Skip to Content

Category Archives: Océanographie

Zéro initial (1/2)

Par

 

Un kilo sept, ça peut paraître déraisonnable pour une monographie. Mais quand on aime on ne compte pas. C’est donc le poids de l’ouvrage que publie Alain Coulomb aux Presses des Ponts. Il est intitulé Le marégraphe de Marseille. Son sous-titre souligne l’importance des applications : De la détermination de l’origine des altitudes au suivi des changements climatiques, 130 ans d’observation du niveau de la mer.

 

 

Le marégraphe de Marseille : 1,70 kilo, 240 X 170 millimètres, 640 pages, 90 euros (la passion a quand même un prix…). (© Presses des Ponts)

 

 

On l’a compris, il s’agit d’un travail pointu. Son auteur n’est pas pour rien directeur du département en charge du Nivellement général de la France au sein de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). À ce titre, il est responsable de la surveillance du niveau de la mer à Marseille, avec le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM). Mais on peut être ingénieur divisionnaire des travaux géographiques et cartographiques de l’État et apprécier les pointus.

 

Si bien que le livre, illustré d’assez nombreuses images (hélas bien petites), est écrit de façon claire et accessible à tous. Mieux, Alain Coulomb n’est pas seulement imprégné du sujet, il est visiblement tombé sous le charme de son environnement. Je laisserai aux lecteurs le plaisir de découvrir absolument tout ce qui concerne l’histoire de la mesure du niveau de la mer à Marseille et ses conséquences sur celle du relief terrestre de la France, autrement dit sur le nivellement et sur le long flottement du zéro topographique. Pour n’en rien déflorer, c’est d’un autre zéro que je vais parler ici… aux antipodes hexagonaux de Marseille.

 

À la demande de l’Académie des sciences, une série d’observations de marée avait été réalisée dans le port de Brest dès le début du XVIIIe siècle, pendant six années consécutives. Les résultats furent publiés ultérieurement par l’astronome Joseph-Jérôme Le Français de Lalande (1732-1807). En pleine Terreur, Thévenard supervisa des mesures ordonnées par le ministre Monge, conseillé par Lalande.

 

 

C’est au pied du château – au fond à gauche sur cette Vue de l’intérieur du port de Brest par Jean-François Hue (1793) – , qu’est placée en 1806 l’échelle de marée. Mais comme le dénoncera Laplace, les mesures se déplaceront malheureusement dans le port… (© Musée national de la Marine)

 

 

Sous l’Empire, c’est l’astronome, mathématicien et physicien Pierre-Simon de Laplace (1749-1827) qui prie à son tour “ le gouvernement, d’ordonner à Brest, une nouvelle suite d’observations, pendant une période entière du mouvement des noeuds de l’orbite lunaire. ” Elles démarrent le 1er juin 1806 et ne cesseront plus jusqu’en juillet 1815.

 

À propos de ces observations, Laplace écrit dans son ouvrage Sur le flux et le reflux de la mer (1815) : “ Elles laissent encore beaucoup à désirer. Elles ne se rapportent ni au même endroit du port, ni à la même échelle. Les observations des cinq premières années ont été faites au lieu qu’on nomme la Mâture. Les autres l’ont été près du bassin. J’ai reconnu que ce changement n’a produit que de très légères différences. Mais il eût mieux valu sans doute faire toutes les observations au même endroit, et sur la même échelle. Il est temps, enfin, d’observer ce genre de phénomènes, avec le même soin que les phénomènes astronomiques. ”

 

 

