et la Baltique. Quant aux Arabes, – omniprésents dans l’Indien, comme les Perses, les Indiens et les Indonésiens -, ils assurent la liaison avec la Méditerranée sur une bonne partie de la période intermédiaire et au-delà, sous la conduite des Ottomans.

 

Enfin, le XVème siècle voit l’émergence du grand capitalisme européen dans l’océan Indien. Mais il faudra encore attendre un certain temps avant que les économies asiatiques soient surpassées, tant sont actives les sociétés de l’océan Indien, dans leur démographie comme dans leur organisations politique et religieuse. La suite est beaucoup mieux connue chez nous : Bartolomeu Dias atteint le cap de Bonne-Espérance en 1488. Dix ans plus tard, Vasco de Gama se projette bien au-delà, puis ce seront Magellan et tant d’autres qui exploreront alors un Indien encore inconnu ou presque, celui des hautes latitudes australes, au grand large. Les Portugais sont dans l’Indien et Beaujard achève là son monument.

 

J’ajoute, mais est-ce bien nécessaire, que plus de cinq siècles plus tard – pétrole du Moyen-Orient (c’est moi qui emploie ici ce terme issu de l’eurocentrisme) et commerce des conteneurs avec la Chine (toujours elle) ayant succédé aux épices et aux empires coloniaux -, Européens et Occidentaux n’ont pas fini d’y croiser et d’y faire naufrage. Le vieil Indien est toujours au coeur des préoccupations stratégiques du monde. Une raison supplémentaire, s’il en était besoin, de connaître son histoire millénaire.

 

O.C.

 

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Aden barbarie

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L’homme aux semelles de sang y a remplacé son frère aux semelles de vent. Depuis toujours, Aden Arabie rime avec piraterie. De nos jours, le golfe d’Aden y ajoute la barbarie. Celle des passeurs qui balancent à la mer des migrants épuisés ou ne sachant pas nager. La bourse et la vie. Toute une saison en enfer.

 

Leur diagonale s’exerce sur cent soixante-cinq milles du Sud au Nord, entre la Somalie dévastée et le Yémen. À la perpendiculaire de l’un des trafics marchands les plus denses au monde, désormais encadré par les patrouilles navales de l’opération européenne Atalante (le cynisme de ces dénominations militaires laisse songeur : cette fois, le cerveau de service à l’état-major a pris son dictionnaire de mythologie pour trouver quelque chose d’un tout petit peu moins obscène qu’Enduring Freedom). Mais les pays riches, dont la France qui tient la base de Djibouti, ne sont pas là pour ces malheureux. Ils traquent les cousins de leurs passeurs… les pirates somaliens.

 

 

 

La migration s’opère du Sud au Nord dans le golfe d’Aden. Essentiellement dans sa moitié orientale, large de 165 milles entre la Somalie et le Yémen. Les embarcations légères des passeurs… somaliens croisent ainsi la route des convois marchands protégés des pirates…somaliens par les bâtiments des marines de guerre des pays riches, dont les Européens et les Français de l’opération Atalante, la France tenant la base de Djibouti (à l’extrémité occidentale de la carte) (© Mapmedia). 

 

 

Entre mer Rouge et océan Indien, on crevait bien avant l’arrivée des bateaux gris. Ils sont pourtant dans le secteur depuis longtemps, sans discontinuer de la Révolution iranienne (1979) aux guerres en cours d’Irak et d’Afghanistan. En 2006, le journaliste Daniel Grandclément embarquait à bord d’un passeur. Dans Les martyrs du golfe d’Aden – documentaire remarquable, à la limite du soutenable – il montrait l’horreur de l’intérieur. En trois ans, cela s’est encore aggravé. On estime à 32 000 le nombre des réfugiés parvenus au Yémen, durant l’année 2008, par le golfe d’Aden. Dans le même temps, plus de 600 ont péri ou disparu à proximité du littoral yéménite, les passeurs refusant de faire côte par crainte de la police locale.

 

Le samedi 23 mai aux Sables d’Olonne, au Centre des congrès Les Atlantes (à une lettre près c’était gênant…), sera projeté le film précité de Daniel Grandclément. Suivra à 16 heures 45 une vente aux enchères, sous le couvert de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Des vêtements ou objets ayant fait le Vendée Globe avec les skippers seront soumis à la générosité du public. On est certes conscient du caractère symbolique de la veste de quart de Michel Desjoyeaux, de la polaire d’Arnaud Boissières, du sac de Marc Guillemot, du pavillon de Rich Wilson, des lunettes de Samantha Davies ou de la photo dédicacée par Vincent Riou du sauvetage de Jean Le Cam… Mais le gouffre entre cette démarche dérisoire et l’ampleur du drame souligne cruellement toute l’hypocrisie de notre monde.

 

 

 

Auteur du remarquable documentaire Les martyrs du golfe d’Aden (2006), Daniel Grandclément a suscité l’émotion lors de la première diffusion du film à Thalassa en mars 2007. Mais la situation ne cesse de s’aggraver depuis (© DR). 

 

 

Bien sûr, d’aucuns m’objecteront qu’il est toujours préférable de faire quelque chose, même modeste, et d’en parler le plus possible. Je prétends pour ma part qu’à force de fonctionner ainsi, on cautionne un état de fait plutôt que d’agir sur la politique qui peut seule mettre en oeuvre de vraies solutions. Elles sont d’ailleurs les mêmes que pour la piraterie. Aider la Somalie à recouvrer un État digne de ce nom, les institutions qui vont avec et une économie permettant à ses citoyens de vivre légalement. Même si la violence armée et mafieuse (pour le coup, on verra plus loin que le terme est employé d’une façon un peu trop générique) occupe aujourd’hui le terrain. Même si le sous-sol local ne recelait pas de richesses pouvant susciter la convoitise des grandes compagnies.

