Après la théorie, la pratique. En voile, rien ne remplace la confrontation directe et celle-ci peut mettre à mal en quelques minutes des mois de cogitations et de plans sur la carène. Dimanche 31 octobre à Saint-Malo, dans des conditions légères qui ne lui étaient pas spécialement favorables, en tout cas théoriquement moins qu’à Gitana 11, on a vu Franck Cammas (Groupama 3) dominer son sujet et la flotte. De là à prétendre que le Rhum était plié, comme on avait pu se le dire à Valence dès le premier bord de la première régate de la Coupe de l’America , il y a un océan que je ne me risquerais pas à franchir, même pas ce mardi 2 novembre où l’option Sud de Cammas semble d’une grande limpidité.

La dorsale qui s’étend vers la péninsule ibérique est ici bien visible avec Groupama 3 (en rouge) dans un flux ressemblant pour l’instant à de l’alizé modéré. (© Route du Rhum/La Banque Postale)
Celle-ci est certes dictée par la situation météo qui a laissé une fenêtre s’entrouvrir, bien exploitée par Cammas et ses deux routeurs, Jean-Luc Nélias et Charles Caudrelier, pour passer juste avant le grossissement de l’anticyclone des Açores et de sa dorsale (que Michel Desjoyeaux traverse cet après-midi de mardi, seul concurrent IMOCA à faire ce choix avec Arnaud Boissières, le bateau neuf de Desjoyeaux n’étant peut-être pas étranger à cette décision, même s’il évoque pour unique raison la complexité de la situation météo sur la route directe) mais aussi par le fait que Franck Cammas n’avait aucune envie d’aller se faire branler au près sur une option Nord, où pour le coup, les choses auraient été plus favorables à ses trois concurrents sur des plans Irens/Cabaret. Car au débridé, avec la plus grande longueur à la flottaison et surtout la plus grande largeur, Cammas dispose d’une machine qui même sous-exploitée (ce qu’elle n’est pas comme l’a prouvé la façon dont il était toilé au départ), a le potentiel de tenir des moyennes très élevées en sécurité, le seul véritable risque pour son skipper étant de ne pas assez anticiper une manoeuvre de réduction, par exemple dans un grain, sans disposer des bras (et des jambes dans son cas) en nombre suffisant pour réduire à temps.
Au-delà du Rhum, cette supériorité du plan Van Peteghem/Lauriot-Prévost, logique du fait de ses dimensions, et désormais avérée alors que ces bateaux n’avaient jamais régaté les uns contre les autres – avérée, non à cause des dix noeuds plus vite de ce mardi alors que Groupama 3 file dans l’alizé portugais quand Coville tricote au près de l’autre côté de la dorsale, mais grâce à ce que Cammas a montré dimanche – n’est pas une bonne nouvelle pour Bruno Peyron et son projet de renaissance de The Race. En effet, avec un gréement rogné pour le solitaire, Groupama 3 affiche un potentiel au moins équivalent à celui de Sodeb’O, le plus véloce des trois quasi sister-ships Irens/Cabaret.

Franck Cammas (ici pendant le Trophée Jules Verne) exploite à merveille la puissance de Groupama 3 pour le pousser – en relative sécurité quant au risque de chavirage - grâce à sa grande largeur et à son gréement réduit pour le solitaire. Mais gare au grain non anticipé ! Il est vraisemblable qu’en situation d’instabilité météo, le radar tourne de nuit pour détecter les gros cumulus en approche… (© Team Groupama)
Les géants les plus récents conçus pour équipage (Banque populaire V, Groupama 3 et Orange 2) sont bel et bien beaucoup plus rapides que les 100/105 pieds pour solitaire (Sodeb’O, Idec et Oman Air, même si celui-ci a été dessiné pour l’équipage, mais ces plans supporteront moins la charge d’équipiers et de leur avitaillement). Pas sûr que cela motive leurs skippers à jouer les faire-valoir sur un tour du monde quand on voit que tant de médias généralistes ne parlent presque que des Ultime sur le Rhum, comme il fallait s’y attendre… En attendant de voir ce que va faire Banque populaire V sur le Trophée Jules Verne, le trimaran de Pascal Bidégorry ayant un potentiel encore supérieur à celui de Groupama 3 dans sa configuration équipage. Théoriquement
O.C.
PS. Le Rhum reste une affaire de skipper plus que de bateau et cela se vérifie dans toutes les catégories où la bagarre est époustouflante (notamment en IMOCA et en Class 40 où l’ambiance est au Figaro !). Ainsi, avec un trimaran Prince de Bretagne qui n’est sans doute pas le meilleur de sa catégorie, en tout cas pas le plus éprouvé en course, la trajectoire de Lionel Lemonchois est admirable. Il mène les Multi 50 de 55 milles. Après les 65 milles d’avance de Cammas sur Thomas Coville, c’est l’écart le plus important au sein de toutes les catégories. Et en proportion, eu égard aux potentiels des bateaux, ces milles là ont une sacrée valeur ! Même si Franck-Yves Escoffier, en passe de sortir de la dorsale, va sans doute faire parler la Crêpe au Sud… Whaou !










