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Category Archives: Vocabulaire

Anticyclone (2)

Par

 

Pour en faire le tour, Thomas Coville est descendu au-delà du 43ème parallèle avant de mettre franchement le cap à l’Est. L’anticyclone de Sainte-Hélène est très Sud et, après une dépression brésilienne, ce sera bientôt au tour des leaders du Vendée Globe de s’attaquer à ce phénomène clairement perçu, sinon compris, par Edmund Halley (1656-1742) (voir la mention “ variable winds ” sur sa carte des alizés de 1686 que j’avais présentée dans l’un de mes articles sur le Pot-au-Noir). Il est donc temps d’exposer la seconde partie de cet article sur la notion d’anticyclone et l’usage du vocable.

 

 

 L’anticyclone, tel que le nomment les Anglais, est d’abord continental (et thermique) dans les préoccupations des Français qui subissent les rigueurs des hivers du début de la décennie 1870. En témoigne ce bulletin de situation de l’Observatoire de Paris paru dans le journal La Presse du 11 décembre 1873.  (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Un petit rappel préalable. Tout déplacement à la surface de la terre est soumis à l’effet de la rotation terrestre, qui se matérialise par la force de Coriolis, décrite par Gustave-Gaspard Coriolis (1792-1843) en 1835. Celle-ci est maximale près des pôles et elle est nulle à l’équateur. Perpendiculaire au mouvement – dans le cas présent, il s’agit du déplacement d’air – elle le dévie sur sa droite dans l’hémisphère Nord et sur sa gauche dans l’hémisphère Sud. Notons que Coriolis ne s’applique qu’aux phénomènes d’une vitesse assez élevée, d’une ampleur suffisante dans le temps (plus de six heures à nos latitudes) et dans l’espace.

 

Au lieu d’une ligne droite qui serait perpendiculaire aux isobares, dans le cas d’un écoulement direct, l’air suit la “ pente ” de l’anticyclone, en spirale et du centre vers sa périphérie. Il en fait le tour, dans le sens des aiguilles d’une montre (ou sens horaire) – pour l’hémisphère Nord (dans l’hémisphère Sud, c’est le contraire) – avant de s’enrouler dans la dépression, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le sens anti-horaire caractérisant le sens cyclonique.

 

D’où le principe fondamental édicté par la loi de Buys-Ballot. Dans l’hémisphère Nord, face au vent, un observateur a toujours les hautes pressions sur sa gauche et les basses pressions sur sa droite. Dans l’hémisphère Sud, où se trouvent Coville et les leaders du Vendée Globe, c’est l’inverse. Il s’agit ici du vent synoptique lié aux centres de pression et nous n’évoquons pas toutes les subtilités qui s’ajoutent à la règle avec des phénomènes locaux et du frottement au sol.

 

Le Hollandais Christophorus Henricus Dedericus Buys Ballot (1817-1890) n’est pas le premier à formuler cette loi qu’il publie en 1857. L’Américain William Ferrel l’aurait théorisée avant lui mais l’important n’est pas là et Buys Ballot écrivit à Ferrel en 1886 pour lui proposer de la rebaptiser de son nom. C’était trop tard, elle était déjà mondialement passée à la postérité dans ce vaste mouvement foisonnant de la météorologie moderne en train de naître, un long accouchement dans la douleur et les conflits qui ne furent pas réservés aux seules masses d’air.

 

 

Témoignage du bouillonnement créatif autour de la situation synoptique, des isobares et du vent, cette carte d’analyse tracée pour le 7 septembre 1863 serait la première figuration d’une dépression même si elle n’est représentée qu’à moitié pour la partie Sud du centre à 740 millimètres de mercure. La carte est publiée en supplément du bulletin international de l’Observatoire de Paris du 10 septembre 1863. Le flèches indiquent la direction du vent mesuré aux stations d’observation, associé à la pression atmosphérique mesurée, symbolisée par des nombres à deux chiffres correspondant à la pression enregistrée (exemple : 68 pour 768 mm de mercure). Les isobares ont été tracées par interpolation entre ces quelques points encore peu nombreux. (© Météo-France)

 

 

En cette décisive année 1857, les communications de Buys-Ballot évoquées dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences française ne mentionnent pas le mot anticyclone. En 1870, on ne le trouve pas plus dans les comptes rendus relatifs à des publications relatives à la pression atmosphérique, ni en 1871 dans une correspondance de Buys Ballot demandant l’installation d’une station météorologique aux Açores pour faciliter la prévision météo en Europe.

 

Et ainsi de suite jusqu’en 1884 où il est toujours question de “ cercle des hautes pressions ”. C’est en 1888 que je trouve dans ces comptes rendus la première mention explicite du mot : “ Ces centres peuvent être envisagés comme cyclones et anticyclones moyens de l’hémisphère boréal ” dans une note Sur le déplacement des grands centres d’action de l’atmosphère envoyée de Saint-Pétersbourg en mars de la même année.

 

Pourtant, quinze ans auparavant, le grand quotidien La Presse du 11 décembre 1873 (voir la première image) mentionne clairement le mot : “ C’est ce que les Anglais nomment un anticyclone mais la rotation directe sur les bords s’explique naturellement par l’action des bourrasques qui circulent autour et que des cartes plus complètes permettent d’étudier en détail ”. L’origine britannique que je mentionnais dans mon premier article, pour le tout début de la décennie 1870, est-elle la seule avérée ?

 

En 1863, deux ans avant son suicide, Robert Fitzroy – l’homme de l’autre cauchemar de Darwin -, n’employait pas le mot anticyclone (il est vrai moins usité en anglais qu’en français). Dans son fameux traité The Weather Book. A Manual of Practical Meteorology, il évoque de la manière suivante les grands centres de pression en Atlantique : “ It is known, that over the Atlantic Ocean a low mean annual pressure exists near the equator, and a high pressure at the N. and S. borders of the torrid zone (23 to 30 degrees N. and S. latitudes). ”

 

Ces zones de haute pression centrées à peu près entre le tropique et le trentième parallèle selon les observations de l’époque sont respectivement l’anticyclone des Açores et l’anticyclone de Sainte-Hélène. Et Fitzroy de supposer à juste titre qu’il en va de même dans l’immense Pacifique même si on manque encore de données à cet égard, tandis qu’il souligne le situation différente de l’océan Indien avec le phénomène de la mousson (voir commentaire en Pot-au-Noir 3/3).

 

 

L’anticyclone peut être aussi bien maritime que continental comme le confirme le bulletin météo paru dans le Journal des débats politiques et littéraires du 7 juin 1878. (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Dix ans plus tard, la terminologie anticyclone/dépression devient commune, tant en français qu’en anglais. Le tournant est bien autour de 1870-1871 même s’il est très difficile d’en déterminer l’origine précise qui est très vraisemblablement multiple et simultanée dans différents pays, en Europe et aux États-Unis. L’une des oeuvres les plus anciennes qui mentionne le vocable dans son titre est due au météorologue écossais Ralph Abercombry (1842-1897). Elle est intitulée On the general character, and principal sources of variation, in the weather at any part of a cyclone or anticyclone et elle paraît en 1878 dans le numéro 4 de la Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, à Londres.

 

De ce côté de la Manche, les Annales du Bureau central météorologique de France ne proposent pas le terme en 1877, année de leur création. Mais dès l’année suivante, en 1878, on trouve deux occurrences du mot anticyclone : “ deux anticyclones amènent ensuite le beau temps jusqu’au 13 ” et “ le 20, un anticyclone couvre la France ”.

 

Le caractère continental est clairement central en 1874 dans L’Année scientifique et industrielle : “ On a appelé ce phénomène anticyclone. Nos hivers sont étroitement liés à la situation de cette zone des calmes et à son étendue. ” Le terme se généralise alors dans la presse, comme dans Le Temps en 1875. La distinction entre anticyclones dynamiques – tels que les anticyclones permanents des Açores et de Sainte-Hélène -, et anticyclones thermiques, essentiellement continentaux et saisonniers, est d’ores et déjà perçue.

 

O.C.

 

P.S. La réponse semble donnée à la question posée dans le précédent article  quant au record autour du monde en solitaire : la fenêtre était effectivement exceptionnelle – non seulement en Atlantique Nord et pour le Pot-au-Noir mais aussi autour de l’anticyclone de Sainte-Hélène (sous réserve qu’il ne bouche pas la route de Bonne-Espérance tant il est Sud-Est) -, si l’on en juge par l’avance de Thomas Coville sur Francis Joyon. Celui-ci avait pourtant eu une descente remarquable de l’Atlantique Sud, en diagonale, beaucoup plus courte. Joyon qui regrette peut-être de ne pas l’avoir saisie pour le Trophée Jules Verne ?

 

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Anticyclone (1)

Par

 

Ce sera un juge de paix pour les foudres de guerre. Après le Pot-au-Noir – dont j’avais dressé l’histoire du concept et du nom en trois épisodes (1, 2 et 3), à l’occasion du Vendée Globe 2012-2013, comme je l’avais fait lors de l’édition 2008-2009 à propos de l’antiméridien -, l’anticyclone va occuper le devant de la scène tout au long de la descente de l’Atlantique du Vendée Globe.

 

 

Les suiveurs du 6 novembre sont déjà loin dans le sillage des skippers du Vendée Globe : anticyclones et autres dorsales font désormais partie de leurs préoccupations de tous les instants afin de conserver du vent. (© Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe)

 

 

Ce sera également vrai pour Thomas Coville. Peu après le coup de canon libérant les vingt-neuf des Sables d’Olonne, il a franchi la ligne de départ au large d’Ouessant pour sa cinquième tentative de record autour du monde en solitaire, la première à bord du nouveau Sodeb’O (31 mètres). Jean-Luc Nélias et la cellule routage de Thomas ont considéré qu’une telle fenêtre météo ne se présentait qu’une fois par an.