Cet extrait provient d’une page du cahier de levés de Charles-François Beautemps-Beaupré, lors de la reconnaissance du mouillage de la Chambre, le 11 septembre 1829, à Bréhat. Le croquis du haut figure les échelles de marée qui restent en place d’un équinoxe à l’autre, afin de déterminer le point le plus bas auquel parvient le niveau de la mer en ces lieux. Celui du bas montre notamment l’emplacement des balises placées à terre pour les relèvements des roches et des points de station des sondes. Ces croquis sont faits à la mine de plomb, et non à l’encre, afin de ne pas souffrir d’éventuels embruns. Notes et dessins sont destinés à mémoriser tous les éléments nécessaires aux constructions des plans, mais aussi à alimenter les légendes des cartes et les futures Instructions nautiques, notamment en toponymes. Enfin, cette feuille illustre bien que dans les redoutables parages de Bréhat, comme dans la plupart des autres points des côtes de France, le balisage principal et secondaire découle directement des levés des ingénieurs hydrographes (en l’occurrence de l’emplacement de leurs signaux géodésiques). Ici, les bâtiments de commerce venant de l’Ouest pour Saint-Brieuc, Saint-Malo et Granville disposent désormais d’un chenal praticable, de jour comme de nuit, avec le courant de flot (ou de jusant à l’inverse) permettant d’éviter les innombrables roches isolées et les très dangereux plateaux des Roches-Douvres et des Minquiers. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Les travaux de Laplace sur les marées (découlant de ses recherches sur la mécanique céleste) n’empêchent évidemment pas une part d’empirisme, lorsqu’il s’agit d’observer en permanence et sur une longue période, une échelle graduée en un lieu donné, afin de déterminer le point le plus bas auquel les eaux sont parvenues. Ainsi, le zéro observé sur l’échelle de marée du port de Brest est retenu en 1816 comme zéro initial des côtes occidentales de France, autrement dit comme zéro hydrographique.

 

Dans les années suivantes, au fur et à mesure de la progression des ingénieurs hydrographes, chaque portion de littoral dispose de son propre zéro, correspondant aux plus basses mers d’un port de référence de la région. Ces zéros ont fait l’objet de corrections ultérieures, y compris récemment comme je l’ai rappelé dans notre dossier “ Coup de chaud sur le climat ? ” (Voiles & voiliers n° 518, avril 2014). Mais, pour suivre l’évolution du niveau moyen de la mer, il est quand même plus facile de le mesurer en un lieu où la marée se fait beaucoup moins sentir. En Méditerranée, plus précisément à Marseille, vous l’aviez compris.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Trait de côte

Par

 

De plus en plus de gens voulant vivre face à la mer, il ne faut pas s’étonner que celle-ci s’invite dans leur salon. On parle beaucoup de la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique et de l’élévation du niveau moyen global des océans (NMGO, en anglais Global mean sea level ou GMSL). À juste titre. Mais on ne tire pas assez de leçons concrètes des errements dans l’aménagement du territoire dont les effets sont pourtant plus immédiats et concrets.

 

La pression démographique n’a jamais été aussi forte sur notre littoral. Entre 1990 et 2003, 12 % des logements neufs étaient concentrés sur les communes côtières qui ne représentent que… 4 % du territoire national. Et ça continue : de 1999 à 2009, l’accroissement de la population littorale de métropole était dû pour 80 % à des arrivées de l’intérieur du pays. Avec 285 habitants au kilomètre carré en 2010, la densité de population des communes maritimes est près de 2,5 fois supérieure à la moyenne métropolitaine (celle-ci est de 117 habitants au kilomètre carré en 2013) !

 

 

En l’état des connaissances (arrêtées ici en 2004) – lesquelles doivent être considérablement affinées dans les prochaines années -, près de 25 % des côtes de métropole sont touchées par l’érosion. La proportion de celles-ci figure en rouge sur les camemberts de cette infographie, le bistre signalant la part de littoral stable et le vert la proportion de celui qui s’engraisse en sédiments. Comme on peut le voir, le recul concerne tout le littoral même si des disparités régionales existent, liées à la nature de la côte et aux conditions hydrographiques. Logiquement, le rivage sablonneux est le plus fragile. (© Institut français de l’environnement / Observatoire du littoral).

 

 

Les archives en témoignent, nos ancêtres avaient une conscience aiguë des terres qu’il était souhaitable de ne pas bâtir face à l’océan tandis que celui-ci attaquait déjà le continent. En 1776, le Mémoire relatif au plan topographique d’une partie des côtes de la Basse-Bretagne entre Landerneau et Le Faou, rédigé par l’ingénieur géographe militaire Jean-André Hervet, évoque ainsi pour la pointe du Bindy en rade de Brest, la “ falaise qui est communément en roche de pierre d’ardoise [...], de la grève en cette partie [...] impraticable par l’amas de roches culbutées ” ou la mer “ qui fait journellement des progrès sur [le] terrain qu’elle ronge. ” (voir mon livre Cartes des côtes de France). Le tracé de la côte était déjà l’objet de toutes les attentions. De nos jours, il reste un indicateur historique.

