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Category Archives: Migrations

Aden barbarie

Par Olivier Chapuis

L’homme aux semelles de sang y a remplacé son frère aux semelles de vent. Depuis toujours, Aden Arabie rime avec piraterie. De nos jours, le golfe d’Aden y ajoute la barbarie. Celle des passeurs qui balancent à la mer des migrants épuisés ou ne sachant pas nager. La bourse et la vie. Toute une saison en enfer.

 

Leur diagonale s’exerce sur cent soixante-cinq milles du Sud au Nord, entre la Somalie dévastée et le Yémen. À la perpendiculaire de l’un des trafics marchands les plus denses au monde, désormais encadré par les patrouilles navales de l’opération européenne Atalante (le cynisme de ces dénominations militaires laisse songeur : cette fois, le cerveau de service à l’état-major a pris son dictionnaire de mythologie pour trouver quelque chose d’un tout petit peu moins obscène qu’Enduring Freedom). Mais les pays riches, dont la France qui tient la base de Djibouti, ne sont pas là pour ces malheureux. Ils traquent les cousins de leurs passeurs… les pirates somaliens.

 

 

 

La migration s’opère du Sud au Nord dans le golfe d’Aden. Essentiellement dans sa moitié orientale, large de 165 milles entre la Somalie et le Yémen. Les embarcations légères des passeurs… somaliens croisent ainsi la route des convois marchands protégés des pirates…somaliens par les bâtiments des marines de guerre des pays riches, dont les Européens et les Français de l’opération Atalante, la France tenant la base de Djibouti (à l’extrémité occidentale de la carte) (© Mapmedia). 

 

 

Entre mer Rouge et océan Indien, on crevait bien avant l’arrivée des bateaux gris. Ils sont pourtant dans le secteur depuis longtemps, sans discontinuer de la Révolution iranienne (1979) aux guerres en cours d’Irak et d’Afghanistan. En 2006, le journaliste Daniel Grandclément embarquait à bord d’un passeur. Dans Les martyrs du golfe d’Aden – documentaire remarquable, à la limite du soutenable – il montrait l’horreur de l’intérieur. En trois ans, cela s’est encore aggravé. On estime à 32 000 le nombre des réfugiés parvenus au Yémen, durant l’année 2008, par le golfe d’Aden. Dans le même temps, plus de 600 ont péri ou disparu à proximité du littoral yéménite, les passeurs refusant de faire côte par crainte de la police locale.

 

Le samedi 23 mai aux Sables d’Olonne, au Centre des congrès Les Atlantes (à une lettre près c’était gênant…), sera projeté le film précité de Daniel Grandclément. Suivra à 16 heures 45 une vente aux enchères, sous le couvert de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Des vêtements ou objets ayant fait le Vendée Globe avec les skippers seront soumis à la générosité du public. On est certes conscient du caractère symbolique de la veste de quart de Michel Desjoyeaux, de la polaire d’Arnaud Boissières, du sac de Marc Guillemot, du pavillon de Rich Wilson, des lunettes de Samantha Davies ou de la photo dédicacée par Vincent Riou du sauvetage de Jean Le Cam… Mais le gouffre entre cette démarche dérisoire et l’ampleur du drame souligne cruellement toute l’hypocrisie de notre monde.

 

 

 

Auteur du remarquable documentaire Les martyrs du golfe d’Aden (2006), Daniel Grandclément a suscité l’émotion lors de la première diffusion du film à Thalassa en mars 2007. Mais la situation ne cesse de s’aggraver depuis (© DR). 

 

 

Bien sûr, d’aucuns m’objecteront qu’il est toujours préférable de faire quelque chose, même modeste, et d’en parler le plus possible. Je prétends pour ma part qu’à force de fonctionner ainsi, on cautionne un état de fait plutôt que d’agir sur la politique qui peut seule mettre en oeuvre de vraies solutions. Elles sont d’ailleurs les mêmes que pour la piraterie. Aider la Somalie à recouvrer un État digne de ce nom, les institutions qui vont avec et une économie permettant à ses citoyens de vivre légalement. Même si la violence armée et mafieuse (pour le coup, on verra plus loin que le terme est employé d’une façon un peu trop générique) occupe aujourd’hui le terrain. Même si le sous-sol local ne recelait pas de richesses pouvant susciter la convoitise des grandes compagnies.

 

Contrairement à d’autres horizons, le prix de la traversée du golfe d’Aden ne serait que de 50 à 135 euros par personne. Une fortune pour les migrants les plus miséreux d’Afrique, en provenance d’Éthiopie et du Soudan (Darfour). Mais pas la fortune pour les passeurs qui ne sont pas nécessairement les mafieux – au sens d’une organisation puissante ayant pignon sur rue (le pignon et la rue tendent d’ailleurs à l’abstraction formelle dans une Somalie dévastée au-delà de l’imaginable) – que l’on voudrait nous présenter trop souvent. Des bougres un peu moins pauvres que leurs clients. Même si ceux qui balancent ces derniers aux requins sont des criminels incontestables.