 

Francis Joyon et son équipage du Trophée Jules Verne ont eu, avec Marcel Van Triest leur routeur à terre, une autre analyse. L’anticyclone de Sainte-Hélène ne permettrait pas d’assurer un temps canon au cap de Bonne-Espérance. On verra la semaine prochaine qui a raison et si les absents ont tort. Nous voilà en tout cas au coeur de notre sujet.

 

S’il n’a été compris que bien après, le phénomène a été rapidement subi (sinon perçu) dès que les Portugais sont passés dans l’Atlantique Sud, juste avant 1500. La grande volta est alors devenue la matérialisation de cette punition (perception) puisqu’elle consistait à contourner ce qu’on nommera beaucoup plus tard l’anticyclone de Sainte-Hélène.

 

On ne trouve pas mention du terme anticyclone et pas plus de celui de cyclone dans le célèbre Glossaire nautique – Répertoire polyglotte de termes de marine anciens et modernes d’Augustin Jal (mars 1848 – mai 1850). Aucune des entrées susceptibles de s’y rapporter ne parle même du phénomène. Une quinzaine d’années plus tard, cela a changé.

 

 

La page 291 du Deuxième supplément au Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse présente pour la première fois le mot anticyclone dans un grand dictionnaire français, en 1890. (© Grand dictionnaire universel du XIXème siècle)

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française – rédigé de 1846 à 1865 et imprimé de 1859 à 1872 pour sa première édition -, Émile Littré (1801-1881) ne propose pas d’entrée anticyclone (pas plus pour dépression ou perturbation) mais il donne la définition suivante de cyclone, avec comme étymologie le grec kuklos (cercle) : “ Terme de météorologie. Tempête tournante, c’est-à-dire tempête qui balaye la terre ou la mer en tournant sur elle-même. ”

 

Et le lexicographe de préciser : “ Au moment où s’imprimait le C de ce dictionnaire, cyclone était généralement fait féminin dans les livres scientifiques ; on était sans doute déterminé par la finale qui semble féminine ; je lui donnai donc ce genre. Depuis, l’usage a varié, les météorologistes l’ont fait masculin, j’ai suivi la variation et changé sur les clichés, en masculin, le féminin ; de là la discordance entre les différents tirages.

 

Je me suis contenté d’enregistrer l’usage dans un mot où il n’y a aucune raison étymologique pour donner un genre plutôt que l’autre. En effet, malgré l’apparence, cyclone n’est pas grec ; il provient bien du grec cercle ; mais aucun dérivé de cette forme n’est issu du grec. C’est cyclome qu’il aurait fallu dire, si l’on avait voulu être correct ; cyclome aurait été masculin. Si on l’avait formé comme le grec qui veut dire grande porte, cyclone signifierait grand cercle ; mais ce n’est pas le sens, le mot signifiant un mouvement de giration. Il reste donc que cyclone est incorrectement fait et que le genre est abandonné aux variations de l’usage. ”

 

Au-delà du débat linguistique, la note de Littré témoigne d’une science en train de se faire comme nous le verrons dans un prochain épisode. Le mot cyclone aurait ainsi été inventé par le Britannique de Calcutta, Henry Piddington, dans son ouvrage The sailor’s horn-book for the law of storms (1848), traduit en français en 1859. Une dizaine d’années plus tard, aux alentours de 1870, se forgera le mot anticyclone par opposition à la zone de basses pressions plus que par rapport à la zone de vents violents (même si la relation entre l’absence de gradient de pression au sein d’une bulle anticyclonique et l’absence de vent sera très vite formulée).

 

 

Une journée après son départ du 6 novembre (photo), Thomas Coville est déjà en train de longer la bordure orientale de l’anticyclone des Açores au large du Portugal. Ses routeurs observent le Pot-au-Noir et l’anticyclone de Sainte-Hélène qui sera pour le milieu de la semaine prochaine. (© Eloi Stichelbaut / Sodebo)

 

 

L’autre dictionnaire généraliste de l’époque, le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse, paru de 1863 à 1876, offre une entrée anticyclone, non dans le tome premier de l’édition originale (1866), ni même dans le premier supplément de 1877, mais dans le second, en 1890, dû à ses collaborateurs, quinze ans après la mort du maître : “ Météorologie. Centre de hautes pressions barométriques. La pression atmosphérique n’est pas uniforme sur toute la surface du globe. Il y a des régions ou plutôt des marées de hautes et de basses pressions. À cause des mouvements tourbillonnants qui se produisent autour de la verticale passant par un centre mobile de basses pressions, on a donné au phénomène le nom de cyclone ; et par opposition, un centre mobile de hautes pressions s’appelle anticyclone.

 

Le phénomène de l’anticyclone est dû à des courants descendants d’air sec, animés d’un mouvement lent en spirale dans le sens des aiguilles d’une montre pour l’hémisphère Nord et en sens contraire pour l’hémisphère Sud. À la surface du sol, le courant s’étale et diverge dans toutes les directions en conservant son mouvement giratoire. L’étendue et la durée des anticyclones est variable, ainsi que la vitesse de leur déplacement. ” Et Larousse de conclure en signalant que les anticyclones de l’Atlantique Nord se déplacent vers l’Est et que les Américains peuvent donc nous les annoncer quelques jours à l’avance, comme les cyclones, entendez les perturbations associées aux dépressions de la zone tempérée.

 

S’il ne fera son entrée dans le dictionnaire de l’Académie française qu’avec la neuvième édition en cours (il ne figure même pas dans la huitième édition de 1932-1935 !), j’ai néanmoins trouvé le mot anticyclone dans des publications spécialisées à partir des années 1870 (par exemple dans le Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society de Londres), sans qu’il soit évident de déterminer avec précision qui est le premier à l’utiliser au début de cette décennie mil huit cent soixante-dix. Peu importe, tant cela participe d’un bouillonnement scientifique où la compréhension des mécanismes entre hautes et basses pressions compte plus que la terminologie.

 

L’usage du mot dépression naît vers 1871, peu après celui d’anticyclone, en référence à “ la dépression de la colonne barométrique ” comme l’indiquent les successeurs de Pierre Larousse, en 1890, qui ne développent pas encore l’acception météorologique mais seulement celle physique. Quoi qu’il en soit, le rapport entre la pression atmosphérique et le vent est posé depuis longtemps. On verra en quels termes dans un prochain épisode.

 

 

O.C.

 

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Sens dessus dessous (2/2)

Par

 

Les meilleurs ne connaissent pas que des hauts, ils ont aussi des bas. Dans le sillage des grands lexicographes du XIXème siècle, Le Robert affiche la même imprécision sur l’usage maritime du bas-fond : “ Partie du fond de la mer, d’un fleuve, où l’eau est peu profonde par rapport aux endroits voisins et où la navigation est praticable. ”

 

 

Perché sur le haut-fond de Sentinel Island (Alaska), en 1910, le vapeur Princess May y restera plus d’un mois, jusqu’à ce qu’une pleine mer de coefficient suffisant permette son déséchouement. (© W.H. Case)

 

 

Dans la neuvième édition de son dictionnaire (en cours), l’Académie française ne tranche pas plus. Elle en fait un “ endroit de la mer ou d’un cours d’eau où la profondeur de l’eau est faible et où la sonde rencontre promptement le fond (en ce sens, est synonyme de Haut-fond). Échouer sur un bas-fond. Spécialement : Élévation du fond de la mer qui laisse suffisamment de profondeur pour permettre la navigation et ne découvre jamais (en ce sens, s’oppose à Haut-fond). ”

 

L’académie privilégie la synonymie. Mais celle-ci est d’autant moins satisfaisante qu’elle ne se retrouve plus guère dans l’usage maritime, depuis bien longtemps comme on l’a vu dans le billet précédent. Quant au second sens proposé par le Quai Conti, on y retrouve l’opposition avancée par Le Grand Robert qui reste beaucoup trop vague.

 

En effet, d’un point de vue nautique, l’absence de danger ne tient pas la route (la route fond, bien entendu) parce que les critères définissant si une trajectoire est ou non praticable ne sont pas absolus mais relatifs. Ils sont d’abord liés au tirant d’eau du navire, à l’état de la marée ensuite et enfin aux conditions de vent et de mer totale (houle plus mer du vent) pouvant induire des risques de déferlantes.

 

Consultons donc les spécialistes. Le Dictionnaire hydrographique de l’OHI (Organisation hydrographique internationale) lève cette ambiguïté. Il n’est pas innocent, vous l’aurez compris, que “ bas-fond ” n’y figure pas, contrairement aux dictionnaires précités.

 

 

À l’image du « Haut-fond de la Chapelle », du « Haut-fond du Castor » ou du « Haut-fond du Kaiser-hind », tous trois sur le plateau continental au grand large de la mer d’Iroise, le haut-fond est seul connu de la terminologie hydrographique officielle dont le bas-fond est banni. (© Olivier Chapuis / SHOM / MaxSea Time Zero)

 

 

L’article Basse nous éclaire d’emblée : “ Accident du fond constitué de matériaux non consolidés (à l’exclusion de la roche et du corail) et représentant un danger pour la navigation de surface (moins de 20 mètres). ” Autrement dit, s’il n’y a plus de “ bas-fond ” qui tienne dans le monde maritime, réservant celui-ci à la jungle des villes, la basse qui en découle est bel et bien un danger pour la navigation (chez Jal, la notion de basse était encore plus restrictive puisqu’elle implique nécessairement qu’elle découvre à basse mer).