 

Dès le Moyen-Âge, l’homme a tenté de stabiliser ce trait de côte, de fixer des dunes, de canaliser les eaux par des étiers pour assécher ou irriguer un marais salant, le tout avec force pieux, digues ou écluses. Puis, le XVIIème siècle fut particulièrement actif en matière d’endiguements afin de gagner des prairies sur la mer et d’assécher des marais en polders, les réseaux de drainages étant considérablement développés.

 

Pendant deux siècles, la terre et la mer ont vécu sinon en symbiose, du moins en bonne intelligence. Lorsqu’une digue rompait et cela arrivait souvent, les terres étaient inondées. Mais les constructions l’étaient plus rarement car elles étaient peu nombreuses et occupaient les rares parties élevées, en des temps où la population globale et sa densité littorale étaient sans commune mesure avec aujourd’hui.

 

 

Très tôt, l’évolution de la morphologie du rivage est évoquée par les cartographes. Cette Carte anonyme de la côte d’Aunis et de Saintonge, de la pointe du Grouin-du-Cou à la pointe d’Arvert, avec les îles de Ré et d’Oléron (1624) porte la note manuscrite suivante sur la côte de l’île d’Oléron (à l’Ouest de la pointe septentrionale, le Nord étant à droite de la carte) : « Cette baye se fit par une tempête qui rompit les dunes il y a quarante ans et découvrit dans les marées vingt-cinq corps. » (manuscrit original au 1 : 92 000, 445 X 1 010 millimètres). (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Au siècle des Lumières, le regard sur le paysage se modifie. L’homme se prend à imiter la Nature, laquelle acquiert une place essentielle dans l’art, non seulement en peinture mais aussi sur les somptueuses cartes manuscrites au lavis. L’engouement pour les jardins, avec la mode du parc à l’anglaise, participe du même mouvement auquel la révolution industrielle du XIXème siècle et le positivisme confèrent une assise scientifique et technique. L’homme dompte l’énergie par la machine, pourquoi pas un barrage contre l’océan ?

 

Mais ce n’est qu’au XXème siècle, surtout après la Seconde guerre mondiale et tout particulièrement depuis 1970, avec le développement touristique, que la ligne rouge du raisonnable est réellement franchie en bordure de l’estran. Les maisons, les lotissements même, poussent dans des zones où l’on ne construisait pas jusqu’alors.

 

Au même moment, on achève d’arracher ces haies du bocage dont les racines avaient le mérite de ralentir l’écoulement des eaux. Celui-ci est en outre accéléré par le bitume qui recouvre de plus en plus de surfaces urbanisées, rendues imperméables. Tout ce ruissellement se précipite dans les cours d’eau dont le flux torrentiel est parfois ralenti par le niveau élevé de la mer, gonflé par la surcote. Cela favorise les inondations à marée haute, lesquelles s’ajoutent ainsi à la submersion par la mer et les vagues qui partent alors de plus élevé et détruisent d’autant plus le littoral.

 

 

En 1702, le cartographe Claude Masse consigne dans son Mémoire abrégé sur l’isle d’Oléron relatif à la carte ci-jointe que l’île est « si basse au nord de Dolus que l’on craint que la grande mer ne la coupe un jour en deux par le marais de La Perroche au marais d’Arceau, ce qui lui serait très préjudiciable ». Il le confirme sur le détail présenté ici de la Carte topographique de l’île d’Oléron (1702) : « Ce marais est presque toujours inondé et [il] est si bas que l’on craint que la mer ne communique un jour dans les marais salants d’Arceau et ne sépare l’île en deux. » (manuscrit original au 1 : 28 800, 1 080 X 710 millimètres). (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

À l’échelle de l’histoire planétaire, le réchauffement climatique est une fraction de seconde… pour sa composante d’origine humaine en tout cas. Dans l’histoire de l’humanité, il en va de même pour cette phase très récente de l’urbanisation du littoral. Tous ceux qui ont navigué dans la décennie mil neuf cent soixante-dix se souviennent avoir vu les constructions fleurir sur des côtes jusque là parsemées d’amers moins amers.