 

Contrairement à d’autres horizons, le prix de la traversée du golfe d’Aden ne serait que de 50 à 135 euros par personne. Une fortune pour les migrants les plus miséreux d’Afrique, en provenance d’Éthiopie et du Soudan (Darfour). Mais pas la fortune pour les passeurs qui ne sont pas nécessairement les mafieux – au sens d’une organisation puissante ayant pignon sur rue (le pignon et la rue tendent d’ailleurs à l’abstraction formelle dans une Somalie dévastée au-delà de l’imaginable) – que l’on voudrait nous présenter trop souvent. Des bougres un peu moins pauvres que leurs clients. Même si ceux qui balancent ces derniers aux requins sont des criminels incontestables.

 

 

 

Même siglé Hugo Boss, le t-shirt d’Alex Thomson semble à la limite de la décence face à l’ampleur du drame du golfe d’Aden (© Mark Lloyd / DPPI / Vendée Globe / Hugo Boss). 

 

 

En attendant – bien qu’elle ne cumule pas la honte du business par-dessus le marché de la charité, contrairement à tant d’autres manifestations organisées de-ci de-là par des notables – cette vente aux enchères participe d’une bonne conscience à très bon compte… Le t-shirt d’Alex Thomson (qui n’a couru que quelques heures mais c’est un détail) s’arracherait-il au prix d’un jeu de voiles, cette aumône ne sera une fois de plus qu’un pansement indécent sur le cancer de l’injustice.

 

O.C.

Une mer de larmes et de sang

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C’est le triangle de la mort en Méditerranée, entre Tunis, Benghazi en Libye et la côte Sud de Sicile, via les îles de Pantelleria, Lampedusa et Malte. Annoncée par l’agence Reuters le 31 mars, la perte de trois embarcations avec près de 300 hommes, femmes et enfants portés disparus est la énième catastrophe sur cette route de l’émigration africaine clandestine vers l’Europe (23 corps ont été récupérés hier et un quatrième bateau en panne de moteur avec 350 passagers a été remorqué à Tripoli).

 

 

 

À seulement 70 milles de la Tunisie (à l’Ouest), Lampedusa n’est qu’à 150 milles de la côte libyenne la plus proche (au Sud), soit 30 heures de traversée à 5 noeuds. Mais les bateaux sont tellement vétustes et surchargés que beaucoup n’arrivent jamais, les hauts-fonds du canal de Sicile pouvant lever une mer très dure (© SHOM).

 

 

À portée d’étrave des eaux touristiques italiennes, elle partage avec les Canaries, le golfe d’Aden et Gibraltar (moins difficile à surveiller d’où l’emprunt des routes plus longues et plus dangereuses des Canaries et de la Sicile), le triste record du naufrage quotidien des vies et des espoirs de ceux qui donnent aux passeurs tout le peu qu’ils ont pour tenter leur chance en Europe. Entassés au-delà de l’imaginable sur des barques sans aucun matériel de sécurité (les passeurs ne seraient donc pas que les mafieux qu’on dénonce souvent puisqu’eux-mêmes ou leurs hommes risquent leur vie : cette économie est aussi parfois celle de la débrouille face à la pauvreté), ces malheureux ne savent pas nager pour la plupart et sont souvent victimes du mal de mer qui leur enlève le reste de leurs forces.

 

Il n’existe aucune statistique fiable sur les disparitions des migrants clandestins en mer mais les estimations seraient de plusieurs milliers de morts par an sur cette seule zone de Méditerranée. Certains évoquent même près de 10 000 disparitions annuelles. Ceux qui parviennent de l’autre côté échouent le plus souvent dans les camps de détention de Malte et de Lampedusa, ayant donné en vain leur argent aux passeurs mais étant décidés à recommencer coûte que coûte puisqu’ils n’ont rien à perdre… hormis la vie mais quelle vie !

 

 

 

Le Centre d’identification et d’expulsion de Lampedusa a suscité la révolte des détenus, le 17 février. Ils ont mis le feu à l’un des bâtiments alors que dix d’entre-eux avaient avalé des lames de rasoir, que l’un avait tenté de se pendre et que certains étaient en grève de la faim (© Reuters). 

 

 

En 2008, 37 000 migrants sont arrivés sur Lampedusa (les autres points d’atterrissage sont à Malte, et dans une moindre mesure en Sicile et en Calabre). Le Centre de premier accueil de l’île a été transformé par le gouvernement Berlusconi en Centre d’identification et d’expulsion permettant le renvoi direct vers le pays d’origine. Mi-février, 860 détenus, dont certains étaient en grève de la faim, l’ont en partie détruit par un incendie, une cinquantaine d’immigrés ayant été blessés lors de l’intervention de la police. Une dizaine d’autres ont avalé des lames de rasoir et l’un a tenté de se pendre.

 

 

 

Voici le genre d’épaves que les patrouilles maritimes retrouvent souvent dans le canal de Sicile, comme ici en 2006 au large de Lampedusa (© DR). 

 

 

Tandis que les marines européennes patrouillent dans la région depuis plusieurs années – repêchant parfois des survivants, plus souvent des cadavres – un accord entre l’Italie et la Libye entre en vigueur le 15 mai pour développer une surveillance conjointe. Mais – selon des sources officieuses non vérifiables et à considérer avec prudence car certains instrumentalisent évidemment ces données – il y aurait en permanence plus d’un million de personnes transitant par le territoire libyen, en provenance de toute l’Afrique mais aussi du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, dans l’espoir de traverser. Alors que la crise frappe encore plus durement les pays pauvres, la misère a de « beaux jours » devant elle.

 

O.C.

 

PS. Prochainement, suite et fin du Maître du vent avec l’épisode 4.