 

Le même dictionnaire officiel de l’OHI donne la définition suivante du haut-fond : “ Élévation du fond marin, dont le sommet, faiblement immergé, constitue un danger pour la navigation. Voir aussi Banc et Basse ”. Pour la basse, nous avons déjà vu ce qu’il en est. Concernant le banc, l’OHI indique qu’il s’agit d’une “ élévation du fond marin située sur un plateau continental (ou insulaire) dont la profondeur, tout en étant relativement faible, peut être sans danger pour la navigation de surface, ou au contraire qui peut être affleurante ou même découvrante. [...] Elle peut [donc] être dangereuse pour la navigation de surface. ”

 

 

Longtemps, la vue de côtes a figuré le paysage tel qu’on le verrait si on se trouvait à l’aplomb du haut-fond considéré (ici la basse de Becfer près de Saint-Malo). Par un curieux raisonnement, ces « vues de dangers » visent donc moins à se positionner avec précision qu’à éviter de voir le panorama décrit… puisque cela signifierait que le bâtiment est parvenu sur la roche ! Même un navire au louvoyage a ainsi bien du mal à déterminer à temps qu’il se trouve en limite de bordée. Ce concept est pourtant largement utilisé jusque bien après 1865, même si les alignements matérialisant les chenaux d’eaux saines se sont multipliés entre-temps, après 1840. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Si “ bas-fond ” est donc banni de la terminologie officielle, il n’en va pas de même des “ petits fonds ”, définis comme une “ zone dans laquelle la profondeur de l’eau est relativement faible. Elle peut être un danger pour la navigation. ” (chez Littré, le petit fond désignait “ la hauteur d’eau qui est sous un bâtiment. Être mouillé sur un petit fond, se dit lorsqu’un bâtiment touche presque le fond. ”).

 

Ces “ petits fonds ” renvoient explicitement à shallows en anglais, dans la version en anglais du vocabulaire de l’OHI (IHO en anglais pour International Hydrographic Organization). De shallow water, il donne une définition très précise : “ Commonly, water of such a depth that surface waves are noticeably affected by bottom topography. It is customary to consider water of depths less than half the surface wave length as shallow water. 

 

La nomenclature de l’OHI reprend ainsi cette expression traduite de l’anglais : “ Eau peu profonde. Zone marine dont la profondeur est telle que les ondes de surface sont affectées de manière sensible par la topographie du fond marin. On considère en général comme eau peu profonde, une zone dont la profondeur est inférieure à la demi longueur d’onde du phénomène de surface considéré. ” Où l’on voit que la précision a le mérite de donner un sens au sens dessus dessous.

 

O.C.

 

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Sens dessus dessous (1/2)

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Haut, bas, fragile. De nos jours, c’est devenu une erreur de parler de “ bas-fond ” pour désigner le “ haut-fond ” redouté des navigateurs. Dépassant la simple affaire de perspective, selon que l’on considère la hauteur d’eau ou le sol qu’elle recouvre, cet emploi impropre a une histoire.

 

 

Bas-fond ? Cette image d’une bisquine accidentellement échouée à Roscoff à la fin du XIXème siècle, plaide sans conteste pour l’appellation haut-fond correspondant mieux au bateau perché à marée basse. (© DR)

 

 

Dans son Glossaire nautique (1848-1850), Augustin Jal nous éclaire sur la subtilité de la distinction. Il y définit ainsi le bas-fond : “ Partie du fond de la mer, élevée, relativement au plan général du fond, mais cependant assez basse relativement à la surface de la mer, pour que les plus grands navires ne puissent la toucher avec leur quille ; à la différence du haut-fond, dont le sommet est un danger pour les navires qui tentent de le franchir. ”

 

Confirmant de facto qu’il y a l’épaisseur d’un bordé de l’une à l’autre notion, Jal précise à l’article Haut-fond de son dictionnaire : “ Partie du fond de la mer qui s’élève assez près de la surface des eaux pour être un danger. On confond souvent ce terme avec celui de bas-fond. ” Dont acte.

 

Émile Littré (1873) le suit dans la nuance, faisant du bas-fond un “ endroit de la mer peu profond, mais sur lequel la navigation est possible ; par opposition à haut-fond qui vient jusqu’à fleur d’eau et sur lequel il est dangereux de naviguer. ” Ce qu’il confirme à l’article Haut-fond : “ Fond qui s’élève presque jusqu’à la superficie de l’eau et où les bâtiments risquent de toucher. ”

 

Et Littré de préciser : “ Les marins distinguent les bas-fonds des hauts-fonds, en ce qu’on peut naviguer sur les premiers, qui ne sont pas dangereux, tandis qu’on ne peut naviguer sur les seconds qui le sont ; mais le langage vulgaire confond souvent à tort ces deux termes. ” Le grand homme a raison de souligner les torts du vulgum pecus.

 

 

Levée en 1801-1802 et parue au début de l’année 1804, cette carte de Flandre par Beautemps-Beaupré (ici un extrait autour de Dunkerque de cette carte gravée et coloriée au format grand-aigle (63,5 X 93 cm) à l’échelle 1 : 87 100) systématise l’usage des isobathes pour la représentation des nombreux hauts-fonds mouvants de la mer du Nord. Les bancs y sont coloriés en deux densités de roses (le plus dense pour la première classe) et en jaune pâle (pour la troisième classe). La zone d’estran est figurée en pointillé colorié de rose, la laisse de basse mer étant soulignée de bleu. L’avertissement donne les explications de ce mode de figuration : « Les chiffres de sondes expriment en pieds de France [1 pied = 324,84 millimètres] les profondeurs de l’eau réduites aux plus basses mers d’équinoxe. On a considéré et indiqué comme banc toutes les parties du fond de la mer où, réductions faites, il reste moins de 25 pieds d’eau aux basses mers d’équinoxe. Puis, on a subdivisé ces grands plateaux en trois classes de bancs, en raison du brassiage, ainsi qu’il suit. La première [classe] comprend les fonds au dessous de 10 pieds. Elle forme [...] les plateaux dangereux. La deuxième [classe] comprend les fonds depuis 10 pieds jusqu’à 16 pieds. La troisième [classe] comprend les fonds depuis 17 pieds jusqu’à 24 pieds. Les parties du fond de la mer sur lesquelles il reste plus de 24 pieds d’eau sont considérées comme praticables en tout temps. » (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

De fait, la distinction est tellement subtile que les auteurs se contredisent eux-mêmes au sein de leurs propres dictionnaires quant à la nature périlleuse ou non du bas-fond. À l’article Danger, Littré écrit ainsi : “ Terme de mer. Toute roche, tout écueil, tout bas-fond [c’est moi qui souligne], tout haut-fond, à l’approche ou au contact duquel un navire peut courir un danger. ”

 

En l’espèce, il recopie Jal presque mot pour mot, faisant logiquement confiance au spécialiste du vocabulaire maritime : “ Toute roche, tout écueil, tout bas-fond [idem], tout banc, tout haut-fond à l’approche ou au contact duquel un navire peut courir un danger, est nommé danger, par métonymie. ”

 

Témoignant que le lexique est nécessairement en retard d’un train de vagues sur l’usage, l’un et l’autre négligent quelque peu le fait qu’après une longue navigation de conserve, le “ haut-fond ” a progressivement supplanté le “ bas-fond ” depuis le début du XIXème siècle dans le vocabulaire de ceux qui naviguent. Suivant un mouvement qui s’avère inversement proportionnel ou presque à l’emprise du bas-fond urbain sur la société et la littérature.

 

 

L’avertissement de la Carte des côtes de France. Environs de Brest. Levée en 1816, 1817 et 1818 est caractéristique des premières cartes du Pilote français, parues en feuilles (avant la sortie du premier volume, en octobre 1823, avec ses tableaux de signes conventionnels). Tout en affichant l’humilité du cartographe, ne prétendant pas à l’impossible exhaustivité, il annonce l’objectif majeur de l’hydrographie moderne : permettre de naviguer sans pilote hors de son jardin nautique en évitant les hauts-fonds et autres dangers. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Si Lapérouse emploie encore “ bas-fond ” (en l’occurrence le militaire Milet-Mureau qui publie son voyage et qui n’est pas marin) – comme Chateaubriand (certes au fait des choses de la mer mais pas plus navigateur) -, ce n’est pas le cas de Fleurieu, géographe novateur et génial, qui utilise résolument “ haut-fond ” dès 1799. Mais en 1830, Dumont d’Urville a toujours recours aux deux expressions.

 

Ce n’est plus le cas de Pierre-Roch Jurien de la Gravière dans ses savoureux Souvenirs d’un amiral (1848), à propos du voyage qu’il entreprit dans sa jeunesse avec d’Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse : “ Même dans les parages les plus connus, on se trouvait presque toujours en découverte, tant l’hydrographie était alors incomplète et superficielle. Il fallait donc avoir l’oeil prompt et exercé, l’oreille attentive, et s’habituer à pressentir les hauts-fonds à mille signes dont on a perdu le secret. Les bonnes cartes, les balises, les phares, ont amolli nos enfants. Les officiers d’aujourd’hui sont plus savants que nous l’étions peut-être. Je suis quelquefois tenté de croire que nous étions plus marins. ” D’aucuns reprendront aujourd’hui le propos tel quel, remplaçant ces trois termes par “ électronique, écrans et GPS ”. Mais c’est une autre affaire de sens. Celle du sens marin, sujet inépuisable (ici et notamment).

 

O.C.

 

À suivre…

 

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Couillon

Par

 

Qu’on se rassure, toute avanie sera bannie. On ne trouvera ici, rien qui ne soit dans la terminologie pratiquée par les marins et validée par les lexicographes. La réédition du Dictionnaire de la mer de Jean Merrien m’en fournit l’occasion. Merrien (1905-1972), alias René de La Poix de Fréminville ? Un plaisancier emblématique, l’auteur (trop) prolifique d’une littérature maritime qui a marqué les années d’après la Seconde guerre mondiale durant laquelle il s’égara entre Nationalisme breton et Collaboration.