 

Réelle depuis quelques années – notamment avec la mise au point d’outils cartographiques de modélisation du terrain comme Litto 3D -, la prise de conscience des pouvoirs publics a été accélérée après le tsunami du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien puis la tempête Xynthia du 28 février 2010. Elle a été rapidement suivie de la création de la vigilance Vagues-submersion qui a été activée un nombre considérable de fois cet hiver par Météo-France, en particulier pour les zones côtières les plus basses (voir la litanie des principales tempêtes annoncées par www.voilesetvoiliers.com : 1, 2, 3, 4 et 5).

 

Pour donner une idée de l’ampleur de la tâche, à l’échelle cartographique du 1 : 50 000, le trait de côte de la France métropolitaine, plus les îles et les îlots qui la bordent (Corse comprise), est de 5 715 kilomètres, dont 4 021 kilomètres pour la façade occidentale (671 entre la frontière belge et le cap de la Hague, 950 entre le cap de la Hague et la pointe Saint-Mathieu, 1 143 entre la pointe Saint-Mathieu et Nantes, 821 de Nantes à la Gironde et 436 de la Gironde à la frontière espagnole) et 1 694 kilomètres pour toute la côte française de Méditerranée (Corse incluse).

 

 

De tout temps, l’entrée du bassin d’Arcachon a été une des zones du littoral français soumise aux plus grands changements. Due à l’ingénieur hydrographe Paul Monnier en 1835, cette [Comparaison des] passes et [de] la rade intérieure du bassin d’Arcachon [...] en 1826 [et...] 1835 n’est pas directement destinée aux navigateurs mais aux hydrographes (ici un extrait). C’est l’un des premiers documents d’étude scientifique de l’évolution des passes du bassin, en l’occurrence par rapport à la Carte particulière des côtes de France. Bassin d’Arcachon levée en 1826 et publiée en 1829 sous la direction de Charles-François Beautemps-Beaupré. Hommage au banc mauritanien où se perdit la Méduse (2 juillet 1816), le banc d’Arguin apparaît ici pour la première fois sous son nom, face au Pyla, dans le Sud-Est du cap Ferret. Celui-ci a lui-même considérablement bougé en seulement neuf ans ! Quant à Arguin, il prendra bientôt la place et le nom du banc de Matoc (imprimé original au 1 : 50 000 environ, 350 X 532 millimètres). (© SHOM)

 

 

Près d’un quart du littoral métropolitain recule à cause de l’érosion côtière. Les communes concernées doivent ainsi prévoir de déplacer nombre de constructions et d’activités, ce qui va coûter une fortune. À l’image de la région Aquitaine, les collectivités territoriales appellent à l’aide l’État. Mi-janvier, celui-ci a confirmé qu’il faisait établir une cartographie nationale avec des simulations à 10, 40 et 90 ans, basées sur des témoins homogènes permettant de suivre en temps réel l’évolution du trait de côte et de programmer les déménagements par ordre d’urgence.

 

Dans le Sud-Ouest, le rivage a régressé cet hiver de plus de 10 mètres en moyenne, en quelques semaines. Le recul du trait de côte le plus spectaculaire des dernières décennies est loin de cette valeur, certes instantanée alors que ce qui suit est une moyenne sur une plus longue période. Sur la côte occidentale du Cotentin, il a été d’un peu plus de 4 mètres par an entre 1947 et 1994. En Aquitaine, le recul moyen était de 2,5 mètres par an au début des années 2000, en accélération sur la fin de la décennie. Cet hiver aurait donc valu à lui seul plus de quatre années. L’avenir dira s’il s’agit d’une anomalie ou d’une tendance. Et si l’argent continue de se croire plus fort que l’océan.

 

O.C.