 

 

 

Même siglé Hugo Boss, le t-shirt d’Alex Thomson semble à la limite de la décence face à l’ampleur du drame du golfe d’Aden (© Mark Lloyd / DPPI / Vendée Globe / Hugo Boss). 

 

 

En attendant – bien qu’elle ne cumule pas la honte du business par-dessus le marché de la charité, contrairement à tant d’autres manifestations organisées de-ci de-là par des notables – cette vente aux enchères participe d’une bonne conscience à très bon compte… Le t-shirt d’Alex Thomson (qui n’a couru que quelques heures mais c’est un détail) s’arracherait-il au prix d’un jeu de voiles, cette aumône ne sera une fois de plus qu’un pansement indécent sur le cancer de l’injustice.

 

O.C.

Une mer de larmes et de sang

Par Olivier Chapuis

C’est le triangle de la mort en Méditerranée, entre Tunis, Benghazi en Libye et la côte Sud de Sicile, via les îles de Pantelleria, Lampedusa et Malte. Annoncée par l’agence Reuters le 31 mars, la perte de trois embarcations avec près de 300 hommes, femmes et enfants portés disparus est la énième catastrophe sur cette route de l’émigration africaine clandestine vers l’Europe (23 corps ont été récupérés hier et un quatrième bateau en panne de moteur avec 350 passagers a été remorqué à Tripoli).

 

 

 

À seulement 70 milles de la Tunisie (à l’Ouest), Lampedusa n’est qu’à 150 milles de la côte libyenne la plus proche (au Sud), soit 30 heures de traversée à 5 noeuds. Mais les bateaux sont tellement vétustes et surchargés que beaucoup n’arrivent jamais, les hauts-fonds du canal de Sicile pouvant lever une mer très dure (© SHOM).

 

 

À portée d’étrave des eaux touristiques italiennes, elle partage avec les Canaries, le golfe d’Aden et Gibraltar (moins difficile à surveiller d’où l’emprunt des routes plus longues et plus dangereuses des Canaries et de la Sicile), le triste record du naufrage quotidien des vies et des espoirs de ceux qui donnent aux passeurs tout le peu qu’ils ont pour tenter leur chance en Europe. Entassés au-delà de l’imaginable sur des barques sans aucun matériel de sécurité (les passeurs ne seraient donc pas que les mafieux qu’on dénonce souvent puisqu’eux-mêmes ou leurs hommes risquent leur vie : cette économie est aussi parfois celle de la débrouille face à la pauvreté), ces malheureux ne savent pas nager pour la plupart et sont souvent victimes du mal de mer qui leur enlève le reste de leurs forces.

 

Il n’existe aucune statistique fiable sur les disparitions des migrants clandestins en mer mais les estimations seraient de plusieurs milliers de morts par an sur cette seule zone de Méditerranée. Certains évoquent même près de 10 000 disparitions annuelles. Ceux qui parviennent de l’autre côté échouent le plus souvent dans les camps de détention de Malte et de Lampedusa, ayant donné en vain leur argent aux passeurs mais étant décidés à recommencer coûte que coûte puisqu’ils n’ont rien à perdre… hormis la vie mais quelle vie !

 

 

 

Le Centre d’identification et d’expulsion de Lampedusa a suscité la révolte des détenus, le 17 février. Ils ont mis le feu à l’un des bâtiments alors que dix d’entre-eux avaient avalé des lames de rasoir, que l’un avait tenté de se pendre et que certains étaient en grève de la faim (© Reuters). 

 

 

En 2008, 37 000 migrants sont arrivés sur Lampedusa (les autres points d’atterrissage sont à Malte, et dans une moindre mesure en Sicile et en Calabre). Le Centre de premier accueil de l’île a été transformé par le gouvernement Berlusconi en Centre d’identification et d’expulsion permettant le renvoi direct vers le pays d’origine. Mi-février, 860 détenus, dont certains étaient en grève de la faim, l’ont en partie détruit par un incendie, une cinquantaine d’immigrés ayant été blessés lors de l’intervention de la police. Une dizaine d’autres ont avalé des lames de rasoir et l’un a tenté de se pendre.

 

 

 

Voici le genre d’épaves que les patrouilles maritimes retrouvent souvent dans le canal de Sicile, comme ici en 2006 au large de Lampedusa (© DR). 

 

 

Tandis que les marines européennes patrouillent dans la région depuis plusieurs années – repêchant parfois des survivants, plus souvent des cadavres – un accord entre l’Italie et la Libye entre en vigueur le 15 mai pour développer une surveillance conjointe. Mais – selon des sources officieuses non vérifiables et à considérer avec prudence car certains instrumentalisent évidemment ces données – il y aurait en permanence plus d’un million de personnes transitant par le territoire libyen, en provenance de toute l’Afrique mais aussi du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, dans l’espoir de traverser. Alors que la crise frappe encore plus durement les pays pauvres, la misère a de « beaux jours » devant elle.

 

O.C.

 

PS. Prochainement, suite et fin du Maître du vent avec l’épisode 4.