 

 

890 pages, 205 X 135 millimètres, 27 euros : c’est le Dictionnaire de la mer de Jean Merrien. (© Omnibus) 

 

 

Bien introduite par Dominique Le Brun, proposée sous un format compact et une solide reliure plastifiée, cette livraison a sa place dans les bibliothèques de bord, au moins celles des yachts classiques. L’ouvrage fut une référence pour la plaisance en plein essor des années 1960-1970. L’édition originale avait été publiée par Robert Laffont en 1958. La présente est la réimpression de celle de 2001 chez Omnibus.

 

Ces dernières années, le vocabulaire de la voile a trop largement dérivé vers l’anglais, sous l’influence de la compétition et du marché. Raison de plus pour résister, avec cette réédition sous-titrée Savoir-faire, traditions, vocabulaire, techniques. Les notes de Le Brun rappellent à bon escient que le gennaker fut un foc ballon bien avant que le plastique ne remplace le bois et que les balancines n’ont pas attendu le lazy-jack pour soulager les bômes.

 

 

La plaisance actuelle s’est beaucoup éloignée de Merrien mais la base du vocabulaire reste valable avec quelques adaptations. (© Olivier Chapuis) 

 

 

Classique pour classique, je préfère le style autrement littéraire du Glossaire nautique d’Augustin Jal dont je vous recommande l’édition originale, imprimée de 1848 à 1850 disponible ici sur Gallica dans l’intégralité de ses 1591 pages (voir mon article Ababouiné sans barguigner). Il est à l’univers maritime ce que le Littré est à la langue française, ce dernier n’étant pas moins performant en l’espèce puisqu’il fut le premier à intégrer le terme “ Pot-au-Noir ”.

 

Du paille en cul voici ce que dit Jal : “ Nom donné quelquefois à la voile d’artimon de certains petits navires. On la nomme aussi tapecul. Cette voile, dont une grande partie est hors du navire a été comparée à la longue plume qui prolonge la queue de l’oiseau des tropiques appelé Paille en cul. ” Merrien l’émascule en ne conservant que la dimension ornithologique : “ Nom familier du phaéton, oiseau de mer dont la queue comporte une curieuse rémige isolée. ” Et de nous préciser “ Figuré, prétentieux ” ce qui est un peu court, pas seulement en matière de gréement.

 

 

La plaisance classique tient autant des grands dictionnaires de Marine du XIXe siècle, au premier rang desquels celui d’Augustin Jal (1848), que de celui de Jean Merrien (1958). (© Olivier Chapuis)

 

 

Et mon couillon alors ? “ Nom qu’on donnait autrefois au tenon d’une ancre, par une comparaison du goût de celle que nous avons signalée à l’article précédent [Couillard]. Placés à droite et à gauche de la verge de l’ancre [en haut de celle-ci], les tenons sont devenus tout naturellement, pour les matelots, des couillons. Le lecteur délicat voudra bien nous pardonner si nous sommes entré dans ces explications étranges. Mais notre devoir est de tout analyser. ”

 

Jal d’ajouter, en son époque où la présence d’une femme à bord était inconcevable bien que Jeanne Baret fut passée par là : “ D’ailleurs, ce travail n’est pas destiné aux personnes d’un sexe pour lequel nous devons avoir le plus profond respect, et qui pourrait – avec plus de raison que Philaminte – nous accuser d’étaler ici “ces syllabes sales, ces mots infâmes” “Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes” (Molière, Les femmes savantes, acte III, scène 2). ” Quant à cette acception, Merrien se contente sobrement du “ tenon de la verge d’une ancre ”. La définition de Jal est un peu plus couillue.

 

O.C.

 

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Niveau d’eau

Par

 

L’eau monte ces derniers temps. À La Réunion où le cyclone Bejisa a été l’un des plus destructeurs de ces dernières décennies pour cette île de l’océan Indien. En métropole où la succession des perturbations du tournant de l’année a généré des houles considérables et a également eu un effet très sensible sur le niveau de la mer (voir les deux liens précités se rapportant à des images à la hune très parlantes, publiées sur www.voilesetvoiliers.com).

 

Dans les deux cas, le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) a produit des articles très largement illustrés sur son site Refmar (Réseau de référence des observations marégraphiques) dédié aux marégraphes. Le premier article est à voir ici et le second là.

 

 

Du 1er au 3 janvier 2014, lors du passage du cyclone Bejisa, le graphique du haut montre en bleu les hauteurs d’eau enregistrées par le marégraphe de Sainte-Marie, au Nord-Est de La Réunion (en mètres, rapportées au zéro hydrographique). La hauteur d’eau maximale atteint 1,70 m environ, le 2 janvier à 09h40 UTC. Le graphique du bas figure les surcotes, c’est-à-dire la différence entre l’observation (en bleu sur le graphique du haut) et la prédiction de marée (en rouge sur le graphique du haut). La surcote maximale est de 0,75 m environ, et elle est concomitante avec la pleine mer, ce même 2 janvier à 09h40 UTC, pire moment puisque la mer énorme peut d’autant mieux déferler à l’intérieur des terres et les submerger que la marée est haute (même si le marnage est ici plutôt faible).  Notez les décotes (voir ci-dessous) au creux des courbes du 1er janvier 2014 à 03h00 et 15h00 UTC, et du 3 janvier 2014 vers 04h30 : la courbe bleue des observations sur le graphique du haut passe au-dessous de celle des prédictions, en rouge sur ce même graphique du haut. (© SHOM / Refmar)

 

 

J’ai souvent souligné l’importance de ce réseau des marégraphes, que ce soit à l’occasion de Xynthia, d’un super typhon comme Haiyan (voir la série Cyclones et cycle, épisodes 1, 2 et 3) ou de l’alerte en temps réel des tsunamis. Car, le point commun des phénomènes météorologiques et d’un raz-de-marée d’origine sismique (voir mes deux articles consacrés à celui de mars 2011 au Japon, ici et ) reste la mesure de la hauteur d’eau.

 

Dans le second cas, l’objectif est de disposer de repères fiables afin de déterminer en temps réel si un tremblement de terre est susceptible de donner ou non un raz-de-marée. Dans le premier cas, il s’agit plutôt de définir la surcote, c’est-à-dire une observation du niveau de la mer supérieure à la hauteur prédite.

 

Ce soulèvement de la surface océanique – dont le pic est souvent qualifié d’onde de tempête -, y résulte de l’effet combiné de la chute de la pression atmosphérique (la variation du niveau de la mer est d’environ 1 cm/hPa : -1 hPa = +1 cm), d’un vent très fort soufflant du large, poussant une forte mer totale (houles et mer du vent) déferlant à terre, et du site, c’est-à-dire de l’hydrographie du plateau continental et de la topographie de la côte. La situation la pire est évidemment lorsque la surcote la plus importante survient au moment de la pleine mer, autrement dit si le plus fort de la dépression passe à ce moment là.

 

 

Le réseau RONIM comporte 35 marégraphes en métropole (dont la Corse et 1 à Monaco) et 8 outre-mer. (© SHOM)

 

 

Lorsqu’on est en marée de vive-eau (coefficient supérieur ou égal à 95), la surcote à la pleine mer dépasse ainsi la plus haute mer astronomique (PHMA, coefficient 120). Avec un anticyclone très puissant (+1 hPa = -1 cm) et un fort vent de terre, la décote peut au contraire, descendre à la basse mer au dessous du zéro hydrographique, le zéro des cartes correspondant aux plus basses mers astronomiques possibles. Dans ce cas, gare aux mauvaises surprises en navigation mais ce n’est pas le sujet du jour…

 

Mis en place en 1992, pour servir de base à la réduction des sondes (c’est-à-dire pour les rapporter aux plus basses mers possibles et au zéro hydrographique) et aux calculs des prédictions de marées (détermination des constantes harmoniques), le Réseau d’observation du niveau de la mer (RONIM) géré par le SHOM (avec de nombreux partenaires) est constitué de 43 marégraphes, dont 34 en métropole, 1 à Monaco, 7 outre-mer et 1 à Madagascar (les premiers sont installés sur nos côtes depuis 1844, l’observation régulière de la marée ayant débuté dès le XVIIIème siècle comme je le raconte notamment dans mon livre Cartes des côtes de France).

 

Parmi les très nombreuses autres applications des données marégraphiques RONIM, on note entre autres l’étude statistique des surcotes, des décotes et des niveaux extrêmes, la mise au point des modèles numériques de prévision s’y rapportant, les paramètres servant à alimenter les nombreux modèles océaniques ou d’hydrodynamique côtière, la contribution à l’analyse de la circulation océanique, l’unification des réseaux de nivellements ou la calibration des radars altimétriques des satellites (Topex-Poséidon, ERS, Jason)…

 

 

Du 2 au 5 janvier 2014, lors du passage de la tempête, le graphique du haut montre en bleu les hauteurs d’eau enregistrées par le marégraphe de Saint-Nazaire (en mètres, rapportées au zéro hydrographique). La hauteur d’eau maximale atteint 6,80 m environ le 5 janvier vers 05h30 UTC, alors que la plus haute mer astronomique est de 6,59 m à Saint-Nazaire (PHMA : coefficient 120), les coefficients de marée étant supérieurs à 100 sur la période. Le graphique du bas figure les surcotes, c’est-à-dire la différence entre l’observation (en bleu sur le graphique du haut) et la prédiction de marée (en rouge sur le graphique du haut). On voit que la surcote maximale est double le 4 janvier 2014, atteignant presque 0,80 m (cette valeur étant atteinte à Port-Tudy à l’île de Groix, surcote maximale sur les côtes françaises lors de cette dépression). On observe un premier pic, à 07h10 UTC au début de la marée descendante, et un second pic à 12h20 UTC à l’étale de basse mer, celui-ci étant bien entendu beaucoup moins problématique quant au risque de submersion. (© SHOM / Refmar)

 

 

Réchauffement climatique oblige, RONIM a été adapté pour prendre en compte la prévention des risques de submersion des zones côtières les plus basses (où les précipitations et les crues des fleuves jouent aussi leur rôle). Une base de données a été constituée avec les mesures des marégraphes et avec d’autres observations collectées notamment au sein du Système d’observation du niveau des eaux littorales (SONEL). Ce portail fournit les niveaux moyens de la mer (journaliers, mensuels et annuels) ainsi que les données du réseau géodésique permanent, localisant dans un système géodésique mondial les principaux observatoires de marée, les trois dimensions contribuant ainsi à l’étude de la variation absolue du niveau de la mer. Depuis 2010, le SHOM est le référent national pour l’observation de celui-ci, la gestion des données s’y rapportant et leur diffusion.