 

PS. Retrouvez un dossier complet sur les tempêtes de cet hiver et les questions qu’elles soulèvent (avec les réponses de Jean-Yves Bernot, Éric Mas et Sylvain Mondon), plus les chiffres de la montée du niveau moyen global des océans depuis deux cents ans et une prospective pour le siècle à venir, ainsi que les fondamentaux de marégraphie relatifs au niveau moyen de la mer et au zéro hydrographique de nos cartes marines, dans le numéro 518 d’avril 2014 de Voiles et voiliers.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Niveau d’eau

Par

 

L’eau monte ces derniers temps. À La Réunion où le cyclone Bejisa a été l’un des plus destructeurs de ces dernières décennies pour cette île de l’océan Indien. En métropole où la succession des perturbations du tournant de l’année a généré des houles considérables et a également eu un effet très sensible sur le niveau de la mer (voir les deux liens précités se rapportant à des images à la hune très parlantes, publiées sur www.voilesetvoiliers.com).

 

Dans les deux cas, le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) a produit des articles très largement illustrés sur son site Refmar (Réseau de référence des observations marégraphiques) dédié aux marégraphes. Le premier article est à voir ici et le second là.

 

 

Du 1er au 3 janvier 2014, lors du passage du cyclone Bejisa, le graphique du haut montre en bleu les hauteurs d’eau enregistrées par le marégraphe de Sainte-Marie, au Nord-Est de La Réunion (en mètres, rapportées au zéro hydrographique). La hauteur d’eau maximale atteint 1,70 m environ, le 2 janvier à 09h40 UTC. Le graphique du bas figure les surcotes, c’est-à-dire la différence entre l’observation (en bleu sur le graphique du haut) et la prédiction de marée (en rouge sur le graphique du haut). La surcote maximale est de 0,75 m environ, et elle est concomitante avec la pleine mer, ce même 2 janvier à 09h40 UTC, pire moment puisque la mer énorme peut d’autant mieux déferler à l’intérieur des terres et les submerger que la marée est haute (même si le marnage est ici plutôt faible).  Notez les décotes (voir ci-dessous) au creux des courbes du 1er janvier 2014 à 03h00 et 15h00 UTC, et du 3 janvier 2014 vers 04h30 : la courbe bleue des observations sur le graphique du haut passe au-dessous de celle des prédictions, en rouge sur ce même graphique du haut. (© SHOM / Refmar)

 

 

J’ai souvent souligné l’importance de ce réseau des marégraphes, que ce soit à l’occasion de Xynthia, d’un super typhon comme Haiyan (voir la série Cyclones et cycle, épisodes 1, 2 et 3) ou de l’alerte en temps réel des tsunamis. Car, le point commun des phénomènes météorologiques et d’un raz-de-marée d’origine sismique (voir mes deux articles consacrés à celui de mars 2011 au Japon, ici et ) reste la mesure de la hauteur d’eau.

 

Dans le second cas, l’objectif est de disposer de repères fiables afin de déterminer en temps réel si un tremblement de terre est susceptible de donner ou non un raz-de-marée. Dans le premier cas, il s’agit plutôt de définir la surcote, c’est-à-dire une observation du niveau de la mer supérieure à la hauteur prédite.

 

Ce soulèvement de la surface océanique – dont le pic est souvent qualifié d’onde de tempête -, y résulte de l’effet combiné de la chute de la pression atmosphérique (la variation du niveau de la mer est d’environ 1 cm/hPa : -1 hPa = +1 cm), d’un vent très fort soufflant du large, poussant une forte mer totale (houles et mer du vent) déferlant à terre, et du site, c’est-à-dire de l’hydrographie du plateau continental et de la topographie de la côte. La situation la pire est évidemment lorsque la surcote la plus importante survient au moment de la pleine mer, autrement dit si le plus fort de la dépression passe à ce moment là.