 

Au niveau international, les marégraphes de près d’une centaine d’organismes nationaux sont connectés au site de l’Intergovernmental Oceanographic Commission (IOC), la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. Celle-ci – en partenariat avec la Joint Technical Commission for Oceanography and Marine Meteorology (JCOMM) de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) -, conduit aussi le programme Global Sea Level Observing System (GLOSS) dont le Global Core Network (GCN) comporte 290 stations dans le monde pour le suivi à long terme du niveau de la mer en relation avec les changements climatiques. On n’a pas fini de parler du niveau de l’eau.

 

O.C.

 

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Cyclones et cycle (3/3)

Par

 

Y a-t-il plus de cyclones et sont-ils plus puissants ? Pour répondre à cette question annoncée dans mon premier article, l’énergie du super typhon Haiyan ayant été analysée dans le deuxième, on dispose d’importantes données statistiques et de non moins nombreuses études. Celles-ci ne sont pas toutes d’accord entre-elles…

 

Si l’on analyse les séries ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) pour l’ensemble du globe et par bassin océanique (j’en avais cité les années les plus élevées pour l’Atlantique Nord et on y constatait une grande disparité chronologique), on peut dire qu’il est impossible de distinguer une tendance nette de leur évolution sur les années 1970-2012. Autrement dit, l’énergie globale accumulée par les ouragans sur la planète n’est pas en augmentation.

 

 

Compilée pour l’Atlantique Nord, l’ACE annuelle entre 1850 et 2010 montre que cette courbe très irrégulière ne permet pas de dégager une véritable tendance sur plus d’un siècle et demi de données. (© NOAA)

 

 

Mais certains chercheurs considèrent que l’ACE ne serait pas le bon outil pour déterminer si l’activité cyclonique a évolué dans un sens ou dans l’autre au cours des dernières décennies. C’est notamment le cas des auteurs de l’étude publiée en février 2013 par l’American Meteorological Society qui préfèrent se baser sur les pressions les plus basses enregistrées dans l’Ouest du Pacifique Nord, zone la plus active en matière de cyclones dans le monde (c’est celle où a sévi Haiyan).

 

D’autres ont conclu en 2005 dans la revue Nature à une hausse de la puissance des cyclones des trente dernières années, en utilisant l’indice Power Dissipation Index (PDI ou Indice de dispersion de puissance) et en montrant que celui-ci a augmenté de près de 75 % sur la période 1970-2000 dans cette même région de l’Ouest du Pacifique Nord.

 

Cela dit, l’analyse montre aussi que le PDI était particulièrement bas en 1970 par rapport aux années 1950-60, donc très au-dessous de ce qu’il sera après l’explosion des années 1980. La hausse du PDI accumulé est également importante pour ce Pacifique occidental et l’Atlantique, sur les années 1970-2000, si on le compare à la température moyenne de surface de la mer entre 30° S et 30° N.

 

En cette même année 2005, un article publié par la revue Science met en évidence la hausse du nombre de cyclones de catégories 4 et 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson depuis 1970 (pour la terminologie, voir mon premier article) alors que croît la température moyenne de surface de la mer (de 0,3 °C entre 1986 et 2005). Mais la corrélation avec le cycle actuel de réchauffement climatique n’est pas établie de façon catégorique.

 

 

L’intensité des cyclones se réfère ici à l’échelle de Saffir-Simpson. En A, la courbe bleue regroupe les cyclones de catégorie 1, la verte les catégories 2 et 3, la rouge les catégories 4 et 5. Entre 1970 et 2004, par pas de 5 ans, on voit que cette dernière progresse considérablement jusqu’en 1990 puis qu’elle se stabilise à peu près. Tandis que les cyclones de catégories 1 à 3 sont moins nombreux et que le nombre total de cyclones est ainsi en baisse. Les pointillés indiquent les moyennes pour chacune des courbes. Enfin, la courbe noire indique le vent maximal en mètres/seconde. En B, ces données sont exprimées en pourcentages, pour les courbes comme pour les lignes pointillées qui indiquent donc le pourcentage moyen sur la période 1970-2004, toujours pour l’ensemble du globe. (© Revue Science)

 

 

Dans le même temps, le nombre global de cyclones et de jours cycloniques est en diminution, suivant une répartition inégale selon les bassins océaniques, l’Atlantique Nord voyant même une augmentation sur 1970-2005, avec une accélération entre 1990 et 2006 (mais une baisse sur certaines années suivantes, voir plus loin).

 

D’autres scientifiques notent cet accroissement de la fréquence des super cyclones, autrement dit des ouragans les plus puissants, mais soulignent que les mesures de plus en plus fines en grossiraient de fait le décompte le plus récent ou plus exactement que les mesures les plus anciennes n’étaient pas assez fines et qu’il y avait en réalité des phénomènes plus intenses qu’ils n’étaient enregistrés alors.

 

Cependant, l’indice Énergie accumulée d’un cyclone reste ardemment défendu par d’autres spécialistes qui établissent une corrélation très nette entre les courbes de l’ACE et de la température de surface de l’océan. Cela témoigne surtout à leurs yeux d’une très grande irrégularité de l’activité cyclonique globale d’une année sur l’autre, elle-même tributaire de phénomènes à grande échelle comme El Niño et les oscillations de la température d’autres océans sur plusieurs décennies (quand les cycles historiques de variations climatiques sont sur des échelles de temps bien plus longues).

 

 

Par rapport à la normale sur la période 1950-2010, ce graphique montre les anomalies sur la température de surface de l’océan Pacifique, entre 5° N et 5° S et 120° W et 170° W, c’est-à-dire dans la zone où sévissent El Niño (élévations de température en orange) et son contraire La Niña (abaissements de température en bleu). On voit le caractère cyclique du phénomène et le fait que El Niño prend plutôt le pas sur La Niña depuis 1980. Ce qui ne veut pas dire que la seconde est moins active : sur la seule période 2000-2011 qui n’est pas zoomée ici, on a ainsi observé 4 pics du Niño (dont les plus élevés en février 2003 et septembre 2010) pour 3 pics de Niña (dont les plus bas en juillet 2008 et octobre 2011). Les corrélations avec l’activité cyclonique sont étudiées en détail par les spécialistes, comme pour celles avec les oscillations de température des autres océans, mais beaucoup reste à faire pour quantifier la part réelle de celles-ci dans celle-là. (© Columbia University New York)

 

 

Cela expliquerait des baisses d’activité telles que celles observées ces dernières années. Pour ne parler que de l’Atlantique Nord, la date de départ trop tardive de la Mini-Transat a été choisie pour tenir compte de l’extension observée récemment, sous les tropiques, de la saison des cyclones vers la fin de l’automne, voire exceptionnellement au-delà. L’ironie de l’histoire, c’est que contrairement aux prévisions alarmistes de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), délivrées juste avant l’été par la météorologie des États-Unis, 2013 est à fin septembre l’une des années les plus calmes des dernières décennies en matière de cyclones sur l’Atlantique Nord, avec un déficit de 70 % par rapport à la normale sur la période 1981-2010 !

 

En effet, toujours sur l’Atlantique Nord, la période 1955-2005 avait vu un nombre moyen de phénomènes cycloniques baptisés de 10 par an, mais il pouvait varier de 2 à 27 selon les années, comme en 2005 (13 tempêtes tropicales et 14 ouragans) où, en plus des 21 prénoms prévus pour l’année, on a dû utiliser l’alphabet grec pour les six derniers phénomènes d’une saison record (depuis 1933) qui ne s’est achevée que début janvier 2006 !

 

Si le rapport 2013 (non validé) du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) conclut qu’on ne peut pas en l’état des connaissances établir de corrélation certaine tandis que les disparités régionales restent considérables et que les projections sont peu fiables, il est néanmoins raisonnable de penser que l’intensité des cyclones, sinon leur nombre qui est à la baisse, ne pourrait qu’augmenter avec une température de surface de l’océan à la hausse dans un cycle long de réchauffement climatique. Pour l’heure, tenons nous en aux faits : il y a moins de cyclones mais plus de super cyclones.

 

O.C.

 

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Cyclones et cycle (2/3)

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Des cyclones plus puissants que Haiyan ont-ils existé ? J’emploie ici le terme cyclone de façon générique, nonobstant les spécificités rappelées dans mon précédent article. C’est bien de typhon qu’il s’agit aux Philippines. Pour comparer la puissance des ouragans, il faut utiliser une même unité, basée sur un étalon significatif.

 

 

Un zoom arrière sur la planète et Haiyan, en approche des Philippines, apparaît d’une netteté étonnante dans la pénombre, modeste et colossal à la fois… à l’échelle du globe. (© Eumetsat)

 

 

Outre l’échelle de Saffir-Simpson, nombre d’outils mathématiques ont été développés pour la mesure des cyclones, y compris très récemment avec le Power Dissipation Index (PDI ou Indice de dispersion de puissance) et le Track Integrated Kinetic Energy (TIKE ou Trace d’énergie cinétique intégrée), dérivant de la mesure plus ancienne de l’Integrated Kinetic Energy (IKE ou Énergie cinétique intégrée) appliquée aux tempêtes. Mais c’est de l’indice ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) que je souhaite parler ici.