 

 

Le réseau RONIM comporte 35 marégraphes en métropole (dont la Corse et 1 à Monaco) et 8 outre-mer. (© SHOM)

 

 

Lorsqu’on est en marée de vive-eau (coefficient supérieur ou égal à 95), la surcote à la pleine mer dépasse ainsi la plus haute mer astronomique (PHMA, coefficient 120). Avec un anticyclone très puissant (+1 hPa = -1 cm) et un fort vent de terre, la décote peut au contraire, descendre à la basse mer au dessous du zéro hydrographique, le zéro des cartes correspondant aux plus basses mers astronomiques possibles. Dans ce cas, gare aux mauvaises surprises en navigation mais ce n’est pas le sujet du jour…

 

Mis en place en 1992, pour servir de base à la réduction des sondes (c’est-à-dire pour les rapporter aux plus basses mers possibles et au zéro hydrographique) et aux calculs des prédictions de marées (détermination des constantes harmoniques), le Réseau d’observation du niveau de la mer (RONIM) géré par le SHOM (avec de nombreux partenaires) est constitué de 43 marégraphes, dont 34 en métropole, 1 à Monaco, 7 outre-mer et 1 à Madagascar (les premiers sont installés sur nos côtes depuis 1844, l’observation régulière de la marée ayant débuté dès le XVIIIème siècle comme je le raconte notamment dans mon livre Cartes des côtes de France).

 

Parmi les très nombreuses autres applications des données marégraphiques RONIM, on note entre autres l’étude statistique des surcotes, des décotes et des niveaux extrêmes, la mise au point des modèles numériques de prévision s’y rapportant, les paramètres servant à alimenter les nombreux modèles océaniques ou d’hydrodynamique côtière, la contribution à l’analyse de la circulation océanique, l’unification des réseaux de nivellements ou la calibration des radars altimétriques des satellites (Topex-Poséidon, ERS, Jason)…

 

 

Du 2 au 5 janvier 2014, lors du passage de la tempête, le graphique du haut montre en bleu les hauteurs d’eau enregistrées par le marégraphe de Saint-Nazaire (en mètres, rapportées au zéro hydrographique). La hauteur d’eau maximale atteint 6,80 m environ le 5 janvier vers 05h30 UTC, alors que la plus haute mer astronomique est de 6,59 m à Saint-Nazaire (PHMA : coefficient 120), les coefficients de marée étant supérieurs à 100 sur la période. Le graphique du bas figure les surcotes, c’est-à-dire la différence entre l’observation (en bleu sur le graphique du haut) et la prédiction de marée (en rouge sur le graphique du haut). On voit que la surcote maximale est double le 4 janvier 2014, atteignant presque 0,80 m (cette valeur étant atteinte à Port-Tudy à l’île de Groix, surcote maximale sur les côtes françaises lors de cette dépression). On observe un premier pic, à 07h10 UTC au début de la marée descendante, et un second pic à 12h20 UTC à l’étale de basse mer, celui-ci étant bien entendu beaucoup moins problématique quant au risque de submersion. (© SHOM / Refmar)

 

 

Réchauffement climatique oblige, RONIM a été adapté pour prendre en compte la prévention des risques de submersion des zones côtières les plus basses (où les précipitations et les crues des fleuves jouent aussi leur rôle). Une base de données a été constituée avec les mesures des marégraphes et avec d’autres observations collectées notamment au sein du Système d’observation du niveau des eaux littorales (SONEL). Ce portail fournit les niveaux moyens de la mer (journaliers, mensuels et annuels) ainsi que les données du réseau géodésique permanent, localisant dans un système géodésique mondial les principaux observatoires de marée, les trois dimensions contribuant ainsi à l’étude de la variation absolue du niveau de la mer. Depuis 2010, le SHOM est le référent national pour l’observation de celui-ci, la gestion des données s’y rapportant et leur diffusion.

 

Au niveau international, les marégraphes de près d’une centaine d’organismes nationaux sont connectés au site de l’Intergovernmental Oceanographic Commission (IOC), la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. Celle-ci – en partenariat avec la Joint Technical Commission for Oceanography and Marine Meteorology (JCOMM) de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) -, conduit aussi le programme Global Sea Level Observing System (GLOSS) dont le Global Core Network (GCN) comporte 290 stations dans le monde pour le suivi à long terme du niveau de la mer en relation avec les changements climatiques. On n’a pas fini de parler du niveau de l’eau.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.