 

Il est calculé en élevant au carré le vent soutenu maximal en surface ayant été relevé sur une période de six heures (principe basé sur les heures synoptiques). Cela est répété aussi longtemps que le phénomène affiche des vents suffisants pour qu’il mérite d’être baptisé (c’est-à-dire un vent moyen supérieur à 34 noeuds).

 

Parce qu’il combine une intensité et une durée, il s’agit donc d’un indice plus pertinent que la seule force du vent, y compris pour appréhender son activité globale et son pouvoir potentiel de destruction. Cet indice ACE a pour unité 104 N2 (où N est en noeuds). Exemple : sur un épisode de 6 heures avec un vent soutenu maximal de 60 noeuds, cela donne 602 = 3 600 noeuds2, auquel on applique pour simplifier un coefficient multiplicateur de 10-4,ce qui donne donc un ACE de 0,36.

 

L’ACE est également utilisé sur une saison entière sur un secteur donné (et sur le globe in fine) en ajoutant les indices de chaque cyclone, alors en corrélation avec le nombre de phénomènes baptisés de ladite saison (tempêtes tropicales et cyclones), leur durée et leur intensité. Là aussi, c’est plus pertinent que le simple décompte d’ouragans par bassin océanique.

 

 

Le 7 novembre 2013 à 13h20’57″ UTC, l’oeil de Haiyan touche la pointe Sud de l’île de Samar et approche de la côte orientale de Leyte. (© NOAA)

 

 

En matière de cyclones, les archives de la NOAA remontent à 1851 sur l’Atlantique Nord. Ce sont logiquement les plus anciennes pour l’ensemble du monde parce que c’était l’océan de prédilection des États-Unis à l’époque, tandis que l’essentiel de son commerce se faisait encore avec l’Europe. Le milieu du XIXe siècle marque d’ailleurs le début d’un archivage météorologique à la fois conséquent et international.

 

Dans ces archives de la NOAA, j’ai listé les ACE les plus élevés pour l’Atlantique sur cette période 1851-2012. Ce sont ceux des années 1933 (259), 2005 (250), 1950 (243), 1893 (231), 1926 (230), 1995 (228), 2004 (227), 1961 (205), 1955 (199), 1998 (182), 1887 et 1878 (181). On verra dans le prochain épisode si une loi peut en découler quant au réchauffement climatique en cours, mais on peut d’ores et déjà constater que la répartition temporelle en est fort variée.

 

En outre, on peut introduire tout de suite un bémol méthodologique car les données sont évidemment moins nombreuses, précises et fiables autrefois. A contrario, elles sont pléthoriques pour la période récente, postérieure à l’usage intensif du satellite (la moyenne des ACE pour la période 1968-2012 sur l’Atlantique Nord est de 98,1).

 

Au point que certains chercheurs considèrent qu’on a tendance à exagérer les ACE récents ou à minimiser les ACE anciens, ne serait-ce que parce que l’instrumentation sans cesse en progrès permet de mesurer aujourd’hui des choses qu’on ne pouvait déceler voici trente ans (entre autres exemples). Au contraire, les mesures des vents étaient vraisemblablement exagérées jusqu’à la fin des années 1960, du fait des anémomètres alors disponibles.

 

Quoi qu’il en soit, l’ACE est un indice très parlant. Dans le cas de Haiyan, dont nous avions vu, dans le premier article, que le 7 novembre 2013, le vent soutenu maximal en surface est monté à 165 noeuds, avec des rafales à plus de 200 noeuds, générant des vagues de 15 mètres de hauteur significative, l’ACE est de 36,82.

 

Pour qu’on en mesure bien l’importance, cela équivaudrait à 36,82 / 0,36 = 102,28 périodes de 6 heures avec un vent soutenu ayant atteint au moins une fois 60 noeuds, soit la bagatelle de 613,68 heures ou 25,57 jours répondant à ce critère ! C’est un exemple totalement théorique, car la répartition de l’énergie dans la vie du cyclone n’est nullement linéaire : il suffit d’une seule période de 6 heures durant laquelle le vent soutenu atteint au moins une fois 165 noeuds pour que l’ACE de ladite période de 6 heures soit de 2,7225. Et dans un tel cas, l’ACE de 36,82 est atteint en 36,82 / 2,7225 = 13,52 périodes de 6 heures, soit 81,12 heures ou 3,38 jours. La réalité de la construction de l’ACE est quelque part entre ces deux scénarios.

 

 

Cette image de Tacloban et de ses environs a été prise par le satellite Terra de la Nasa, en l’occurrence par l’Advanced Spaceborne Thermal Emission and Reflection Radiometer (ASTER) le 3 avril 2004. Les fausses couleurs sont ici les suivantes : la végétation est en rouge (omniprésente sur l’île de Leyte comme sur ses voisines), la terre nue en brun, l’eau ou les ombres en noir et les zones construites en blanc (hormis les nuages bien sûr) ou en argent. Alors que la surcote sera de 7,50 mètres (voir plus loin dans l’article), la plupart des aménagements humains sont à moins de 5 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer… (© NASA / USGS EROS / Ken Duda)

 

 

Prise par le radiomètre ASTER du satellite Terra de la Nasa, le 15 novembre 2013, l’image révèle l’ampleur de la catastrophe. Le brun, couleur de la terre nue, a remplacé le rouge sur la quasi totalité de la zone (l’échelle est en bas à droite) : les plantations ont été rasées comme par un raz-de-marée ou tsunami. La résolution ne permet pas de distinguer les destructions des constructions humaines mais elles sont considérables. (© NASA / USGS EROS / Ken Duda)

 

 

Un tel ACE de 36,82 est le plus élevé de la saison 2013 à ce jour mais le super typhon Francisco a eu un ACE de 34,65 en octobre 2013, dans ce même bassin du Pacifique Ouest, ces deux cyclones étant très au-dessus de tous les autres phénomènes de l’année dans ledit secteur. Cette région affiche traditionnellement un ACE très supérieur à celui des autres bassins océaniques, puisque l’Ouest du Pacifique septentrional totalise 65,54 % de l’ACE de tout l’hémisphère Nord !

 

Pourtant, Haiyan est très loin de battre un record sur ce critère. En effet, le super typhon Ioke qui a sévi dans l’Ouest du Pacifique Nord du 19 août au 5 septembre 2006 affichait un ACE de 82 qui reste le record absolu en la matière dans le monde entier. À titre de comparaison, c’est assez proche de la moyenne annuelle sur la période 1951-2000 de l’énergie accumulée par tous les cyclones de l’Atlantique Nord ! Même si Ivan en Atlantique avait un ACE de 70,4 en 2004, et qu’il y a d’autres cas assez proches, cela en dit long sur la dimension extraordinaire de la zone occidentale du Pacifique Nord…

 

Haiyan est également loin de la pression atmosphérique la plus basse jamais enregistrée puisque au plus bas – le 7 novembre 2013 à 12h00 UTC – il a été relevé 895 hPa en son oeil. En effet, la pression atmosphérique la plus basse jamais enregistrée fut de 870 hPa, avec le typhon Tip, dans le Pacifique Nord, le 12 octobre 1979. L’oeil du cyclone ne mesurait alors que 3 milles de diamètre environ et le vent soutenu maximal en surface était de 168 noeuds à proximité immédiate (contre 165 noeuds pour Haiyan). En Atlantique, la pression atmosphérique la plus basse enregistrée dans un cyclone est 882 hPa, avec Wilma, le 19 octobre 2005.

 

En termes de vent soutenu enfin, les 165 noeuds de Haiyan – voire 170 noeuds selon les modélisations du Joint Typhoon Warning Center (JTWC) -, sont donc comparables à ceux de Tip (voir ci-dessus) et à condition que les mesures de l’époque soient aussi fiables, aux 165 noeuds de Camille (1969) et Allen (1980), tous deux en Atlantique Nord. Mais ils seraient inférieurs aux 185 noeuds de Nancy (septembre 1961 dans l’Ouest du Pacifique Nord), avec les mêmes réserves instrumentales déjà évoquées. Cela fait donc de Haiyan l’un des cinq cyclones de l’Histoire dont les vents ont été les plus violents (entendez depuis 1850, c’est-à-dire pas grand chose à l’échelle de l’Histoire humaine et rien à l’échelle de l’Histoire planétaire).

 

 

Parce que l’archipel philippin est évidemment parsemé d’eaux chaudes, c’est seulement lorsque Haiyan atteindra le continent asiatique (ici le 10 novembre 2013) qu’il perdra réellement de sa puissance, suivant les modalités exposées plus loin dans cet article. (© Jeff Schmaltz / NASA / Goddard / LANCE / EOSDIS / MODIS Rapid Response)

 

 

Quant à l’étendue du cyclone, Haiyan devrait être là aussi dans le haut du classement, étant entendu que le plus grand fut le typhon Tip dont le diamètre du cercle à l’intérieur duquel le vent soutenu dépassait 34 noeuds était de 1 172 milles à comparer avec les dimensions que j’indiquais dans mon premier article.

 

Reste la question fondamentale du niveau de l’eau. Dans la partie concernée de l’archipel des Philippines, la marée est de type semi-diurne à inégalité diurne, c’est-à-dire devenant diurne pendant les quelques jours où les déclinaisons lunaires sont maximales. Les marnages y sont faibles : à Tacloban, port capitale de Leyte qui a été le plus durement frappé par Haiyan, il est de 60 centimètres en marée moyenne et ne dépasse jamais 1 mètre. Ce facteur est donc négligeable en la circonstance.

 

Beaucoup plus fondamentale est la surcote due au soulèvement de la surface de la mer par l’effet combiné de la chute de la pression atmosphérique et d’un vent très fort. Son pic est souvent qualifié d’onde de tempête. La houle formée au large sur un fetch considérable vient lever sur un talus continental vertigineux avant de rencontrer le débit contraire des cours d’eau gonflés par les pluies torrentielles. Les vagues touchent ainsi la côte à une hauteur inusitée. D’autant plus que le vent violent génère un courant très fort, par frottement. Celui-ci n’est presque plus compensé dans les hauts-fonds près de terre. La poussée de l’eau y devient énorme avant de s’abattre sur la côte et d’envahir l’intérieur des terres.

 

Dévolus à la mesure de la marée et à la surveillance des raz-de-marée, les marégraphes de 91 organismes nationaux sont connectés au site de l’Intergovernmental Oceanographic Commission (IOC), la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. Malheureusement, celui le plus proche de la trajectoire du typhon, à Legaspi, était à l’arrêt depuis le 24 octobre 2013. Mais la courbe de celui de Lubang au Sud-Ouest de l’île de Luzon et de la baie de Manille est déjà assez évocatrice, tandis qu’aucune bouée océanographique n’a pu enregistrer l’état de la mer totale à proximité de l’archipel.

 

Cependant, les données satellitaires donnent 15 mètres de hauteur significative (hauteur moyenne du tiers des vagues les plus hautes observées, pendant un temps donné) au large de Samar. Quant aux mesures effectuées par ces mêmes satellites, corroborées par les relevés effectués a posteriori sur la terre, elles laissent penser que la surcote aurait pu atteindre 7,5 mètres, contre 8,5 mètres pour Katrina en 2005 à La Nouvelle-Orléans. Ce dernier reste le record depuis qu’on fait des mesures avec les instruments actuels. On évoque 14,60 mètres pour un cyclone ayant touché l’Australie en 1899… À titre de comparaison la surcote de Xynthia était de 1,5 mètre, en Vendée et en Charente-Maritime, et celle de la tempête d’octobre 1987 en Bretagne avait atteint 2,50 mètres (en plus de la marée rappelons le).

 

 

Le 7 novembre 2013, le seul marégraphe disponible est assez loin au Nord-Ouest de Samar et de Leyte, à l’ouvert de la baie de Manille, au Sud-Ouest de celle-ci. Peu avant 18h00 UTC, il n’enregistre qu’une surcote de 2,50 mètres, loin des 7,50 mètres évoqués pour la zone critique. (© IOC)

 

 

Je traite dans cette série de l’aspect météorologique, à distinguer de son impact sur les vies humaines, sur la nature et sur les constructions dues à l’homme. Cette distinction est fondamentale car en matière de catastrophe naturelle on confond fréquemment l’intensité des phénomènes et leurs effets dévastateurs sur un aménagement du territoire souvent inapproprié.

 

Une chose est néanmoins certaine, pour le plus grand malheur des Philippins. Haiyan est parvenu sur les îles de Samar et de Leyte au plus fort de son intensité comme on l’a vu dans le premier épisode (ce qui est logique puisque ce sont les premières îles qu’il a rencontrées après s’être nourri des eaux chaudes du Pacifique). En arrivant sur la terre, la force centrifuge diminue avec le frottement (d’autant plus si le relief est marqué) et le cyclone s’affaiblit alors très rapidement, faute d’entretenir son énergie en chaleur et en humidité sur la mer. À condition que la terre soit suffisamment étendue ce qui n’est pas le cas de ces îles au vent.

 

Ainsi, l’oeil d’Haiyan a touché la côte de Samar avec, juste autour de celui-ci, un vent soutenu (avéré) de 165 noeuds ce qui en fait l’un des tout premiers cyclones de l’Histoire en termes de puissance à l’atterrissage. Avec le même niveau de destruction que celui d’un raz-de-marée ou tsunami, tant du fait du vent que cette mer totale (houle et mer du vent) de 15 mètres (au large) sur un niveau moyen de la mer monté lui-même de 7,50 mètres ! Même si les vagues déferlent et diminuent de hauteur avant de toucher terre, la hauteur d’eau dynamique cumulative n’en reste pas moins très largement supérieure à 10 mètres en intégrant l’onde de tempête (évoquée ci-dessus) et le débordement des cours d’eau, sans oublier les effets amplificateurs (ou non) de la bathymétrie et de la topographie locales.

 

Tout cela a contribué au caractère destructeur et meurtrier de Haiyan sur des installations humaines vulnérables. D’où l’existence d’autres classements des cyclones en fonction du nombre de victimes, le plus souvent élevé dans les pays pauvres (d’autant plus lorsque les côtes en sont basses, par exemple dans le golfe du Bengale), et du coût des dégâts, d’autant plus haut que les pays sont riches avec des choses à détruire (comme aux États-Unis). Du moins en valeur absolue… car la valeur relative des barques philippines est sans prix pour des pêcheurs n’ayant que cela pour vivre.

 

Nous tenterons de voir dans le prochain et dernier épisode s’il y a plus de cyclones qu’avant, s’ils sont plus intenses (en nous référant à l’indice ACE) et dans l’affirmative, si cela peut être corrélé avec le réchauffement climatique en cours.

 

O.C.

 

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Cyclones et cycle (1/3)

Par

 

Haiyan est-il le typhon le plus puissant jamais observé ? Questions corollaires, enregistre-t-on de plus en plus de cyclones, et ceux-ci sont-ils plus violents, en relation avec le cycle actuel du réchauffement climatique ? Comment mesure-t-on d’ailleurs cette notion de “ violence ” ? C’est ce que nous verrons dans cette nouvelle série.

 

 

Le 7 novembre 2013 à 04h25 UTC, le super typhon Haiyan, en approche des Philippines, est photographié dans le spectre visible par le satellite Aqua. Dix heures plus tard, le vent soutenu maximal en surface sera de 165 noeuds (voir définition « vent soutenu » ci-dessous) et les rafales atteindront plus de 200 noeuds, générant des vagues de 15 mètres de hauteur significative (hauteur moyenne du tiers des vagues les plus hautes observées, pendant un temps donné). La vitesse de déplacement du typhon est de 22 noeuds vers l’Ouest. (© NASA / Goddard / MODIS Rapid Response Team)

 

 

“ Ouragan ” (hurricane en anglais) est le nom générique du cyclone en Atlantique Nord, dans l’Est du Pacifique Nord (par rapport à l’antiméridien), tout le Pacifique Sud et le Sud-Est de l’océan Indien, entre Indonésie et Australie. Tandis que “ typhon ” (typhoon en anglais) est le terme retenu dans l’Ouest du Pacifique Nord (où la Météo japonaise est performante) et que “ cyclone ” (hurricane en anglais) est employé dans le Sud-Ouest de l’océan Indien.

 

L’homme – qui a besoin de classer – le fait en la matière comme pour l’hydrographie. La subdivision géographique des appellations cycloniques et les nuances liées à la force du vent varient ainsi suivant les bassins océaniques (le tableau proposé par le lien précité confirme implicitement que Haiyan peut clairement être qualifié de “ super typhon ”). Dans tous les cas, quelle que soit la répartition mondiale (www.voilesetvoiliers.com vous en avait montré une belle carte de synthèse ici et une impressionnante image satellitaire de Haiyan là), cela recouvre un même phénomène… bien souvent baptisé “ cyclone ” en français, de façon générique, à commencer par l’Atlantique.

 

 

De Mindanao (au Sud) à Luzon (au Nord), l’archipel des Philippines constitue une barrière contre le Pacifique sur 800 milles en latitude. Notez l’extraordinaire remontée des fonds (isobathes resserrées à l’Est des îles)  qui a renforcé la hauteur des vagues, alors que le niveau de la mer est monté de plusieurs mètres du fait de la dépression (je reparlerai de cette surcote dans un prochain article ainsi que de la pression atmosphérique dans l’oeil de Haiyan). (© MaxSea Time Zero / Olivier Chapuis)

 

 

Un petit rappel de physique simplifiée que tous les lecteurs avertis voudront bien me pardonner. Les rayons solaires étant réfléchis vers l’espace ou filtrés par l’atmosphère, une partie seulement est absorbée par le sol qui la restitue. L’incidence des rayons augmentant des pôles vers l’équateur, la quantité d’énergie reçue augmente, pour une même surface, lorsque la latitude diminue. D’où les climats et les échanges thermiques qui régulent la température du globe.

 

Ces derniers sont assurés par convection, grâce aux masses d’air et aux courants marins. La régulation passe par des déséquilibres – qui peuvent être les perturbations à l’échelle synoptique ou les nuages et autres mouvements convectifs à l’échelle locale – suivis de retours à l’équilibre. Dans certains cas, ces processus prennent des proportions extrêmes. Aux latitudes intertropicales, ce sont notamment les cyclones. Ils permettent de dissiper le trop-plein de chaleur des zones chaudes.

 

Si l’inertie thermique de la mer est importante, l’océan est néanmoins capable d’emmagasiner beaucoup d’énergie, aux basses latitudes, sous l’effet de la forte incidence des rayons solaires. Lorsque sa température de surface dépasse 27 °C, tandis que survient au-dessus, de l’air relativement froid, générant une très forte instabilité dans de l’air déjà très humide (dû notamment à une forte évaporation), les conditions de la formation d’un cyclone sont réunies.

 

D’énormes cumulonimbus se forment ainsi au-dessus de l’océan. Ils transportent la chaleur en altitude par convection. La forte humidité y assure une condensation qui libère de la chaleur. D’où un gradient de pression d’origine thermique, entre l’extérieur et l’intérieur du nuage. Ainsi naît une dépression à centre chaud. Sous l’effet conjugué de la force de Coriolis, un tourbillon se forme au coeur de la colonne nuageuse, créant une importante force centrifuge, compensée par une nouvelle baisse de pression, d’origine dynamique, encore plus forte.

 

 

Haiyan est encore sur le Pacifique : la Papouasie/Nouvelle-Guinée est au Sud-Est (en bas à droite de l’image) et la philippine Mindanao est la grande île juste à l’Ouest-Sud-Ouest de l’oeil du typhon. Pour donner l’échelle, l’équateur tangente la côte Nord de la Nouvelle-Guinée tandis que le 20° N passe juste au-dessus de l’île philippine de Luzon en haut à gauche de l’image (où l’on aperçoit la pointe Sud de Taiwan). Parallèles et méridiens étant ici gradués tous les 5°, Haiyan couvre ainsi 1 200 milles en latitude et quasiment autant en longitude ! Dans le mauve (environ 600 milles Nord/Sud) autour de l’oeil, la température au sommet des cumulonimbus est de -63° C selon cette image infrarouge. Les orages et les précipitations y sont d’une intensité considérable. (© NASA / JPL / Ed Olsen)

 

 

Le problème est que si on sait parfaitement identifier les conditions permettant leur création, on ne peut pas encore prévoir les cyclones à l’avance. Mais on en suit la formation puis la trajectoire ce qui n’est déjà pas si mal par rapport à l’époque d’avant les satellites ! Cela commence par une dépression tropicale (maximum du vent moyen – notion qui connaît une variante importante en matière cyclonique aux États-Unis, voir ci-dessous – inférieur à 34 noeuds) laquelle peut devenir une tempête tropicale (maximum du vent moyen entre 34 et 64 noeuds) puis un cyclone (maximum du vent moyen supérieur à 64 noeuds, voir ci-dessous pour le vent moyen).

 

Seules ces deux dernières catégories constituent les phénomènes cycloniques baptisés, selon la terminologie définie pour la zone intertropicale. Ils sont désignés par un prénom, suivant l’ordre alphabétique au cours de chaque saison dans un bassin océanique donné, et complétés par l’alphabet grec lorsque leur nombre dépasse 26 dans l’année. En philippin, Haiyan signifie Yolanda (ce qui n’est pas un cadeau pour les femmes portant ce prénom). La liste des noms d’ores et déjà prévue pour les prochaines années a été établie – pour les seuls bassins océaniques relevant des États-Unis – par le National Hurricane Center (NHC) de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA).

 

Quant à l’intensité des cyclones, elle est mesurée par différentes échelles dont la plus connue est celle de Saffir-Simpson (mise au point en 1971, pour ceux touchant les eaux américaines de l’Atlantique et du Pacifique, îles comprises, par les ingénieurs Saffir et Simpson, celui-ci étant à l’époque directeur de la NHC). Celle-ci les classe en cinq catégories, selon la force du vent et les dommages qu’il peut causer (le site de la NHC propose à cet égard une animation édifiante).

 

 

Le 8 novembre 2013 à 05h10 UTC, le super typhon Haiyan passe sur le coeur de l’archipel de Philippines, toujours photographié ici dans le spectre visible par le satellite Aqua. De Mindanao (au Sud) à Luzon (au Nord), ce sont 800 milles qui sont affectés par la masse nuageuse colossale et 700 milles vers l’Ouest en direction de l’Indonésie et de la Malaisie (en bas à gauche de l’image, la frontière étant tracée ici). La plus touchée est l’île de Leyte (en bas à gauche à l’intérieur du tracé rouge) tandis que Samar (l’île occupant tout l’Est du tracé rouge) a été la première frappée par Haiyan. (© NASA / Goddard / MODIS Rapid Response Team) 

 

 

Il ne s’agit pas ici du vent moyen tel qu’on l’utilise dans la plupart des pays pour tous les documents météorologiques en surface (c’est-à-dire au niveau moyen de la mer, Mean Sea Level Pressure en anglais, Surface en américain), suivant les recommandations de l’Organisation météorologique mondiale (OMM). Celui-ci est le vent moyenné sur dix minutes à dix mètres de hauteur. Or, Saffir-Simpson utilise le sustained wind (“ vent soutenu ”) qui est le vent moyenné sur une minute.

 

La catégorie 1 regroupe ainsi les cyclones dont le vent soutenu est entre 119 et 153 km/h (arrondi à la fourchette 64-82 noeuds), la catégorie 2 entre 154 et 177 km/h (83-95 noeuds), la catégorie 3 entre 178 et 208 km/h (96-112 noeuds), la catégorie 4 entre 209 et 251 km/h (113-136 noeuds) et la catégorie 5 au-dessus de 252 km/h (137 noeuds).

 

Les variations d’arrondis entre les unités viennent de la liste officielle, laquelle a été révisée en 2012 par les États-Unis ; d’où les limites légèrement différentes avec le tableau de Météo-France. Quoi qu’il en soit, la catégorie 5 est celle des “ super cyclones ”. Haiyan y appartient, bien sûr, comme nous le verrons dans les prochains épisodes.

 

O.C.

 

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Bateau perché

Par

 

Vous souvenez-vous du Dockwise Vanguard que je vous présentais en mars dernier ? Ce monstre semi-submersible est pressenti pour prendre sur son dos le Costa Concordia et l’évacuer du Giglio au printemps prochain ! Un film de simulation a même été produit pour la circonstance par Boskalis, maison mère de Dockwise. On peut en retenir les cinq images de science fiction suivantes, d’autant plus stupéfiantes qu’elles seront peut-être réalité dans quelques mois.

 

1. L’approche.

 

 

À gauche, en approche submergée, le Dockwise Vanguard. Cet extraordinaire navire semi-submersible mesure 275 mètres de longueur hors-tout pour un bau maxi de 70 mètres. Ces cotes sont quasiment celles de sa surface disponible au pont. Le creux est de 15,50 mètres. Quant au tirant d’eau maximal de 10,99 mètres en charge, il passe à… 31,50 mètres lorsque le navire est en semi-submersion, avec 16 mètres d’eau au-dessus du pont principal ! Son port en lourd, c’est-à-dire le poids maximum du chargement qu’il peut embarquer, est de 116 173 tonnes métriques. Sa jauge brute UMS (Universal Measurement System ou GT pour Gross tonnage), c’est-à-dire son volume intérieur (coque et superstructures fermées sans aucune déduction, tandis que la jauge nette ne concerne que les volumes utilisables commercialement, sur un bâtiment comme celui-ci l’emport est extérieur sur le pont) est de 91 238.
    À droite, le Costa Concordia. Le paquebot mesure 290,20 mètres de longueur hors-tout (cela dépassera donc de 15 mètres) pour un maître-bau de 35,50 mètres (ce qui laisse autant pour les cales latérales). Son tirant d’eau est de 8,20 mètres et son tirant d’air de 51,96 mètres. Son déplacement lège, c’est-à-dire son poids à vide est de 51 387 tonnes (à comparer avec les 116 173 tonnes du port en lourd de son chargeur, la marge est donc substantielle), à ne pas confondre avec sa  jauge brute UMS de 114 500. (© Dockwise / Boskalis)

 

 

2. Le positionnement.

 

 

Pour permettre l’accès du Dockwise Vanguard, un énorme chantier sous-marin serait à réaliser sur l’épave et ses environs. Mais rien n’est décidé pour l’instant. Costa Crociere et Dockwise ont seulement signé un contrat de 30 millions de dollars garantissant la disponibilité du Vanguard, au cas où… (© Dockwise / Boskalis)

 

 

3. La remise à flot.

 

 

 Depuis le redressement de l’épave les 16 et 17 septembre 2013, suite au naufrage du 13 janvier 2012, le plan consiste à installer sur la coque deux rangées de caissons, sur chaque bord. En les vidant, on accompagnerait la remise à flot du Costa Concordia… À l’origine, il était prévu de remorquer alors celui-ci vers un port italien. Avec de grosses interrogations sur l’étanchéité réelle de la coque du paquebot et sur sa résistance structurelle. D’où l’idée d’amener au-dessous le Dockwise Vanguard… (© Dockwise / Boskalis)

 

 

4. Le calage.

 

 

Le pont très dégagé du Dockwise Vanguard permet d’envisager d’embarquer le Costa Concordia et ses caissons qui serviraient aussi à la stabilité du chargement… (© Dockwise / Boskalis)

 

5. La route.

 

 

La solution Dockwise Vanguard offrirait enfin l’intérêt majeur, pour les payeurs, de choisir une destination beaucoup plus lointaine pour l’épave, y compris ailleurs qu’en Méditerranée et qu’en Europe, par exemple dans un pays du Sud très bon marché pour le ferraillage… Or, ce serait impossible avec le simple remorquage d’un navire ayant tant souffert. Le déchargement du Costa Concordia pourrait alors s’effectuer à flot, par submersion, ou directement sur un quai. (© Dockwise / Boskalis)

 

 

Pour terminer ce billet sur une autre vidéo (n’ayant rien à voir), vous n’avez sans doute pas oublié cette hallucinante collision dans le Solent entre un voilier de 10 mètres et un pétrolier de 260 mètres pour 123 581 tonnes de port en lourd, survenue le 6 août 2011 et que www.voilesetvoiliers.com avait présentée le 13 août 2011.

 

Le tribunal du West Hampshire vient de condamner Roland Wilson, le skipper du Corby 33 Atalanta - alors lieutenant dans la Royal Navy… – à une amende de 3 000 livres sterling (environ 3 500 euros) et un peu plus de 100 000 livres sterling aux dépens (près de 117 000 euros) pour cette infraction commise tandis qu’il courait la Semaine de Cowes.

 

La cour l’a déclaré coupable d’un défaut de veille et du non respect des règles du Règlement international pour prévenir les abordages en mer (RIPAM) vis-à-vis d’un grand navire dans un chenal étroit, au détriment de la sécurité du pétrolier Hanne Knutsen en approche de Southampton.

 

Comme on le voit sur la vidéo, un équipier avait sauté par-dessus bord avant l’abordage, lequel avait causé le démâtage du voilier, le spi ayant accroché l’ancre du tanker ! Un autre marin avait reçu le mât sur la tête et il avait été légèrement blessé. Heureusement, cela s’était terminé sans partie de bateau perché.

 

O.C.

 

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